Flash-Black - Chapitre 6

Juliet

-Tu ne m'as pas parlé de votre rencontre.
Tsuzuku soupire. D'ores et déjà, il s'était préparé à la curiosité enhardie de Kazamasa et pourtant, son irritation n'en fut pas moins lourde lorsque la question lui fut posée, indirecte. Saisissant la main de Shou sans ralentir sa marche tandis qu'ils cheminaient sur le retour de l'école, Tsuzuku a resserré sa main autour de la sienne, avec une force telle que ce qui devait être une marque d'affection semblait plutôt une punition. Même si sa main lui faisait mal, Shou ne disait rien et, accélérant le pas pour suivre la cadence précipitée de son ami, il a réitéré :
-Je suis désolé si je suis indiscret... Mais lorsque j'ai demandé à Hiroki comment votre rencontre s'était déroulée, il n'a fait que me répondre de manière évasive.
-Tu n'es pas quelqu'un à qui l'on a envie de répondre, rétorqua froidement le garçon.
-Tsuzuku, je t'en prie... Si Hiroki devait t'avoir fait le moindre mal alors, c'est ta défense que je prendrais.
Il a poussé un grognement de rage, Tsuzuku, et s'est stoppé net si bien que Shou à lui se heurta. Ahuri, il fixa non sans un fond de crainte le garçon qui le toisait avec mépris.
-Hiroki t'aurait-il déjà violé pour que tu le soupçonnes à ce point de me vouloir du mal ?
-Mais... Non, balbutia Shou dont les joues s'étaient violemment empourprées. Enfin, Tsuzuku, c'est juste que tu es jeune, tu es fan de lui, tu l'admires... Quand on aime trop quelqu'un, on n'est plus vraiment capable de raisonner, tu sais.
-Il est ton parrain. Tu ne devrais pas douter de lui.
-Tu ne peux pas prétendre que ça ait le moindre rapport, contra le garçon qui, si la menace émanant de Tsuzuku l'effrayait, ne voulait pas lâcher l'affaire.

Et si Tsuzuku comprenait à juste titre les inquiétudes de son ami, si au fond de lui un semblant d'indulgence et de reconnaissance naissait, son irritation n'en était pas moins grande.
-La rencontre entre Hiroki et moi s'est déroulée à merveille. Quant à ce qui s'est passé exactement entre nous, cela ne te regarde en rien.
-Tu veux dire... avança Shou, trop choqué. Lui et toi, vous avez...
-Je te laisse le loisir d'interpréter ce que tu voudras.

Et Tsuzuku de se remettre en marche à toute vitesse, tirant de toute la force de son seul bras le pauvre garçon contraint de suivre ses pas.
-Attends, haletait-il comme il essayait en vain de se libérer de l'emprise de Tsuzuku. Je ne comprends pas... Dis, Tsuzuku, si Hiroki devait t'avoir forcé à quoi que ce soit alors, tu devrais me le dire.
-Crois-tu vraiment que si cet homme eût voulu s'attaquer à moi, je fusse resté sans me défendre ?
-Ne sois pas ridicule. Lorsque je compare la carrure de Hiroki à la tienne, il est évident que tu n'as aucune chance.
-Mais il suffit de disposer d'une arme.
-Tsuzuku... Tsuzuku, je t'en supplie, tu es en train de délirer. Toi... tu disposes d'une arme ?
-Quelle question, cracha son ami. Pour qui me prends-tu, Shou ?
-Tu m'as fait peur... Sur l'instant, j'ai vraiment cru que tu étais sérieux.
-Bien sûr que je dispose d'une arme, imbécile ! Pour qui me prends-tu, à me croire incapable d'une chose aussi banale ?
 
Subitement, la main de Tsuzuku ne serrait plus que du vide. Son élan stoppé net par la surprise, il a dévisagé avec un mélange de colère et d'admiration le jeune homme qui lui faisait face. Soutenant son regard, Shou s'enfonçait vivant dans un océan de glace, mais tout le froid du monde qui le transissait sur place et petit à petit le tuait, Shou n'en avait plus peur.
-Porter une arme, Tsuzuku, dans notre pays, cela est interdit.
-Comme tu es mignon, ironisa le jeune homme. Tant d'innocence et d'intégrité... cela est à vomir.
-Est-ce depuis que tu as cette langue de serpent que tu te permets de cracher du venin, Tsuzuku ?
Il y a eu un claquement, une douleur lancinante, et le garçon se sentant basculer en arrière, le crâne de Shou a émis un craquement sinistre lorsqu'il heurta le mur derrière lui. Portant sa main à sa joue en feu, Shou a levé sur Tsuzuku des yeux brouillés de larmes. Mais il n'en a pas versé une seule, Kazamasa. Dans une grimace de dégoût il a ravalé ses larmes aussi salées qu'amères mais devant lui, pourtant, le visage de Tsuzuku demeurait trouble.
-Ce que tu es devenu depuis cet accident, Tsuzuku... Je suis désolé. Bien que ce qui est arrivé soit entièrement de ma faute, je n'arrive pas à te pardonner. Je ne te reconnais absolument pas, toi... J'aimais tellement mieux celui que tu étais avant, Tsuzuku.
-Il est mort.
 
 
Et, chose étrange alors, Shou n'a pas songé une seule fois à mettre en doute la parole de Tsuzuku. Son ami- du moins celui qui fut son meilleur ami- se tenait bien là, devant lui, debout et le cœur battant, plein de vie et de rage, qui l'assassinait d'un regard rutilant, et pourtant, sur le coup, Shou a vraiment cru que Tsuzuku était mort. Mais bien sûr, s'est-il raisonné peu après, ce n'était là qu'une expression figurée, et si Tsuzuku était mort, c'était malgré tout un mort qu'il était possible de ressusciter.
Oui, cela, Shou en était sûr. Et si le garçon jamais n'avait cru aux miracles, il était malgré tout persuadé que le Tsuzuku qu'il avait perdu reviendrait un jour à lui.
Mais cela, c'était l'avis seul de Shou. Le garçon a laissé échapper un râle étranglé lorsque la main de fer de Tsuzuku s'empara de son visage pour tendre sa tête en arrière.
-Le Tsuzuku que tu aimais avant, Shou, celui-là est mort. Alors peut-être que ça ne te plaît pas, peut-être que tu n'aimes pas le Tsuzuku d'aujourd'hui, Shou, et tu es libre d'être déçu, tu es libre de m'en vouloir, tu es libre de ne pas m'aimer. Mais à cela, Kazamasa, laisse-moi te répondre une chose : le Tsuzuku que j'étais est maintenant mort en enterré, et si ce Tsuzuku-là te manque tellement, alors, tu n'as qu'à aller le retrouver. Vas-y, Shou, n'hésite plus. Laisse-moi enfin tranquille, et va rejoindre l'ancien Tsuzuku là où il est. C'est-à-dire nulle part.
 

-En somme, ce que tu lui demandes, c'est de mourir.
Au son de cette voix, Tsuzuku s'est figé. Il ne s'est pas retourné pour autant, et sans détacher son regard du pauvre Kazamasa encore sous le choc, il a soupiré.
-Je n'y crois pas. Serais-tu un stalker pour nous avoir suivis sur le chemin du retour ?
-J'habite dans le même quartier que Kazamasa, idiot.
Tsuzuku a fait volte-face. Oubliant tout aussitôt sa colère qui avait pourtant déjà blessé, il a retourné son agressivité insatiable contre Suguru Joyama. Et celui-là, dans toutes les ténèbres qui le vêtaient des pieds à la tête, s'approchait sans peur. Son regard, plus noir que tout le reste de sa personne, défiait avec une insolence effrontée la menace de Tsuzuku.
-Que tu me traites de la sorte, moi que tu n'aimes pas et qui ne t'aime pas Tsuzuku, c'est d'accord. Mais si tu traites ainsi celui qui est censé être ton meilleur ami, ne crois-tu pas que tu as un sérieux problème ?
-Tu es celui qui auras des problèmes si tu oses te mêler de ce qui ne te regarde pas.
-Quel dommage, ironisa Aoi dans un sourire qui en disait long sur ses sentiments. Toi, Tsuzuku, le grand humaniste qui a toujours été le premier à se mêler des inconnus pour la seule raison qu'ils étaient des êtres humains, le premier à venir à la rescousse des personnes en détresse qui n'avaient rien demandé, voilà que tu me dis de ne pas me mêler de « ce qui ne me regarde pas » ? Mais dis-moi, Tsuzuku : depuis combien de temps es-tu devenu ce salaud qui veut faire du mal même à ses amis ?

Ils étaient juste en face l'un de l'autre, et sans que l'on ne pût se rendre compte de quoi que ce fût, le poing de Tsuzuku faisait une ligne droite vers le front d'Aoi. Lorsque le garçon faillit se laisser tomber en arrière avant de se ressaisir à temps, chancelant, Shou a laissé passer un hurlement strident. Les lèvres tremblantes, il a regardé sur le front pâle d'Aoi le filet de sang qui barrait son visage, avant de porter son regard sur la bague-armure d'argent sur le doigt de Tsuzuku qui avait fait couler ce sang. S'essuyant d'un revers de manche qui laissa une traînée rouge sur son passage, Aoi a adressé à son agresseur un rictus amer.
-Entendre la vérité, Tsuzuku, voilà ce que tu ne supportes pas. Parce que pour toi qui t'es toujours évertué à construire une image sainte de ta personne, la vérité signe ton arrêt de mort.
Ces paroles n'eurent aucun effet sur Tsuzuku dont l'assurance et l'indolence ne faillaient pas.
-Ce que tu penses ou crois savoir de moi n'aura jamais aucune incidence sur ma façon de vivre. Souviens-toi que de nous deux, tu es le premier à avoir déclaré une guerre contre moi.


Et une jubilation, une jouissance infinie dans l'esprit de Tsuzuku se firent. Parce qu'à ce moment-là, il a vu les ténèbres qu'il croyait irréversibles d'Aoi s'éclairer des flammes de la haine. Une lumière flamboyante et rutilante dans laquelle toute sa colère se concentrait, le condensé d'un désir de destruction que Joyama était obligé de réprimer. Parce que ce désir-là était trop fort, trop violent et mortel pour que le garçon ne se risquât à l'exaucer sans compromettre sa propre personne.
Et face au désir que Joyama avait de le tuer, Tsuzuku jubilait de plus en plus, certain de sa victoire.
-Ne t'inquiète pas, Aoi. Si tu t'inquiètes du sort de Kazamasa alors, je te laisse tout le loisir de le récupérer. Pour me débarrasser de lui, je te suis reconnaissant.
-Comment oses-tu, tempêtait Aoi que la rage tendait tout entier. Toi, espèce de salaud, je vais te...
-Non.
Le bras que Joyama avait tendu au-dessus du crâne de son ennemi impassible a vu son geste stoppé par une main douce. Le cœur se balançant du côté de la haine à celui de la raison, Joyama est demeuré le bras en l'air, défiguré par les tourments intérieurs qui le torturaient.
-Non, a répété derrière lui la voix douce de Kazamasa. Tu ne le toucheras pas.
-Il te traite comme un chien, a craché Aoi tandis que son regard chargé de mépris ne quittait pas le concerné des yeux. Lui, ce salaud, il te traite comme un chien et toi tu le...
-C'est trop tard, Aoi. Tu comprends ? C'est trop tard.

Alors, Aoi a compris. La raison pour laquelle Kazamasa ne voulait pas qu'une main soit sur lui levée. La raison pour laquelle il ne voulait pas voir Tsuzuku puni, il l'a comprise. Parce que les sanglots dans la voix de Kazamasa avaient tout trahi. « C'est trop tard. »
Aoi a posé un regard nouveau sur Tsuzuku. Un regard qui, subitement, ne transparaissait plus aucune colère, mais un trouble si profond que se laisser y plonger revenait à assurer sa noyade. Et plus il le regardait, moins Suguru Joyama n'avait le sentiment d'avoir en face de lui le garçon qu'il avait toujours connu. « C'est trop tard ». Comme si rien jamais plus ne pourrait faire redevenir Tsuzuku comme avant.
Ni les cris, ni les menaces, ni la violence, ni le sang, ni les larmes. Et, au milieu de tout ça, peut-être l'amour moins encore. 
Le cœur en plein chavirement, Aoi a laissé son bras s'abaisser lentement.
-Viens, Shou.
Et sans plus attendre, Aoi a saisi sa main et, dans un dernier regard vers celui qui depuis le début n'avait pas changé d'expression, ils se sont éloignés.
 
 
 
 


 
 
Les deux garçons marchaient ensemble depuis une vingtaine de minutes déjà, Kazamasa guidé par le premier qui n'avait lâché sa main, et si Joyama marchait résolument, tête haute, lui ne pouvait détacher ses yeux du sol qui défilait sous ses pieds. Le silence qui les enveloppait depuis le début était en passe de devenir mortel lorsqu'enfin, Joyama le brisa :
-Ce garçon n'est pas ton ami. Tu ne dois plus le fréquenter.
-Tu te trompes, marmonne Shou, perdu dans ses pensées. Tsuzuku est toujours mon ami.
-Du moins est-ce ce que tu aurais voulu. Mais en un ami qui use de la violence, tu ne dois pas croire.
-Toi, Aoi, tu le détestes depuis le début, n'est-ce pas ?
-Et j'ai eu raison. Si l'on a pu dire que ma haine à son égard était infondée, à présent il faut être hypocrite pour le prétendre. Ce garçon... il a toujours été violent.
-Il ne l'a jamais été avant son accident. Il a toujours été un ange.
-Envers toi, peut-être.
-Mais envers plein d'autres, Aoi, tu le sais, non ?
-Envers plein d'autres, ce n'est pas envers tout le monde.
-Que veux-tu dire ?
-Seulement ce que je dis. Sa violence n'est pas nouvelle, elle a toujours existé en lui. Je l'ai toujours su. Tsuzuku n'a pas changé : le fait est qu'à présent il a dévoilé qui il a toujours été.
-Je n'y crois pas. Tu voudrais que je laisse tomber mon meilleur ami ?
-T'a-t-il déjà seulement considéré comme un ami ?
-Tu es cruel, Aoi. Comme je le pensais...
-Moi ? Mais qui est celui qui a osé lever la main sur toi ? Ne vois-tu pas que je prends ta défense, que j'essaie de te protéger contre ce fou qui se permet de te frapper parce qu'il sait que tu es si tendre et si naïf que tu reviendras toujours vers lui ?
-Serpent, Aoi. Tu n'es qu'un serpent à l'affût qui saute sur la moindre occasion de planter son venin dans les chevilles de Tsuzuku.
-Alors, tu es en train de me dire que tu resteras avec lui, quelles que soient les violences et injustices qu'il te fasse subir ?
-Je resterai avec Tsuzuku parce que je crois en lui. De toute façon, s'il est comme ça, c'est à cause de moi. Alors c'est moi qui dois le faire redevenir comme avant. Lui... Son accident, c'est de ma faute.
-Son accident, peut-être. Mais pour ce qu'il a toujours été au fond de lui, Shou, tu n'es pour rien. N'essaie pas de le faire redevenir comme avant ; tu ne feras que le laisser être comme il se montre enfin à présent.
-Plutôt que de planter un poignard dans son dos, Aoi, ne pourrais-tu être franc avec moi ?
-Que veux-tu dire ?
-Tout ce que tu veux, toi, c'est que je choisisse de rester avec toi.
-Détrompe-toi. Même si je le voudrais... Il ne te serait pas bénéfique de demeurer en ma compagnie.
-Pour quelle raison ? Tu comptes me faire du mal, toi aussi ?
-Idiot. Ne fais pas semblant de ne l'avoir jamais remarqué ; dans cette classe, je ne suis pas aimé de tous. C'est même tout l'inverse. Ils me pensent égoïstement jaloux de Tsuzuku et me portent rancune pour cette raison. Si tu venais à rester avec moi... Ils pourraient t'en vouloir.
-Et ils auraient raison. Je ne veux pas rester avec toi, Aoi. 
-Je n'ignore pas que tu me détestes.
-Pas vraiment. Je t'en veux et te méprise lorsque tu t'attaques sans raison à Tsuzuku, mais dans le fond, c'est de la pitié que tu m'inspires dans ces moments-là. Quant au reste du temps... tu m'es indifférent.
-Ne parle pas sans savoir, Shou. Jamais. Mes agissements que tu crois sans raison d'être sont bien plus justes que tu ne voudrais l'imaginer.
-Ne profite pas de la situation pour tenter de me liguer contre lui. Aoi, je ne sais ce que tu essaies de faire, mais la manière dont tu t'y prends fait que je te déteste.
-Déteste-moi, Shou, mais lorsque ce monstre aura mis ton cœur et ton corps en sang, ne viens pas implorer mon aide.
-Parce que tu penses que cela me viendrait seulement à l'esprit ?
-Oh mais, j'en suis sûr. Il te viendra à l'esprit de venir vers moi lorsque tu réaliseras que parmi tous, je suis le seul qui t'aime sincèrement.

Aoi s'est retourné. La main qu'il tenait dans la sienne sans transition avait disparu, ne laissant entre ses doigts qu'un vide aussi désolant que son regard.
-Je n'y crois pas, balbutiait Shou, sous le choc. Il ne te suffit pas de rabaisser Tsuzuku plus bas que terre, non... En prétendant être le seul à m'aimer, Aoi -et permets-moi de mettre cet amour-là en doute- tu remets également en cause l'amitié que me portent Miyavi, Mahiro, Tora et tous les autres ! Que veux-tu, à la fin ? Penses-tu pouvoir liguer jusqu'aux derniers de mes amis contre moi dans l'espoir de devenir le seul que je finirai par regarder ?! Oh mais, rassure-toi, Aoi ; sur ce point-là, tu peux te sentir comblé. Parce que je te regarde, Aoi, oui, je n'ai jamais cessé de te regarder en réalité, et en ce moment-même encore je te regarde, et sais-tu ce que je vois ? Je ne vois qu'un être pourri jusqu'à la moelle qui essaie de transposer ses propres tares sur les autres dans l'espoir de se faire passer pour l'ange unique au milieu d'une horde de démons ! Ce que tu appelles « amour » me dégoûte si bien que je t'en vomirais dessus s'il ne me restait encore une once de respect, Joyama. Mais si ton but est de me séduire, Aoi, alors laisse-moi te dire que tes basses tactiques annoncent ta défaite !

Les doigts tendus de Joyama se sont fermés sur du vide. Frôlant cette main qui avait été leur cible, ils se sont retrouvés seuls, abandonnés à une fonction qu'ils n'étaient pas même capables de remplir.

Joyama n'a pas insisté. Même s'il aurait pu le faire, il n'a pas tenté de rattraper le garçon qui s'éloignait de ses pas martelant l'asphalte. Parce qu'il avait le sentiment que rattraper Kazamasa ne reviendrait qu'a attraper sa rancœur, et à cela, Joyama n'était pas sûr d'avoir le courage de faire face.
Alors, tandis qu'il regardait s'éloigner la silhouette élancée, Joyama a dégluti, mais cette boule de plomb qu'il avait dans la gorge, il n'a pas réussi à la ravaler.
-Idiot, murmure Joyama comme à lui-même. L'ange unique, dans l'histoire, ai-je oublié de dire que ce n'était pas moi ?
Les yeux de Joyama se sont voilés, maintenant. Ils fixent un vague qui dénote son vague à l'âme.
Dans le poing serré de Joyama, il n'y a encore que du vide.
-Ce n'est pas comme si les démons détestaient fatalement les anges.
 
 
 


 
 
 

-Bonjour, Atsuaki. 
Pour la première fois, il n'était pas assis au milieu des draps blancs défaits, le regard perdu dans le vide. Pour la première fois, il n'était pas non plus allongé sous les draps, immobile, pareil à un mort qui aurait gardé les yeux ouverts. Pour la première fois, Uruha était là, debout au milieu de la pièce, et il avait troqué sa chemise d'hôpital contre un jean déchiré tout assorti d'une chemise blanche dont il avait retroussé les manches à hauteur de ses coudes. Un long collier d'argent au bout duquel scintillaient une couronne et une croix miniatures ajoutait sa fantaisie à la simplicité de sa tenue ; mais peut-être pas autant que ce noir par lequel il avait fardé ses yeux dont la profondeur fut accentuée de plus belle.
Lorsqu'Uruha a vu Atsushi débarquer à l'improviste sur son territoire, il s'est figé sous le coup de la surprise, et ses joues ont trahi l'embarras qui fut le sien alors. Mais il n'était pas le seul surpris, et se figeant net, Atsushi a observé le garçon de la pointe de ses cheveux jusqu'à ses chaussures de toile au noir délavé. Mais plus que tout, c'était le maquillage qui captivait son attention comme les yeux d'Uruha redoublaient de brillance dans leurs ténèbres.
-Où as-tu trouvé ces vêtements ? 
Telle était la seule chose qu'Atsushi avait trouvé à dire et qui n'était certainement pas la plus intelligente. L'homme était sur le point de se rattraper lorsqu'Uruha trancha net :
-On dirait qu'il vous gêne que je ne porte plus vos satanées chemises d'hôpital. Excusez-moi, mais n'ai-je pas le droit de porter mes propres vêtements ? Pour votre gouverne, ils m'ont été apportés par ma mère, et je ne les ai pas volés.
-Ce n'est pas ce que je voulais dire, voyons, s'empressa de répondre l'homme, piteux. Ce que je me demandais... tu t'apprêtes à aller quelque part, comme ça ?
-Peut-être, répondit laconiquement le garçon, peu enclin à discuter.
-Où vas-tu ?
-Cela ne vous regarde pas.
-As-tu au moins obtenu une décharge ?
-Bien sûr, vous me prenez pour qui ?
-Montre-la moi.
-Je n'ai pas que ça à faire, je suis pressé.
Et le garçon de repousser brutalement l'homme qui faillit en choir plus sur le coup de la surprise que sur celui de l'impact et, choqué, Atsushi a mis un instant avant de se ressaisir pour rattraper le jeune homme. Sentant une main ferme emprisonner son faible poignet, Uruha a échappé un râle de rage.
-Voilà pourquoi tu as rougi en me voyant, déclara Atsushi. Tu as été pris en flagrant délit de fugue, jeune homme ; tu n'as pas de décharge.
-Laissez-moi.
-Tu ne peux pas sortir, Atsuaki.
-La preuve que je le peux : je le fais.
Un coup de coude brutal a coupé court le souffle d'Atsushi qui se plia en deux, tenant de ses mains son ventre endolori, et lorsqu'il réalisa avoir lâché le garçon, il était trop tard. Faisant fi de l'air qui lui manquait et de la douleur qui le peinait, Atsushi Sakurai a entamé une course poursuite à travers les couloirs aseptisés du bâtiment. Lorsqu'il entendit les pas précipités derrière lui, Atsuaki laissa échapper un juron mais, ignorant les élancements qui le meurtrissaient dans les côtes et dans sa jambe, il accéléra et bientôt, la voix tonitruante d'un Atsushi acharné lui parvint :
-Arrête-toi, sale bête !
Ça a fait rire Atsuaki sans même qu'il ne comprenne pourquoi, et peut-être pour le plaisir de voir s'essouffler son poursuivant, il augmenta la cadence de plus belle, et dans sa poitrine il sentait son cœur battre au rythme effréné de sa folie.
De sa folie.
Non, c'était vrai après tout. Sans doute, Uruha n'était pas fou, seulement il était juste un adolescent de dix-huit ans enfermé depuis trop longtemps dans une chambre d'hôpital. Et qu'Uruha aimait la liberté.
Un peu trop peut-être. Passionnément. À la folie.
Alors, d'une certaine manière, Uruha était fou ? Il ne l'eût jamais pensé alors. Mais lorsque, dévalant les escaliers qui devaient le guider droit sous le soleil d'avril, il a senti sa jambe éclopée choir sous lui, lorsqu'il a senti que son corps tout entier était propulsé par une force invisible vers l'avant, lorsque son crâne a heurté les marches une à une, lorsque la douleur l'a rendu incapable de parler, lorsqu'enfin il atterrit sur le sol, les yeux fermés, alors, oui, Uruha par-devers lui a pensé qu'il était fou.
Et le cri rauque qui retentit à ce moment-là, un cri qu'il eût reconnu entre mille, semblait dire la même chose.

 
-Atsuaki, suppliait Atsushi qui s'était précipité aux côtés du garçon. Atsuaki, je t'en supplie, réponds-moi...
Un murmure à peine audible est sorti d'entre les lèvres de l'adolescent. Intrigué, Atsushi s'est penché jusqu'à ce que son oreille ne fût plus qu'à quelques millimètres de ses lèvres, et l'homme dut se faire force pour ne pas prendre dans ses bras le corps blessé.
-Oui, Atsuaki ?
-Je ne peux pas bouger...
Atsushi a hoché la tête et a souri, mais le garçon ne pouvait pas le voir, et peut-être était-ce mieux ainsi, a pensé malgré lui Atsushi, que le garçon jamais ne remarque les larmes nées dans ses yeux.
-Il ne vaut mieux pas que l'on te redresse. Uruha, je vais faire venir des brancardiers.
-Oui...
Dans une caresse subreptice sur le front du garçon, Atsushi s'est redressé, et il était déjà au sommet des escaliers lorsqu'une voix le retint :
-Monsieur Sakurai ?
Atsushi s'est retourné. Vu de haut, le corps étendu d'Uruha semblait dormir. Et le cœur d'Atsushi devenait douloureux.
-Oui, Atsuaki.
-Merci.
Atsushi allait répondre quelque chose, mais il s'est ravisé à temps et, sans plus un regard en arrière qui eût pu le faire hésiter, Atsushi a disparu à travers les couloirs.
 
 
 


 
 
 
-Ce n'est pas vrai...
Atsushi s'est senti défaillir. Sous ses pieds le sol s'est dérobé, sur sa tête le ciel est tombé, et en lui son monde entier s'est effondré. Le sentiment de revivre un drame du passé, un sentiment de déjà-vu qu'il n'eût voulu jamais vivre, l'impression déroutante et fatale d'un irréversible retour en arrière. À nouveau, il perdait tout, et à nouveau, Atsushi se sentait tomber, et à nouveau, Atsushi devrait se battre pour se relever, lutter pour marcher, vendre son âme au diable pour seulement survivre.
Une déréliction sans nom. Lorsqu'Atsushi descendit les escaliers au bas desquels il avait laissé Uruha un instant plus tôt, son visage s'était strié de larmes.
-Ce n'est pas possible, s'étrangla-t-il comme il tendait des bras impuissants vers le sol. Il était là, il y a une minute... Je vous dis qu'il était là.
-Seulement, Monsieur le Directeur, vous voyez bien qu'il n'y a personne, intervint une voix grave.
Atsushi a fait volte-face et un à un a dévisagé les brancardiers ainsi que les infirmières qui avaient suivi l'homme, alertés par sa panique. Et là exactement où ils s'attendaient à voir un adolescent inconscient, il n'y avait pour ainsi dire rien.
-Ne me regardez pas comme ça ! aboya Atsushi qui sentait ses nerfs prêts à lâcher. Je vous dis qu'il était là ! Il a voulu s'enfuir de l'hôpital et dans sa précipitation, il a dégringolé jusqu'au bas des escaliers !
-Mais il se trouve qu'il n'y a personne, répondit une infirmière d'une voix qui voulait l'apaiser. Monsieur le Directeur, excusez-nous... Mais il s'agit de Takeshima Atsuaki. Ce n'est pas la première fois que ce garçon nous cause des problèmes.
-Ce garçon ne pose aucun problème ! rugit l'homme hors de lui. Il était là il y a une minute, il...
-Il vous a menti, Monsieur le Directeur. Ce voyou s'est joué de vous, et a profité de votre absence pour fuir sans attendre.
-Alors il nous faut le retrouver, renchérit tout aussi sec Atsushi.
-Monsieur le Directeur, sauf votre respect... Nous ne pouvons pas quitter notre poste. Ce qu'a fait ce garçon n'est rien d'autre qu'une fugue, et je crois... que ce genre de cas nécessite plutôt de faire appel à la police.
-La police ?! répéta Atsushi qui reçut ce mot comme un missile en plein cœur. La police ! Mais ce garçon n'a rien fait de mal, pourquoi devrais-je lui infliger une chose pareille ?!
-Voyons, Monsieur le Directeur... Il ne s'agit pas de le punir, mais de le retrouver...
-Il prendra peur si des gendarmes courent après lui. Ce gosse... J'irai de moi-même le retrouver.
-Monsieur le Directeur, vous n'y pensez pas...
-Vous avez bien d'autres choses à faire... Ce garçon...
-Ce qui arrive est de sa faute. Si les gendarmes l'effraient alors, lui sera sans doute ôtée l'envie de recommencer une telle fugue.
-Monsieur le Directeur, vous devriez les appeler au lieu de perdre votre temps à...
Mais Atsushi n'écoutait pas ; il n'avait jamais eu l'intention d'écouter. Dès le début, c'est ce qu'il aurait dû faire ; rattraper le garçon. Avant qu'il ne tombe dans les escaliers, avant qu'il ne l'usurpe et ne s'enfuie tel un voleur, il aurait dû le rattraper et, envers et contre toutes les menaces et les supplications du monde, ne pas le laisser partir. Ce qui était arrivé était de sa faute. Il revenait à lui seul d'en prendre la responsabilité.
Alors, avant même qu'il ne l'ait réalisé, Atsushi était déjà dehors.
 
 
 
 





 
-Je ne te le pardonnerai jamais. Démon que tu es.
Atsushi n'est pas crédible. Il le sait parfaitement et pourtant, ce sont les seuls mots qu'il a eu la force de prononcer alors. Parce que les traits tirés de son visage, ses yeux scintillant d'humidité, et les mèches de cheveux collées à son front par la sueur, tout en lui criait ses sentiments sincères. Silencieux, Uruha a levé un visage morne vers celui qui s'approchait.
Il ne sentait planer aucune menace, aucun danger, et lorsqu'Atsushi est venu s'asseoir à ses côtés sur ce banc de pierre à l'ombre du cerisier, Uruha n'a pas esquissé le moindre mouvement de recul. Autour d'eux, le parc s'étendait là, mer verte tachetée ça et là de couleurs qui ondulaient en vagues sous la brise printanière. Mille et une fleurs s'offraient à leurs yeux éteints comme dans l'espoir de les aviver, et silencieux, les deux hommes ont contemplé durant un long moment ces merveilles de la nature dont s'exprimait librement sous le soleil toute la beauté qui n'appartenait qu'à elles. 
Mais ce silence ne devait pas durer, car la paix n'était qu'extérieure, et bien qu'Atsushi ne quittait pas son regard des fleurs que le vent caressait, il eut conscience du regard qui fut timidement dirigé sur lui.
-Je suis désolé.
-Si tes parents apprenaient ce que tu as fait, sais-tu ce que je risquerais ? En tant que directeur de l'hôpital... La responsabilité de cette faute grave est la mienne.

Atsushi ne lui avait pas jeté un regard. Il semblait en colère, en réalité, mais Uruha n'aurait su dire si cette colère n'était que l'effet de son imagination. Après tout, paraître en colère en tout moment et toutes circonstances était l'une des principales caractéristiques physiques d'Atsushi.
-De toute façon, mes parents s'en fichent, que je sois à l'hôpital ou ailleurs.
-N'essaie pas de m'attendrir. Ta façon d'agir... Me mentir et te jouer de moi de la sorte, c'est une chose que je ne te laisserai plus faire.
-C'est parce que vous ne m'auriez jamais laissé sortir.
-Et j'aurais eu raison de le faire. D'ailleurs, je ne devrais même pas en train de discuter avec toi. Tout ce que je suis censé faire, c'est te ramener de force à l'hôpital.
-Pourquoi ne le faites-vous pas ?
-Parce que je suis là pour te surveiller.
Avait-il rêvé ? Uruha avait cru voir au coin de ses lèvres un semblant de sourire se montrer. Mais ce sourire devait être si timide que, remarquant sans doute que l'on l'observait, il avait disparu sans plus attendre.
-Et cela fait une différence ?
-Si tu le désires si fort, Uruha, alors, je peux te proposer ce marché. Une fois par semaine, je te laisserai sortir si seulement je t'accompagne afin de m'assurer que tu ne commets rien d'imprudent.
-Ne me faites pas rire, vous avez bien mieux à faire.
-Le samedi, par exemple. Le samedi, je ne travaille pas. Je peux consacrer du temps pour toi.
-Mais, votre famille ? Si vous abandonnez votre famille les jours où elle peut profiter de vous, ne se sentira-t-elle pas triste ?
Pas de réponse. Les paumes à plat sur la pierre, Atsushi serre les doigts.
-Je suis désolé, bredouille un Uruha piteux qui ne sait plus où se mettre. Vous dire cela, à vous... Pardonnez-moi, je n'ai pas réfléchi.
-De toute façon, tranche Atsushi, tu n'as pas le choix. Si tu n'acceptes pas ma proposition alors, tu peux dire adieu à tout espoir de sortie.
La confusion qui s'était emparée de lui un instant plus tôt fit place à une joie secrète qui étira les lèvres du garçon en un sourire mystérieux. Taquin, il se rapprocha de l'homme jusqu'à se frotter à son bras.
-La réalité est que vous jouez le rôle de l'homme responsable et soucieux d'un blessé mais en fait, vous n'avez juste pas le courage de me donner un rendez-vous galant de manière directe.

Imperturbable. C'était comme si Atsushi se contentait d'assister paisiblement au film de sa vie sans même la vivre. Rien semblait ne pouvoir l'atteindre ni même attirer son attention si ce n'était ces fleurs qu'il ne se lassait pas d'observer.
-Très bien, finit-il par dire d'une voix claire. Tu ne sortiras plus de l'hôpital, dussé-je te mettre moi-même une camisole pour t'en empêcher.
-Je plaisantais, Monsieur Sakurai, gémit Uruha, affolé devant tant de sérieux.
-Moi aussi, idiot.
Et enfin le regard d'Atsushi vint enchanter de sa douceur le garçon qui en demeura muet. Un sourire espiègle illuminant ses lèvres, Atsushi le couvait de son regard paternel et Uruha sut alors, sans même que rien ne lui fût dit, qu'il était d'ores et déjà pardonné. Lorsque le garçon a posé son front contre l'épaule de l'homme, celui-ci n'eut aucune réaction.
-Tu as l'âge de mon neveu. Alors, ne commence pas à t'imaginer des choses étranges.
-Venant d'un homme qui fait mine d'accepter lorsque je lui dis de faire ce qu'il veut de mon corps, enlève ma chemise de nuit, m'allonge à plat ventre sur le lit et qui au final, ne fait que me masser jusqu'à ce que je ne m'endorme, d'un tel homme je n'imagine plus grand-chose.
Atsushi a ri. Allègre, dansant, virevoltant, voltigeant dans la brise qui transportait ses éclats au milieu des pétales de fleurs de cerisiers, le rire d'Atsushi a donné pour eux seuls un concert de joie que bientôt, Uruha vint rejoindre en chœur.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
-Est-il vrai que tu as fugué ?
Uruha a sursauté. Sous le coup de la surprise, il est demeuré coi, mais parce qu'il avait en face de lui un visage familier qui l'affublait d'un sourire complice, Atsuaki s'est précipité vers l'homme comme un enfant vers un père qui lui avait trop longtemps manqué. Il trépignait presque, Atsuaki, et dans ses yeux qu'il n'avait pas démaquillés, des éclats de lumière ondoyaient.
-Comment l'avez-vous su ?
-J'ai par hasard entendu des médecins parler de toi dans le couloir, rit Sugizo comme il passait une main dans les cheveux du garçon. Toi... Toujours, il faudra que tu te fasses remarquer, n'est-ce pas ?
-Sugizo, c'est de votre faute si j'ai fugué, vous savez.
-Ben tiens, se moqua gentiment l'homme. Et en quoi suis-je le responsable de ta bêtise, je te prie ?
-C'est parce que j'en avais marre d'attendre, vous savez. Alors, je suis parti de moi-même.
-Attendre ? Atsuaki, qu'attendais-tu ?
-Mais que vous veniez m'enlever sur votre cheval blanc.
Il avait déclaré ces mots avec la plus parfaite innocence, Uruha, et ses yeux agrandis emplis de candeur exprimaient un étonnement qui laissait penser que là n'était que pure évidence que Sugizo eût dû savoir. Embarrassé, l'homme s'est détaché du garçon qui lui semblait soudainement trop proche.
-Ne dis pas de bêtises.
-Sérieusement, il me devient insoutenable de rester cloîtré ici.
Dans un soupir qui en disait long sur ses sentiments, Uruha s'est laissé affaler sur son lit et, les bras écartés, il a rivé les yeux au plafond, pensif.
-Mis à part vous et le directeur, personne ne vient me voir.
Contrit, Sugizo est venu s'asseoir aux côtés du jeune homme dont il ne savait si la tristesse qui avait terni son visage plus tôt lumineux était feinte ou non.
-Tes parents viennent te voir.
-C'est faux. Qu'en savez-vous ?
-Mais... hésita l'homme, déstabilisé. Ces vêtements, sur ta chaise... Ils n'étaient pas là avant. J'ai pensé que tes parents avaient dû venir t'apporter des vêtements.
-Oh, ça... C'est d'ailleurs ce que j'ai dit au directeur, vous savez. Je crois qu'il a cru que j'avais volé ces vêtements, alors je lui ai dit que ma mère était venue me les apporter. En fait, c'était un mensonge.
-Alors, comment t'es-tu procuré ces vêtements ?
-Je les ai volés à un mort.
Silence. Il avait dit « un mort », mais Sugizo comprenait « le mort. » Le seul et unique mort qu'il connaissait y avoir eu dans la vie d'Atsuaki. Contrit, l'homme a posé sa main sur le front chaud du garçon. Un front qui semblait sur le point de s'incinérer par une fièvre mortelle.
-Je les lui avais volés du temps de son vivant, en réalité... Enfin, quand je dis « vivant », vous comprenez ce que je veux dire... Je pensais qu'ils ne lui serviraient à rien, du moins pas pour le moment, alors, sans scrupules, je me suis servi dans ses affaires... Parce que je ne pouvais pas compter sur mes parents pour m'en apporter, alors je comptais sur sa famille à lui pour avoir des vêtements... Enfin, ce que j'appelle sa famille, ce n'est que ce qu'il en reste.


La raison pour laquelle Uruha s'était mis à pleurer sans faire de bruit, Sugizo n'a pas osé la lui demander. Peut-être parce qu'au fond de lui, il la savait déjà et qu'il n'avait pas le courage d'affronter la réalité prononcée de vive voix. Parce que connaître le monstre ne suffisait pas toujours pour pouvoir le vaincre, Sugizo ne savait que faire contre cette tristesse qui lui faisait du mal.
La seule chose que sa tendresse était capable de faire alors était de caresser ce front chaud comme pour s'imprégner de toute sa fièvre. La lui voler et la garder en lui pour que jamais il ne vienne la reprendre.
Et sous les doigts de Sugizo, Uruha n'était plus qu'un oisillon si faible et pourtant, abandonné tout entier dans sa confiance à la volonté d'un être bien plus fort.
-Ces vêtements... même si j'ai prétendu le contraire, Atsushi sait certainement que je les ai volés.
Les doigts maigres d'Uruha sont venus se resserrer autour du poignet de Sugizo. L'homme s'est laissé faire, silencieux, lorsqu'il sentit sa main glisser sur le front d'Uruha et, lentement, venir cacher les yeux emplis d'un chagrin que le garçon ne voulait plus montrer.
Mais si Uruha faisait appel à Sugizo pour dissimuler son chagrin alors, Sugizo était bien obligé de le savoir. Contrit, l'homme a écouté avec impuissance les légers sanglots qu'Uruha échappait malgré lui.
-Au fait, Atsuaki, il y a une chose que je dois t'annoncer.
 

 


 
 
 

-Sérieusement ? Non, tu mens, dis.
-Tu es idiot, ou bien ? Quel intérêt aurais-je à raconter un tel mensonge ?
-Alors pourquoi je n'étais pas au courant ?
-Personne ne l'était, abruti.
-Comment l'as-tu su, toi ?
-Hein ? Oh... Je suis allé voir notre prof d'histoire dans la salle des professeurs pour lui demander un conseil. Et avant même que je n'aie pu toquer, la porte s'est grand ouverte, et c'est là que je l'ai vu.
-Tu es sûr que c'est un prof ?
-Que ferait-il dans la salle des professeurs, sinon ?
-Oui, mais... L'on nous en aurait parlé avant.
-Cela a dû se faire à la dernière minute. Notre ancien professeur d'anglais ayant été renvoyé... Il aurait été problématique qu'il ne soit pas rapidement remplacé, non ? 
-Tu as raison. Ah, espérons que celui-là soit meilleur que l'ancien.
-L'ancien, tu parles... Personne ne pouvait lui jeter un regard neutre. Il dégoûtait quiconque le croisait.
-Paraît qu'il a fait des avances à Mahiro...
-Ouais, Mahiro, ouais... C'est un dégueulasse, non ?
-Mahiro, un dégueulasse ?
-Pas lui, abruti. Je parle du prof.
-C'est sûr... C'est d'ailleurs grâce à Tora si nous n'avons plus à supporter la face de ce sale type. Parce que c'est Tora qui a forcé Mahiro à aller se plaindre.
-Oui, pour une fois... Pour une fois Tora a été bon avec Mahiro.
-Dis plutôt qu'il était jaloux.
-Tu crois ?
-Bien sûr ! Ces deux là couchent ensemble, ce n'est pas comme si c'était un secret !
-Tu sais... Avoir ce genre de relation, ce n'est pas l'impression qu'ils me donnent.
-Alors, tu portes un bandeau sur les yeux.
-Quoi ? Non, je te dis... Je t'assure, je ne pense pas qu'ils aient ce genre de relation.
-Ne joue pas les naïfs... Mahiro, si personne ne lui dit rien quant à ses agissements, c'est avant tout parce qu'il y a Tora.
-Mais non. C'est avant tout parce que personne ne voudrait reprocher quoi que ce soit à Mahiro.
-Ah bien, tu m'agaces.
-Pour en revenir au nouveau professeur...
-Oui ?
-Je vais te donner un avis honnête. En réalité, il...
-Quoi ? Ne me regarde pas comme ça, tu me fais peur. Ce prof, qu'est-ce qu'il a ?
-Ben, quand même... Je ne voudrais pas exagérer, mais ce que je dois te dire...
-Mince, mais lâche le morceau. Tu penses qu'il est comme l'ancien ?
-Ce que je veux dire, c'est qu'il est vachement pas mal.
 
 
 





 

-Bonjour, je me présente : je suis Sugihara Yasuhiro, votre nouveau professeur d'anglais qui remplace Monsieur Shimizu parti à la fin du mois dernier. J'ai précédemment travaillé au lycée Chujô avant d'être conduit à m'installer ici. Bien. J'espère que nous nous entendrons bien et suis enchanté de faire votre connaissance. 
-Enchantés, professeur !
-Bien. J'ai entendu dire que vous aviez quelque peu de retard dans votre programme, suite aux incidents survenus dans votre établissement... Ouvrez donc vos manuels à la page 27.
 


 
-Alors ?
-Quoi, alors ?
-Parle moins fort ! Tu en penses quoi ?
-Tu avais raison. Il est plutôt pas mal.
-Il n'a pas l'air dégourdi non plus.
-Oh, ça... C'est leur tactique. Ils se donnent des airs niais mais au final, ils ne se laissent pas marcher sur les pieds. Monsieur Shimizu était comme ça aussi, au début. C'est pourquoi Mahiro ne s'était pas méfié.
-Le comparer à Monsieur Shimizu...
-Et alors ? Qu'en sais-tu, si ce type n'est pas un pervers ?
-Ne raconte pas de bêtises. Il a l'air gentil.
-Un peu trop, si tu veux mon avis.
-Ce que tu peux être démoralisant, parfois.
-Moi, je dis ça... C'est pour Mahiro.
-Qu'en as-tu à foutre, de Mahiro ?
-Si le nouveau prof doit s'enticher de l'un d'entre nous, ce sera forcément Mahiro. Et lui, il est naïf.
-Tu es sûr que tu n'es pas celui qui aime Mahiro ?
-Bien sûr que non. Mais à ta place, je regarderais mieux.
-Regarder quoi ?
-Mais, Mahiro.
-Qu'est-ce qu'il a, Mahiro ?
-Il dévore déjà le prof du regard.
-Tu plaisantes ?! Attends... Mince, tu as raison.
-Il pourrait tomber amoureux, cet abruti.
-Je ne crois pas que c'est une chose que Tora laisserait faire.
-Tu as raison. Parce que Tora non plus, ne quitte pas le prof des yeux.
-Forcément. Mais la nature de son regard n'a rien à voir avec celle de Mahiro, n'est-ce pas ?
-Regarde-le. Tora... Il a ce sourire dont il a seul l'apanage.
-Qu'est-ce que ça veut dire ?
-Que d'une manière ou d'une autre, Tora veut lui faire subir ce qu'il fait toujours subir aux nouveaux. Autrement dit, le prof, il va en voir de toutes les couleurs.
 
 
 
 
 





 
-Mahiro chéri.
Mahiro a sursauté. Dans le miroir, le reflet de Tora lui souriait, mais c'était un sourire de vampire qui s'apprête à mordre et, dans un geste qui fit frissonner le garçon, Tora passa ses mains autour de sa taille.
Laissant couler le robinet auquel il s'était abreuvé, Mahiro a fixé impassible le spectacle de dominé et dominant de leurs deux corps. Au creux de sa gorge blanche, les lèvres de Tora se sont appuyées.
-Tu le trouves mignon, pas vrai ?
-Tora, c'est toi que j'aime.
Mahiro n'avait qu'une crainte ; que quelqu'un fasse irruption dans les toilettes et ne surprenne leur étreinte à laquelle il n'était pour rien, contre laquelle il ne pouvait rien. Les canines limées de Tora enfonçaient doucement leurs pointes dans la chair tendre.
-Bien sûr que tu m'aimes, Mahiro. Ce que j'affirme seulement est que tu le trouves mignon.
-Mais, Tora...
-Alors, tu ne devrais pas y trouver le moindre inconvénient, n'est-ce pas ?
Silence. Des striures se creusent entre les yeux de Mahiro et sur le reflet, les mains de Tora glissent le long de son corps. Que personne ne vienne, par pitié. Que quelqu'un vienne, maintenant.
Mahiro a les idées qui se mélangent, et ses sens torturés.
-Tora, est-ce que...
« Est-ce que tu me laisseras rester avec toi, lorsque tout sera terminé ? »
Mais Mahiro, il n'a rien pu dire. Exactement comme s'il n'avait rien entendu, Tora s'est détaché de lui, le plus simplement du monde, et s'est éloigné laissant là seul avec son reflet le garçon immobile qui croyait voir son visage vieillir de seconde en seconde.
Lorsque Tora a ouvert la porte, il n'a pas jeté un regard vers Tsuzuku qui entrait à ce moment-là.
 
 


 

Lorsque Mahiro a enfin ouvert les yeux, il était assis contre le mur qui ceignait l'école, genoux repliés contre sa poitrine, et il faisait nuit noire. Lorsque Mahiro a enfin ouvert les yeux, c'est parce qu'un bruit lent et feutré de pas avait attiré son attention. Lorsque Mahiro a levé les yeux, il a vu cette silhouette qui brusquement s'était arrêtée.
-Que fais-tu là ?
Sugihara Yasuhiro scrutait à travers l'obscurité ce corps prostré autour duquel semblait flotter une barrière invisible qui interdisait de l'approcher. Mais reconnaissant l'un des élèves qu'il avait rencontrés aujourd'hui, l'inquiétude se fit en lui plus forte que le reste et, prudent, Sugizo s'est avancé vers le garçon qui le regarda faire non sans crainte.
-Excuse-moi, ton nom...
-Mahiro, répondit le garçon avec entrain.
-Mahiro, c'est ça. Il est plus de vingt heures. Que fais-tu depuis tout ce temps devant l'école ?
-Eh bien, je ne fais rien, Monsieur.
-Rien ? 
-Il n'y a rien à faire alors, je ne fais rien.
-Je ne comprends pas... Pourquoi restes-tu ici ?
-Je ne peux pas rentrer chez moi.
-Pardon ?!
La voix de Sugizo a fait écho dans l'atmosphère éteinte de la vie nocturne des quartiers paisibles de Tôkyô. Qu'il n'y eût nulle âme que le cri de l'homme eût gênée, Mahiro n'en doutait pas, cependant son cœur s'emballa comme ce cri lui parut discordant à celui qui l'avait poussé.                          
De ces deux courtes heures passées à observer son nouveau professeur, Mahiro avait pu voir un homme calme et posé qui, s'il avait le ton ferme et assuré de ceux qui ne transigent pas face à l'insolence, était aussi de ceux qui se refusent à lever la voix pour intimider les plus timorés. Alors, entendre crier Sugihara Yasuhiro à un moment où il ne s'y attendait absolument pas, ça a effrayé Mahiro qui s'est demandé comment est-ce qu'un homme avec une poitrine si fine pouvait avoir une voix aussi puissante.
Comme s'il avait remarqué le malaise dans lequel il avait sans le vouloir plongé son élève, Sugizo a repris d'une voix basse :
-Tes parents... Tu as des problèmes avec eux ?
-Il s'agit d'un malentendu, marmonna honteusement le garçon. En réalité... Pardon, je ne devrais pas vous ennuyer avec ça. Vous devriez rentrer chez vous.
-Tu plaisantes ? Je ne peux pas laisser un élève dans une situation aussi dangereuse. Que disais-tu, quant à ce malentendu ?
-Bien. Cet après-midi, durant la pause, j'ai reçu un appel de ma mère. Elle m'appelait d'urgence pour me dire que mon père et elle ont dû se rendre précipitamment à Kyoto... J'y ai de la famille là-bas, notamment un oncle très malade... Ce que je veux dire est qu'ils voulaient simplement me faire savoir qu'ils ne seraient pas là à mon retour, mais qu'ils revenaient dans deux jours. Seulement... Seulement, le tête en l'air que je suis a oublié de prendre le double des clés en partant ce matin, et à présent, je ne peux même plus rentrer chez moi.
Sugizo s'est tu. Hésitant quant au fait de croire ou non à cette histoire, il a longuement observé le garçon qui se sentit rougir sous ce regard insistant. Troublé, Mahiro a plongé sa tête au creux de ses bras.
-Je sais, c'est ridicule... Ils seraient aussitôt revenus si je le leur avais dit. Mais je ne voulais pas les déranger.
-Franchement, lâcha Sugizo dans un rire qui dissimulait mal sa nervosité. Tu comptes passer la nuit dehors ?
-Deux nuits, rectifia le garçon.
-Ne pouvais-tu pas demander de l'aide à l'un de tes amis ?
-Je ne veux pas les déranger.
-Tu ne dérangerais personne. Un ami ne voudrait jamais, en le sachant, te laisser seul ici. Et puis, pour ne rien te cacher... Si tu ne te laves pas durant deux jours, tu seras affreusement sale.
-Merci de la précision, ironisa le garçon qui leva sur lui un regard réprobateur.
-Sérieusement, reprit Sugizo, hésitant, même pour un garçon, rester seul toute une nuit, c'est dangereux... Tu devrais au moins aller te réfugier dans un manga-café.
-Mais je n'ai pas d'argent, marmonna honteusement Mahiro.
-Pas même pour un manga-café ?
Le garçon a baissé les yeux et sa tête remua lentement de gauche à droite. Dans un soupir affligé, Sugizo a posé sa main sur le crâne de Mahiro et sous le halo pâle de la lune, ses cheveux violets faisaient briller des reflets roses, halo édulcoré d'un ange artificiel.
-Je suis désolé, s'excusa Sugizo, sincèrement contrit. Je pourrais bien sûr t'inviter à passer la nuit chez moi, seulement, pour certaines raisons que je ne peux dire, je préfère éviter ce genre de choses... Pour un professeur, commencer dans un lycée et tout aussitôt faire venir un élève chez lui... Il ne vaut mieux pas.
-Pour certaines raisons que je ne peux dire, renchérit Mahiro, je voudrais éviter cela aussi.
-Alors, la seule solution reste que je te donne de l'argent, n'est-ce pas ?
Les joues de Mahiro se sont empourprées, vives, et bienheureux fut-il que l'obscurité ne les recouvre, car il ne savait comment il eût pu gérer ces émotions multiples qui le trahissaient.
-Vous ne pouvez pas... bredouilla Mahiro, confus. Vous ne pouvez pas...
-Je ne peux pas laisser l'un de mes élèves dans des situations aussi inconfortables et dangereuses, coupa net Sugizo. La moindre chose que je puisse faire est au moins te donner de quoi te loger et te nourrir.
Et comme si cela était le geste le plus naturel du monde, Sugizo a tendu ostensiblement sous les yeux du garçon trois billets de dix-mille yens. C'en était trop pour Mahiro qui ne put que reculer face à cette insistance emplie de dévotion.
-Votre geste me touche sincèrement, assura Mahiro, mais le fait est que je ne peux pas accepter.
-Il n'y a pas de problème. Te prêter cet argent ne me met pas dans l'embarras.
-Ce n'est pas la question, enfin, protesta le jeune homme. Et d'abord, vous parlez de prêt, mais... Je suis plutôt fauché, et cet argent, je ne sais vraiment pas quand pourrai-je vous le rendre.
-Alors rends-le moi dans trois ans, ou ne le rends jamais, insista Sugizo. 
-J'ai encore moins envie d'accepter, après cela.
-Vraiment, ce que tu peux être borné. Avec une telle pudeur, tu te laisserais mourir de faim.
Le cœur de Mahiro s'est emballé comme Sugizo brutalement avait saisi son bras pour poser de force l'argent au creux de sa main. Resserrant les doigts du jeune homme ébahi autour des billets, il l'a affublé d'une tape sur la tête et Sugizo, sans plus demander son reste, avec la sérénité d'un homme ordinaire dans une situation tout à fait ordinaire, a tourné les talons. Sa silhouette s'éloignant dans la rue sombre et déserte, Mahiro l'a regardée disparaître jusqu'à ce que ses prunelles n'en soient imprégnées.

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