Flash-Black - Chapitre 7

Juliet

-Et vous comptez me faire attendre encore longtemps comme ça ?
Tsuzuku avait des tics. Du genre dus à une nervosité temporaire, parce que celui qui les observait ne les avait pas remarqués auparavant. La lèvre supérieure du garçon se retroussait, ses yeux se plissaient, et sa tête faisait de compulsifs mouvements vers la droite, par intermittences. Mais ses yeux froids se gardaient bien de se détacher de leur cible, et parce qu'ils avaient le but de la geler sur place, ils demeuraient hermétiques à toute chaleur. Surtout la chaleur humaine.
Tsuzuku est silencieux ; c'est parce que sa personne entière, dans son regard, dans les traits crispés de son visage, dans ses muscles tendus, disait la menace à sa place.
Tsuzuku est silencieux et Hiroki adopte son mode de communication. Assis au milieu du canapé, le dos voûté, les coudes sur les genoux, les mains reliées, Hiroki communique la moindre de ses pensées sans ouvrir une seule fois les lèvres. Et bientôt, la langue fendue de Tsuzuku crache son venin.
-Ne jouez pas avec moi, Hiroki. Parce que ma victoire n'est pas le but de ce jeu, vous savez ; ma victoire, elle en est la règle.
-Je ne comprends pas à quoi tu fais allusion en parlant de ta victoire.
Hiroki est serein. Cela fait bouillir le sang de Tsuzuku dont le visage diaphane devient rubicond.
-Ne faites pas semblant de ne pas savoir.
-Ce que tu appelles ta victoire, Tsuzuku, vraiment, je ne le sais pas.
-Je parlais du fait que vous perdrez quoi qu'il arrive, cracha le jeune homme entre ses dents.
-Et que perdrai-je alors ?
-Cette image de vous qui fait que des millions de fans vous adulent.


Des fans, oui. Et dire que Hiroki avait pensé ce jour-là en avoir un en face de lui, un fervent fan dont le seul rêve avait depuis toujours été de le rencontrer. Mais au final, il ne s'était trouvé qu'un imposteur dont les sentiments pour Hiroki n'avaient d'amour et d'admiration que le nom.
-La réalité de ce que vous êtes... J'en ai non seulement la connaissance, mais aussi la preuve. Il suffirait que vous fassiez un pas de travers pour que vous basculiez dans un gouffre duquel vous ne pourriez plus jamais sortir, Hiroki.
-Et exactement, tu peux me dire combien tu veux ?
Le visage impassible de Hiroki, il a fini entre les mains de Tsuzuku qui s'était jeté sur lui. Leurs fronts se touchant, ils se sont confrontés dans un défi tacite où celui qui baissait le regard était le perdant. Mais de perdant il ne devait pas y avoir, et dans un grognement de rage Tsuzuku a lâché Hiroki dont la sérénité demeurait souveraine.
-La somme en elle-même m'importe peu. Je ne demande pas de vous que de l'argent. Je vous demande tout. Tout ce que je vous sais capable de me donner, je vous le demanderai et, s'il le faut, vous l'arracherai de force. Y compris ce dont vous avez besoin. Surtout ce dont vous avez besoin. Parce que ce que je veux, Hiroki, est que vous connaissiez le sentiment amer de ne rien avoir.
-Me priver de Kazamasa ?
-Pardon ?


Hiroki ferme les yeux. Dans la tête de Tsuzuku, cela signifie qu'il a perdu. Dans la tête de Hiroki, il n'y avait plus aucun souvenir de ce défi tacite qu'il avait abandonné sans le savoir. Lorsqu'il rouvre les yeux, Hiroki semble trop grave.
-Si tu comptes me priver de ce que j'ai de plus précieux, Tsuzuku, alors, tu veux me priver de Kazamasa.
-Kazamasa... répète le jeune homme dans un rire qui trahit sa confusion. Quoi, vous y tenez tellement, à ce mec ? Alors que vous passez le plus clair de votre temps hors du Japon, que cela changerait-il que je ne vous prive de lui ? Vous le voyez si peu, et jouez les parents dévoués.
-Lorsque je parlais de me priver de Kazamasa, je ne parlais pas vraiment de sa présence. Je parlais de son amour.
-Son amour ?
-Les sentiments de Kazamasa, tu pourrais les manier par le mensonge jusqu'à ce qu'ils ne deviennent pour moi plus que de la haine.
-Absurde... souffle Tsuzuku dans une grimace de dégoût. Absurde, tant de mièvrerie... Je ne compte rien raconter à Kazamasa ; sil devait vous haïr un jour, ce serait de son propre fait. Ou plutôt devrais-je dire du vôtre.
-Alors, tu ne comptes rien lui dire à mon sujet ? Qu'il s'agisse de la vérité ou non...
-Rien, tranche froidement Tsuzuku. Cet imbécile, il semble tenir à vous. Il le fait à tort, sans aucun doute, mais je me fiche bien que son affection pour vous lui apporte un jour de douloureuses désillusions. Pour l'instant, Kazamasa vous aime, et si cela lui convient, je n'ai aucune raison de lui infliger la tristesse de savoir qui est réellement son parrain.
-Alors, défie Hiroki qui se relève et, lentement, marche vers le jeune homme figé. Tsuzuku, lorsque tu parles de me priver de ce que j'ai de plus précieux, as-tu seulement une idée de ce dont il s'agit ?

Hiroki a une main sur la joue de Tsuzuku, l'autre qui pend dans le vide. Tsuzuku a une joue sous la main de Hiroki, l'autre qui s'empourpre de la rage. Une rage qu'il contient fermement dans ses poings repliés.
-Mais la liberté, Hiroki. Je parle de votre liberté.
Et puis, il s'est passé quelque chose. Ce que cela était, Hiroki n'aurait su le dire. C'était peut-être une envie, c'était peut-être de la provocation, c'était peut-être une impulsion, c'était peut-être prémédité aussi, pour le tromper, pour le déstabiliser, pour le choquer, pour le tester surtout. Tester la réaction de Hiroki, si elle allait être impuissance ou colère, si elle allait être ravissement ou dégoût.
Mais de réaction il n'y eut nullement, et en tout et pour tout, lorsque Tsuzuku a détaché ses lèvres de celles qu'il avait sans crier gare capturées, il s'est vu offrir le plus parfait des silences.
Pas même de la surprise, rien dans les yeux trop clairs de Hiroki, rien dans ses traits trop paisibles.
Juste une statue de marbre dotée de vie, mais pas de sentiments. Amer, Tsuzuku a essuyé d'un revers de manche ses lèvres comme si elles lui avaient été souillées.
-Ne vous inquiétez pas. Je parle de votre liberté, mais je ne compte pas vous dénoncer. Vous derrière les barreaux, je n'en tirerais aucun bénéfice. Tandis que vous libre, je peux vous utiliser à ma guise.


Hiroki ne tique pas. Il réfléchit et se dit que ça ne peut être que de la provocation ou, au pire, la pulsion incontrôlée d'un adolescent qui, à ce moment-là, avait les lèvres trop près des siennes. En somme, c'était une chose qui n'avait pas plus de valeur que de raison d'être, et ce baiser-là, Hiroki l'a regardé passer, destiné à disparaître de sa mémoire, tel un oiseau dans le ciel destiné à bientôt disparaître de son champ de vision. 
Mais si Hiroki est le vainqueur de la situation par son sang-froid proche de l'apathie, Tsuzuku ne semble pas le voir du même œil. Et le sien luit, comme son sourire s'étire, laissant passer le venin.
-Et vous utiliser comme bon me semble, c'est ce que j'entendais par « vous priver de votre liberté ».
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

-Alors, tu l'as rencontré...
Atsushi n'était pas heureux. C'est du moins l'impression qu'il donna à Tsuzuku après que celui-ci s'était brusquement décidé à tout avouer à son oncle. Atsushi n'était pas heureux et son visage, terni par des tourments intérieurs, lui semblait amaigri. Dans un soupir qui mêlait l'exaspération à la lassitude, Tsuzuku s'est affalé sur le canapé et, allongé, il a fixé le plafond d'un regard morne. Tsuzuku n'avait pas même enlevé ses chaussures.
-Dis-moi ce que tu as fait, Tsuzuku.
Tsuzuku a poussé un râle de désagrément lorsqu'Atsushi a saisi ses chevilles pour lui retirer de force ses chaussures. De son pied à présent nu, le garçon a repoussé son oncle, grimaçant.
-Je n'ai rien fait de mal. Pourquoi me soupçonnes-tu, hein ? Ce salaud, je ne lui ai rien fait.
-Pour quelle raison aurais-tu voulu rencontrer un « salaud », comme tu dis, si ce n'était pour te venger ?
-Je voulais seulement voir à quoi ressemblait l'homme qui attirait tant d'attention.
-Et ce à quoi il ressemble, tu peux me le dire ?
-Je ne comprends juste pas comment est-ce qu'il peut être aimé.
Tsuzuku est amer. Lorsqu'il sent dans sa gorge la boule de plomb le peser, il cache son visage derrière ses mains. Ses doigts tremblent, crispés.
-Cet homme... Il paraît sage et posé lorsque l'on le voit. En réalité, s'il est si serein et sûr de lui, c'est parce qu'il croit que personne ne voit qu'il est un menteur.
-Tsuzuku, susurre Atsushi, dis-moi la vérité... Tu ne veux pas que du bien à cet homme.
-Il ne m'en veut pas non plus, figure-toi !


Tsuzuku s'était redressé. Si ses yeux avaient été des fusils, Atsushi serait mort sur le coup. Mais la haine dans le regard de son neveu était une haine impuissante, et en lui la frustration n'en devenait que de plus en plus écrasante. Les doigts de Tsuzuku se resserraient de plus en plus fort, comme si en eux une victime imaginaire s'y étouffait. Face à cette violence qu'il sentait prête à imploser, Atsushi savait son impuissance fatale. Atsushi a sursauté lorsqu'un cri rauque a agressé ses tympans.
-Naïf... Merde... Il était trop naïf...
-Lui, naïf ?, balbutie Atsushi que le visage transfiguré par la haine de Tsuzuku effraie. J'avais cru comprendre qu'il était sournois.
-Je ne parlais pas de Hiroki, imbécile.

Atsushi s'en veut. Toujours à comprendre les choses trop tard, toujours à voir l'essentiel après les détails, l'évidence après l'improbable. Atsushi se serait sans doute mis à pleurer s'il avait été seul.
Mais la présence de Tsuzuku devait demeurer un rempart constant à ses larmes, tout comme lui aurait voulu devenir un rempart constant à celles de Tsuzuku. Oh, de larmes dans les yeux de Tsuzuku, il n'y avait aucune comme ils demeuraient désespérément arides. Mais par-devers lui, Atsushi a pensé que si la colère était le masque du chagrin alors, Tsuzuku devait receler en lui des fontaines de larmes.
-Il mourra, mon oncle, je te le jure, il mourra ! De la manière la plus cruelle et douloureuse qu'il soit, il mourra et parce que son cœur malgré tout battra encore, personne ne sera là pour réaliser et pleurer sa mort. Il mourra, Hiroki, et à ce moment-là, il comprendra ce que ça fait que d'être seul.


Tsuzuku était un être que chacun connaissait, sans se tromper, si altruiste que quiconque eût prétendu qu'il faisait passer sa personne avant les autres faisait preuve d'une mauvaise foi telle qu'aussitôt, il devait être accusé d'être un serpent ennemi du bien. Quiconque s'attaquait physiquement ou moralement à Tsuzuku, tel qu'il a déjà été raconté, devait voir pointées sur lui les épées aussitôt dégainées des gardes. Autour de Tsuzuku, il y avait la forteresse, et ceux qui la veillaient.
Si le mal n'était pas serpent, c'est-à-dire s'il ne savait se faire subtil, discret et malin, alors tout aussitôt se jetait sur lui la garde sacrée du saint déifié. 
Prétendre de Tsuzuku qu'il était un manipulateur simplement soucieux de son image ? Oser ternir sa personne en affirmant que sa dévotion aveugle et sa gentillesse n'étaient que le fruit d'une sournoise machination tournée à l'encontre de l'espèce humaine, celle-là même qu'il voulait faire croire adorer ?
Mais celui-là n'avait pas peur de la mort pour proférer de telles infamies. Car si les défenseurs de Tsuzuku n'étaient pas capables d'un meurtre au sens propre du terme, ils n'étaient pas sans savoir, pour en avoir eux-mêmes vécu l'expérience, qu'il existe pour l'humain des infinités de manières de mourir, et autant de manières d'être mort. C'est pourquoi un être au cœur vigoureusement battant dans la poitrine, à la conscience tout à fait lucide, pouvait être mort malgré tout sans que personne ne le sache.
Et si personne ne savait qu'il y avait un mort, nul ne savait qu'il y avait eu un meurtre. 
Aussi, ceux qui n'étaient pas des serpents osaient rarement s'en prendre à Tsuzuku. Ceux qui l'étaient également d'ailleurs, car le serpent est bien assez intelligent pour ne pas courir de risques inutiles avant d'être sûr d'avoir bien préparé son coup. Alors il arrivait toutefois que l'on se contente de rumeurs au sujet de celui qui attirait tant d'attention, et si ces rumeurs étaient vite réprimées par la menace, ou même par quelques offensives bien peu dangereuses, malgré tout ceux qui les avaient lancées savaient ne rien risquer, car ce qu'ils savaient aussi était que Tsuzuku
prendrait même la défense de ses blasphémateurs.
Tsuzuku était ainsi, oui. Ceux-là même qui l'attaquaient, plutôt que de leur rendre les coups qu'ils lui avaient portés, Tsuzuku, comme si cela était le geste le plus naturel du monde, leur tendait le bouclier avec lequel ils pourraient parer les contre-attaques. Et toujours, Tsuzuku privilégiait le dialogue à la vengeance.
Le langage de Tsuzuku était celui de la parole et de la patience face à ceux dont le langage était celui du corps et de la violence.
Alors, peut-être qu'au fond, les premiers à médire sur Tsuzuku étaient aussi ceux qui savaient le plus sa véritable nature ; celle du pacifisme et de l'amour. Ils en étaient peut-être les premiers jaloux, aussi. Car les démons haïssent les anges pour voler dans un ciel qu'ils ne peuvent pas atteindre.
Tsuzuku volait dans une sagesse que leurs basses consciences ne pouvaient même frôler.
Néanmoins, ils le savaient. Que Tsuzuku n'était pas un menteur.
Et que tout l'amour du monde ne suffirait pas à refléter tout l'amour que Tsuzuku portait au monde. Et particulièrement, sur une personne.
Cette personne que Tsuzuku chérissait malgré ses principes d'équité plus que tout ce que l'on pouvait imaginer.
Cette même personne pour laquelle il avait presque perdu la vie.
 
 
 


 
 
 

-Tsuzuku, ça saigne.
Un contact sur son bras nu a extirpé de ses profondes réflexions Tsuzuku qui, sous le coup de la surprise, sursauta. Autour de lui réapparurent les voix résonnant entre les murs, les bruits mouillés des pas sur le carrelage, les clapotis de l'eau. Il a relevé la tête et a vu autour de lui ces dizaines de garçons tous vêtus en tout et pour tout d'un boxer de bain noir ou rouge. À côté de lui, la main serrée autour de son bras, Shou le dévisageait avec inquiétude.
-Tsuzuku, ta cicatrice... elle saigne.
Tsuzuku a baissé la tête. Aucune émotion ne s'est montrée sur son visage, aucune pensée ne l'a traversé lorsqu'il a vu, au bas de son ventre, l'entaille oblique et suintante qui perlait des gouttes infimes.
-Tsuzuku, comment est-ce qu'une cicatrice que tu portes depuis deux ans peut-elle se remettre à saigner?
Tsuzuku a la tête ailleurs. Il la relève et des dizaines de garçons s'attroupent devant la piscine, riant, criant, s'agitant comme ils ignorent les protestations de leur professeur. Tsuzuku a le regard qui flotte partout et nulle part, et à côté de lui il n'a pas vu Joyama qui arrivait.
-Je n'y crois pas. Tu ne pouvais pas trouver un moyen plus misérable d'attirer l'attention.
L'irritation a aussitôt creusé des rides entre les sourcils froncés de Kazamasa. Comme pour empêcher la querelle qui menaçait de survenir, Shou a saisi son ami par le bras et Tsuzuku s'est laissé entraîner docilement vers le bord opposé de la piscine. Il s'est laissé faire, ou plutôt ne se rendait-il à peine compte que quelqu'un l'entraînait. Ses yeux sans vie se posaient de parts et d'autres de l'immense salle couverte sans jamais se fixer nulle part, comme si le jeune homme cherchait quelque chose qu'il ne pouvait pas trouver.
-Tsuzuku, il faut aller soigner cette blessure.
Et si Tsuzuku semblait hors d'état de protester contre quoi que ce fût, ce n'était pas dans le goût de Joyama qui, irrité de l'absence de réaction de son ennemi, se précipita à sa poursuite.
Tsuzuku n'a pas même tressailli lorsque la main d'Aoi se referma brutalement autour de son bras.
-Ce petit jeu, Tsuzuku, je n'aime pas ça.
Tsuzuku a tourné machinalement la tête vers Joyama, mais il n'y avait aucune émotion sur son visage, aucun éclat dans son regard qui eût pu assurer de la lucidité de Tsuzuku alors. Comme si la conscience de sa propre personne et du monde qui l'entourait s'en était allée dans des profondeurs inextricables.
-Merde... a lâché Aoi, déstabilisé. Merde, t'as pris quelle drogue ?
-Joyama, je t'en prie. Tu vois bien qu'il n'est pas dans son état normal.

Shou avait voulu se montrer ferme ; mais plus qu'un reproche, c'était une supplication qu'il semblait adresser à Joyama. Et si l'inquiétude qui tourmentait le garçon était palpable, cela laissa indifférent en apparence Aoi qui refusait un seul instant d'épargner son ennemi. Qu'importe qu'il dût profiter lâchement d'un instant de faiblesse.
-Pas dans son état normal, cracha-t-il comme il toisait Tsuzuku de haut en bas. Shou, comment peux-tu toucher ce mec sans être dégoûté ? Ce salaud, tu ne comprends pas qu'il nous joue une comédie ?
-Joyama, tu en fais trop. Tsuzuku ne t'a rien fait, alors ne le provoque pas.
-Mais tout ce qu'il veut est attirer ton attention ! Kazamasa, dans quel monde vis-tu pour ne pas voir l'évidence ? Ce mec, depuis le début, il se moque de toi ! Il se moque de toi et de tous, d'ailleurs, et ne voilà-t-il pas qu'à présent, ce mec se ramène au cours de natation avec une cicatrice ouverte ! Que t'imagines-tu, pauvre naïf ? Cette cicatrice, il l'a de lui-même rouverte afin d'attirer ta sympathie ! Tout ce qu'il veut est que l'on s'occupe de lui !
-Joyama, va t'en, suppliait Shou qui craignait par-dessus tout voir soudainement exploser Tsuzuku. De tels mensonges... Tu es odieux, Joyama. Laisse-nous en paix.
-Comment pourrais-tu être en paix avec un salaud qui ose lever la main sur toi puis se blesse volontairement afin que tu le prennes en pitié ? protesta Joyama dans une aigreur tranchante. Lui... Lui, si ce n'était pour s'attirer les regards alors, jamais il n'aurait osé montrer en public cette cicatrice.
-Pourquoi ne l'aurait-il pas fait, idiot ? Quelle honte ya-t-il à avoir une cicatrice ? Tsuzuku... Il n'a jamais gêné Tsuzuku que je la voie.
-Toi non, Shou. Mais les autres ? Tsuzuku n'a jamais aimé se dévêtir devant les autres, et sais-tu pourquoi ? Mais parce qu'il a honte de cette cicatrice, Shou. Parce que s'il n'a jamais gêné Tsuzuku de montrer devant toi ses blessures car il savait que tu le prendrais en pitié, il a toujours gêné en revanche ce salaud empli d'orgueil de montrer à chacun la marque indélébile de sa plus grande défaite. Pour cette raison, Shou, je te dis qu'il a décidé de montrer cette cicatrice expressément rouverte dans le seul but d'attirer l'attention.
-Dis, Joyama, qu'est donc cette chose que tu appelles « ma plus grande défaite » ?


Shou a retenu son souffle. Le plus simplement du monde, exactement comme s'il s'adressait à un ami, Tsuzuku avait parlé. Comme si rien de la conversation n'avait échappé à sa conscience et que, poussé par une curiosité polie, il formulait sa question. Son regard sondait celui d'Aoi sans animosité aucune, et sur les lèvres de Joyama un sourire s'est étiré, narquois.
-Toi, Tsuzuku... Tu veux dire que tu ne le sais pas ?
-Je suis désolé, bredouille-t-il d'une voix pâteuse. J'ai oublié... Tu sais, l'accident... j'ai oublié.
-Ah, oui...
Aoi observait Tsuzuku avec profondeur comme pour évaluer l'état d'âme de celui qui lui faisait face et que, en cet instant même, il ne parvenait pas à reconnaître. Mis à l'écart, Shou assistait à la scène sans cesser de tenir le bras de son ami en cas de dérive.
-Tsuzuku... prononce Aoi d'une voix basse. Est-ce que tu fais semblant ? Ce jour-là... J'ai du mal à croire que tu aies pu même oublier le pire jour de ta vie, Tsuzuku. Le jour où tu as subi la plus frustrante et la plus humiliante défaite...

Shou s'avance vers Joyama lorsqu'il voit celui-ci tendre les bras. Mais il s'arrête, non moins tendu et sur ses gardes pour autant, lorsqu'il voit que les mains de Joyama ne font que chaudement se poser sur les joues de Tsuzuku. Tsuzuku, ou un pantin vivant dénué de sentiments.
-Ce jour-là, Tsuzuku. Je te parle de ce jour où, pour la raison que tu connais, j'ai cherché à me venger et que tu as perdu face à moi lorsque, dans ta chair trop tendre, tu as reçu ce poignard.

Il n'y eut aucune réaction. Le seul signe de vie venait alors de Shou qui avait agrandi des yeux tant interloqués que horrifiés sur Joyama. Et Joyama, dans toute sa splendeur macabre, étirait ses lèvres dans un sourire toujours plus grand, toujours plus laid encore. Mais venant de Tsuzuku, rien.
Face à la jubilation cruelle d'une victoire intérieure de Joyama, Tsuzuku demeurait sans âme.
Et ses mots sortis d'entre ses lèvres semblaient les fugitifs clandestins d'un autre monde.
-Tu as... fait quoi ?
Shou secoue la tête. Sans prononcer un mot son être entier supplie « non, non, non, non », et comme il pose ses mains sur la poitrine de Joyama dans l'espoir de le faire reculer, comme il plonge son regard dans le sien dans l'espoir de le dissuader, il ne reçoit pour toute réponse qu'une indifférence totale.
Indifférence des deux parties comme Aoi feint d'ignorer sa présence, et Tsuzuku toujours semble ne l'avoir pas même remarquée.
-Toi, Tsuzuku... Tu as reçu cette cicatrice de mon poignard.
Est-ce qu'il jouait la comédie dès le début ? Ou bien est-ce qu'il avait subitement été traversé par un éclair de lucidité dont seule la déclaration foudroyante de Joyama était la cause ? Ni Shou, ni Aoi n'auraient pu le dire. Tout ce qu'auraient pu décrire ces deux adolescents alors était les hurlements que l'on poussa lorsqu'ensemble, une quarantaine d'adolescents accompagnés d'un adulte couraient vers Tsuzuku dont les doigts se resserraient autour de la gorge d'un Joyama asphyxié.
 
 
 


-Honnêtement, tu vas finir par me faire mourir. De rire.
Il riait déjà, Ishihara Takamasa, et il avait l'air de tout sauf d'un mort, tant son rire détonait de vie et d'énergie. Son teint rendu écarlate tant il étouffait dans son hilarité, Miyavi s'est avancé, chancelant tel un ivre mort comme son corps sous l'emprise du rire se déstabilisait. Joyama ne fit aucun honneur au nouveau-venu, et il eût bien plus volontiers chassé l'intrus d'un coup de pied, mais la déconfiture était telle qu'il lui semblait que plus rien ne pouvait l'attaquer. Et contre plus rien il ne pouvait se défendre. Chasser Miyavi ? Et après ? Il serait revenu à la charge de plus belle, fermement décidé à ne pas laisser seul le garçon dans l'amertume de sa défaite. Immobile sur son banc de pierre, Aoi était devenu une sentinelle.
-Non, écoute, je te parle sérieusement... Ce n'est pas méchant, hein, dis, ce n'est pas méchant, articulait Miyavi entre des éclats de rire. N'empêche, en si peu de temps... Avoir fini à l'hôpital à cause de Tora ne t'a pas suffi ; voilà que tu te fais étrangler par Tsuzuku. Avoue quand même que c'est drôle.
Miyavi sait parfaitement que Joyama ne voit là rien de drôle, mais c'est ce qui fait jubiler le garçon qui n'en voit la situation que plus comique encore. Autour des épaules voûtées de Joyama, un bras se glisse, mais il n'y a pas d'amitié dans ce geste que Miyavi se plaît à effectuer dans toute sa raillerie.
-Eh, Joyama, tu sais... Tu parles de Tsuzuku, mais celui qui voulait se faire remarquer, c'est toi, n'est-ce pas ? Tu as provoqué Tsuzuku en lui rappelant de but en blanc ce qu'il aurait mieux fait de garder aux oubliettes : ce que tu lui as fait il y a deux ans.
-Miyavi...
-Honnêtement, penses-tu pouvoir faire face contre lui ? Tu es seul, Joyama. Désespérément seul. Et si tout le monde n'adore pas Tsuzuku de manière inconditionnelle, tu ne dois jamais oublier que toi, non seulement personne ne t'adore, mais tout le monde te déteste. Parce que Tsuzuku est leur ami, quoi qu'il arrive, quoi qu'il fasse. Parce que tu es l'ennemi de leur ami. Alors tu es leur ennemi.
-Miyavi...
-Parce que tu as provoqué la juste colère de Tsuzuku, il a été renvoyé de l'école pour une semaine. Bien, je ne crois pas que ça le dérange plus que cela... N'empêche, le puni, c'est lui, tandis que le fautif, c'est toi.
-Miyavi...
-Pour avoir eu l'orgueil de provoquer quelqu'un contre qui tu ne gagneras jamais, tu devrais mourir.
-Miyavi, est-ce que Kazamasa me déteste ?


Takamasa Ishihara est interloqué. Déstabilisé par cette question qu'il n'aurait jamais cru pouvoir entendre d'une bouche si fière, il a ôté son bras des épaules affaissées du garçon. Et Joyama, lui, s'était redressé pour sonder Miyavi avec gravité.
-Kazamasa, est-ce qu'il me déteste ?
-Mais... balbutie Miyavi. Pourquoi tu...
-Tu as dit « mais tout le monde te déteste », insiste Joyama dont les yeux noirs se mettent à rutiler. À l'instant, tu ne t'en es pas rendu compte, mais tu as dit « tout le monde te... »
-Mais Kazamasa n'est pas tout le monde.
Miyavi a agi par instinct. La pudeur, la fierté peut-être, aurait retenu son geste s'il en avait eu parfaitement conscience, mais voilà ; Miyavi avait agi par instinct. Lorsque le jeune homme a avancé sa main vers le visage immobile de Joyama, une goutte clandestine a trouvé refuge sur son doigt. Et la honte envahissait Joyama en même temps que la rancune ; celle qu'il portait contre sa propre faiblesse.
-Aoi, sérieusement... tu es bien placé pour le savoir, non ? Que Kazamasa... n'est pas comme les autres.
Miyavi rit. Mais cette fois, Aoi ne subit pas ce rire comme une attaque personnelle. Parce que là où il y avait un instant plus tôt de la pure moquerie, Joyama ressentait un fond de tristesse, et la sienne propre semble encourager ce rire nerveux que Miyavi finit par réprimer. Sur le bras de Joyama vient se poser une main que l'adolescent ne pense plus à repousser.
-Je te l'avais pourtant dit, ce jour où je suis venu te voir à l'hôpital. Après que Tora t'a fait basculer par la fenêtre... Shou, il n'a rien pu faire d'autre que pleurer.

Miyavi aurait donné n'importe quoi alors pour que Joyama ne dise quelque chose. Un mot, une syllabe, un borborygme ; si seulement il pouvait prononcer n'importe quoi qui eût prouvé que le jeune homme l'avait bien écouté. Et si Miyavi se désespérait de ce silence, il ne savait pas même pourquoi. Le visage de Aoi, profil tracé d'une plume fine dont la beauté se cachait derrière un rideau de mèches noires, demeurait baissé dans un recueillement orchestré par le plus pur des silences. Et Miyavi dans son instinct resserre sa main autour de son bras comme pour faire revivre ce corps sans âme.
-Joyama, tu sais, je pense que... Shou, tu devrais simplement lui dire...
-Viens avec moi vomir dans les toilettes d'un club.


Un décor qui en supplantait un autre. Stupéfaction totale en Miyavi dont l'esprit se vit plongé dans un vide intersidéral. Discordance dans le temps et la situation. Comme si l'on avait intégré le morceau d'un film en pleine scène d'un autre. Deux films aux histoires totalement dissemblables et pourtant, dont les deux protagonistes se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. 
Joyama venait d'un autre film, oui, puisque le monde dans lequel il semblait plongé n'avait rien à voir avec celui de Miyavi.
-Pardon ? Je... Mais Joyama, qu'est-ce que...
-Viens avec moi, Miyavi, clame Joyama d'une voix claire et grave comme il plonge son regard profond dans les yeux du jeune homme. Viens avec moi accomplir un Champain Call, vomir dans les toilettes et voir, alors, tes poches remplies d'argent.

-Joyama. Nous ne sommes pas majeurs.
Éclats de rire. Éclats dorés. Éclats de verre. L'ébriété qui rentre dans une danse effrénée, incontrôlée et qui, dans la folie de sa joie, laisse tomber la coupe qui se brise sur le sol. Le cristal a éclaté, le doré s'est répandu sur le carrelage poli et puis tout autour les décors victoriens tournent, tournent, à une vitesse fulgurante, le doré se fond au blanc qui se fond au rose pâle qui se fond au bleu pastel et le feu d'artifices lumineux des lustres, et le monde entier ne devient plus qu'un tournoiement de couleurs et de lumières, tout se mêle, tout se fond et se confond, tout n'est que mélange de couleurs et éclats, éclats de rires, éclats de verre, éclats de lumière, coup d'éclat...
L'ivresse a mis le monde sens dessus-dessous et plus rien n'a de sens. Les rires se décuplent dans un orchestre disharmonique qui semble annoncer un événement proche.
-Ramenez tous les garçons,
ils vont chanter pour vous !
Le tintement des glaçons
dans vos verres avoue
que vous voulez des hommes ;
et eux se veulent à votre service.
Et vous voyez en somme
que prendre son pied n'a plus rien d'un vice.

Montagne de verres, montagne de cristal. Au sommet de la pyramide éclatante et fragile une cascade dorée et gazeuse coule, remplit les récipients, déborde et s'étend jusqu'à atteindre finalement les fondations de la pyramides. Les verres remplis, on les attrape du sommet jusqu'au pied, et la pyramide disparaît morcelée sous formes de coupes dans des mains masculines.
-Faites couler le liquide ;
je veux de l'or dans les veines.
Qu'ils viennent tous et qu'ils guident
le roi client loin des peines.
-Dix millions ! Dix millions ! Les bouteilles sont parties ! Champain Call !

L'allégresse. Ils sont une quinzaine d'hommes attroupés autour d'un seul, battant des mains, battant des pieds, et usant de toute leur voix pour chanter les louanges ivres de celui qui a atteint le « Champain Call ».
Dans cette agitation enhardie par l'euphorie de l'alcool, il n'y en a qu'un seul, caché au milieu de ces jeunes hommes en uniforme noir -à côté du seul vêtu de blanc- qui ne chante pas. Il bat des mains aussi pourtant, il tape ses talons sur le sol mais lui, lorsqu'il articule ses lèvres, aucun son n'en sort. C'est un mime. Un mime sans conviction, un reflet dans le miroir qui ne peut reproduire que les gestes sans reproduire les sons.
Le chant se termine. Les applaudissements et hurlements de joie fusent. Le champagne coule et les rires repartent de plus belle comme le monde tout autour se distord et se mélange. 
Au milieu de toute cette agitation, il est toujours seul à faire semblant. Ses yeux n'expriment rien que du vide. Mais eux, ils semblent avoir la gaieté dans les gènes.
Ils en ont tous, après tout. De l'or dans les veines.




 
-Joyama. Nous sommes trop jeunes.
La vomissure a disparu derrière une cascade d'eau. Plus aucune trace de souillure ne réside sur la paroi parfaitement blanche des toilettes. Se redressant, Joyama fixe sans vraiment le voir Miyavi qui, depuis une vingtaine de minutes, le tenait par le bras pour l'empêcher de choire.
-Tu dis quoi ?
-J'ai dit... a articulé Miyavi, épuisé. J'ai dit que nous étions mineurs... Et toi, le pire de tout, c'est que tu es le seul en costume blanc.
-Parce que je suis le seul à être aussi beau, Miyavi.
Si Aoi plaisante ou non, cela demeure un mystère. Il a un sourire espiègle qui creuse une ombre au coin de ses lèvres, mais il a des yeux voilés par l'ébriété qui semblent ne refléter que des illusions.
-Mais toi... rit Aoi, encore dans les vapes, comme il pointe son index sur le nez de Miyavi. Toi, tu pourrais un jour me le voler, ce costume blanc... Tu ne dois pas rester ici, tu comprends ? Je ne te veux pas comme rival. Tsuzuku... Ce salaud de Tsuzuku me suffit en tant que tel, Miyavi, tu dois te barrer de ce club, tu comprends ?
-Joyama, je n'ai jamais eu l'intention de rester dans un tel endroit.
Sur cette affirmation, Miyavi passe le bras du jeune homme autour de ses épaules et avec lui se redresse, soutenant un Aoi titubant qui laisse peser tout son poids sur lui.
-Je te signale... halète Miyavi, que tu es celui qui m'a instamment prié de venir ici.
-Et je n'ai pas si mal fait, n'est-ce pas ? Toi, Miyavi... Ils t'ont tourné autour comme des chiots autour de leur mère. Je me demande bien ce qui leur a tant plu chez toi.
-Honnêtement, je n'ai pas envie de me poser la question.
Aoi s'arrête brusquement, manque faire trébucher Miyavi comme son pied s'est emmêlé au sien, et comme il se rattrape à temps sur le rebord d'un lavabo, Miyavi tourne la tête vers Joyama, ahuri.
Sur les miroirs qui recouvrent un mur entier de ces toilettes spacieuses, les yeux de Joyama brillent d'un étonnement lucide.
-Moi, Miyavi, je n'étais pas sérieux en disant que je me demandais pourquoi tu leur plaisais.
À ce que Miyavi n'était pas sûr de comprendre, il n'a rien répondu. Peut-être que le regard insistant de Joyama plus que sa déclaration ambiguë en elle-même a renforcé le malaise du jeune homme qui reprit péniblement sa route, tenant fermement d'un bras un Aoi toujours aussi instable.
-Miyavi, ne sois pas fâché.
-Je ne le suis pas, rétorqua-t-il dans une grimace. Bon sang, Joyama, tu es si lourd...
-Miyavi, pourquoi tiens-tu si bien l'alcool ?
-Je devrais plutôt te demander pourquoi tu le tiens si mal ! Joyama, lorsque l'on ne supporte pas l'alcool alors, l'on ne travaille pas dans un host-club !
-Allez, Miyavi, souffle Joyama au creux de l'oreille du jeune homme. Grâce à moi... Tu as pu gagner tant d'argent en une seule soirée, n'est-ce pas ?
-Je ne suis pas venu pour l'argent ; je suis ici parce que tu m'en as supplié, et laisse-moi te dire que c'est la première et la dernière fois que j'accède à ta requête. Je ne comprends pas même pourquoi est-ce que j'ai accepté de t'accompagner, toi qui n'es qu'un... Oh, laisse tomber.
-Miyavi, j'ai sommeil.
-Il est six heures du matin, idiot, et tu as bu toute la nuit.
-Miyavi, j'ai encore envie de vomir.
-Tu ne peux pas cesser de te plaindre ? Tu ressembles à un gosse ! Je ne suis pas ton père, tu sais ?
-Miyavi, j'ai vraiment envie de vomir.
-Cela t'apprendra à ne plus boire. Sérieusement... Crois-tu que tout cet argent puisse justifier que tu doives te faire vomir en cachette une dizaine de fois par nuit ?
-Bien sûr, Miyavi. Pour l'argent, qui ne le ferait pas ?
-Moi, je ne le ferais pas.
-Peut-être que tu n'as pas besoin d'argent.
-Qu'est-ce qui ferait qu'un mineur comme toi en ait à ce point besoin ?
Par la porte arrière du club, les deux garçons venaient de franchir leur premier pas vers l'extérieur. Ils étaient dans une impasse étroite où étaient déposés tous les détritus de la journée et la nuit passées. Ils recelaient une odeur nauséabonde. Miyavi a couvert son nez de sa manche, grimaçant. Ainsi, même le luxe a ses envers souillés.
-Tu sais, je suis désolé.
Sans s'en rendre compte, Miyavi desserre son bras qui tenait fermement le garçon debout. Celui-ci a manqué s'effondrer avant de se ressaisir à temps. Aoi a levé des yeux brillants vers Miyavi lorsqu'il a senti que la main de celui-ci était venue chercher la sienne. Alors, Aoi a réprimé tout au fond de lui les émotions qu'il sentait le submerger, car il ne voulait pas voir ses yeux noirs devenir rouges. C'est digne et hardi qu'il a levé la tête vers Miyavi avant de déclarer d'un ton grave :
-Pour t'avoir forcé à m'accompagner, à boire à mes côtés et à tenir compagnie aux clients, Miyavi, je suis désolé.
Miyavi ne dit rien. Il regarde Aoi qui le regarde ; ou plutôt, il regarde la manière dont Aoi le regarde ,et alors Miyavi sent au fond de lui se remuer des émotions, embryons de sa sensibilité qu'il ne peut identifier.
Est-ce que Miyavi s'en était rendu compte ? Un tout petit peu, sans doute poussé par les relents persistants de son ébriété, Joyama avait approché son visage du sien.
-Mais pour m'avoir accompagné, pour avoir bu à mes côtés, pour avoir tenu compagnie aux clients, et pour même m'avoir soutenu lorsque je régurgitais dans les toilettes... Ishihara, merci.
La main que Miyavi était venu reprendre, Aoi l'a libérée de cette tendre emprise. Reculant comme pour mieux sonder son compagnon, Aoi a semblé se perdre dans un labyrinthe de pensées.
-Miyavi, tu sais, la raison pour laquelle je t'ai demandé de venir... Je suis désolé si cela a pu paraître un caprice.
-Joyama, s'inquiétait Miyavi qui voyait naître des larmes clandestines dans les yeux de l'adolescent. Joyama, il y a quelque chose qui ne va pas ? Pourquoi est-ce que tu...
-Je voulais que tu m'aides...
Joyama avait détourné le regard. Se rendant brusquement compte qu'il pleurait, il a essuyé d'un revers rageur les larmes qui l'avaient trahi sans qu'il n'en sache rien. Il est aigre, Joyama, il est acide comme la remontée dans sa gorge qu'il réprime juste à temps. Il réalise que Takamasa Ishihara l'a vu misérable, saoul et agenouillé par-dessus les toilettes, et se tourne contre lui-même une rancune qui attaque son cœur.
-Joyama ?
-Mais depuis le début, tu n'avais rien à voir avec ça.
De la colère. Au milieu de la détresse anonyme et de l'aigreur qui ressortent des larmes de Joyama, Miyavi découvre aussi la colère. Dirigée contre qui, contre quoi, et pourquoi ? C'est ce que Miyavi aurait voulu savoir mais qu'il ne pouvait pas demander. Pas tant que les yeux luisants d'Aoi le suppliaient tacitement de ne rien dire.
-Joyama, si tu as besoin de quelque...
-Je peux marcher seul, finalement. Alors, tu peux rentrer chez toi, si tu le souhaites.
« Si je le souhaite ? » Miyavi s'est retenu à temps de crier. Il s'est retenu à temps de rire aussi comme la nervosité s'emparait de lui d'une main de fer. De l'ironie. Une ironie amère et glacée que Miyavi aurait voulu lui faire entendre. Mais il a scellé ses lèvres, enfermé ses pensées derrière elles et Miyavi s'est fait force pour ne rien laisser transparaître sur son visage. 
« Tu dis que je peux partir si je le souhaite, mais la réalité est que c'est toi qui veux me voir m'en aller, n'est-ce pas ? »
-Au final, tu es sans doute venu pour rien, Miyavi. Je suis désolé... Tu peux partir.

« Ah, ne me mens pas, hypocrite. Tu parles comme si tu me laissais le choix, mais en fait, tu me donnes un ordre. » Le coin de la lèvre supérieure de Miyavi se retrousse. Geste machinal, signe d'irritation. Il toise Joyama de haut en bas comme s'il cherchait à déceler ce qui clochait chez le jeune homme, et Joyama supportait cette insistance mêlée de condescendance avec toute la sérénité du monde.
-Je pense qu'en tant que mineur, tu devrais cesser de travailler dans ce genre d'endroits. Si les flics venaient à s'en mêler, tu...
-Au revoir, Joyama.
Il avait eu le ton glacé, et sur sa poitrine Joyama a dressé une barrière de ses bras. Hermétiquement fermé à toute discussion, Aoi l'a dévisagé pour lui signifier sans paroles tout ce qu'il devait savoir. Et Miyavi a su, alors, que même s'il lui proposait sa compagnie, Joyama la rejetterait avec autant de vigueur qu'il en avait montré pour l'obtenir. Dégoût. Miyavi baisse la tête, sourit, et lorsqu'il la redresse, il n'est plus qu'une ombre. Une ombre immatérielle qui ne doit pas se mêler de la vie matérialiste d'un être qui ne semble que fait de chair, et d'elle seule.
-Alors, Joyama, au revoir.


Il ne s'est vu répondre que par le silence. Ses bras toujours hermétiquement croisés sur sa poitrine, Joyama est demeuré pieds ancrés dans le sol, et les yeux rivés sur lui. Joyama attendait. Sans savoir vraiment s'il y avait lieu de le faire, il attendait. Et la peur nouait son ventre.
Miyavi avait déjà parcouru une bonne centaine de mètres lorsqu'un hurlement rauque, œuvre d'une voix qu'il reconnut aussitôt, ne le poussa alors à se précipiter dans la direction opposée.


-Ce froussard a hurlé dès lors que j'ai posé ma main sur lui. Aucun mal ne lui a été fait.
La main posée ? Ou un bras refermé. Et si quelques instants plus tôt à peine Miyavi tenait lui-même Joyama par un bras autour de sa taille, le geste semblait ne pas avoir la même nature lorsque c'est un inconnu qui gardait dans son bras musclé le corps prisonnier de Joyama.                                                          
De longs cheveux  d'un noir d'encre, une mèche cachant son œil gauche, et l'œil droit libre, vif et scrutateur, glacial ; couleur artificielle de l'océan gelé d'Antarctique. Cet œil en amande seul recelait en lui assez de dureté pour faire passer l'individu pour une mauvaise personne, si seulement sur son visage anguleux des lèvres certes fermes, mais généreuses, ne viennent donner une aire de repos pour l'esprit qui le contemplait. Il était grand et fort, solidement bâti de nature sans doute, mais renforcé par un entraînement physique que seul un esprit ambitieux et résolu pouvait tenir. Il était blafard et l'encre noire de ses cheveux renforçait plus encore la transparence de ses yeux. Transparence bleu glace.
À côté de lui se tenait un jeune homme aussi mince et frêle que l'autre était musclé, et sa longue chevelure mi-châtain mi-blonde tombait en cascades sur sa poitrine. Des lèvres pulpeuses, un visage aux traits finement dessinés par une main délicate, de grands yeux ronds dont le doux regard était sublimé par la longueur de ses cils recourbés, une peau de lait, et en lui quelque chose de foncièrement enfantin qui faisait s'écarter aussitôt l'idée que ce garçon pût avoir le moindre rapport avec celui qui se tenait à ses côtés.
Et c'est ce dernier que Miyavi toisait tandis que, prisonnier de son bras qui renfermait tant de puissance, Joyama le suppliait du regard.
-Qui êtes-vous ? cracha Miyavi comme il s'avançait vers l'inconnu, décidé à libérer Aoi de cette emprise.
-Des personnes dont le nom ne te servirait à rien, rétorqua l'autre tout aussi sec. Sans savoir qui tu es, je me permets de te dire que tu n'as rien à faire ici.

La voix était grave autant que l'était l'individu à qui elle appartenait. Sans se laisser démonter, Miyavi s'est approché un peu plus encore de celui qui retenait toujours prisonnier Aoi.
-Relâche-le.
-Il n'y a rien qui puisse justifier que je ne fasse pareille chose.
-Il n'y a rien qui puisse justifier que tu le retiennes.
-Tu es le petit ami de ce garçon ? déballa l'homme de but en blanc.
-Son petit... répéta Miyavi, ahuri. Bordel, je n'ai pas à répondre à une question aussi tordue. Relâche-le tout de suite.
-Et tu penses pouvoir me faire quelque chose si je ne le fais pas ?
-Tu penses que tes biceps vont m'impressionner ? Écoute-moi bien, mon grand ; tu es peut-être costaud, et tu as une grande gueule, mais si tu ne lâches pas ce garçon, il ne restera plus grand-chose de tes muscles.
Il y a eu un éclat de rire incontrôlé, et Miyavi a tourné le regard vers ce jeune homme à l'air candide qui laissait exprimer son hilarité par des éclats aigus. Soutenant le regard interloqué de Miyavi, il tenait de ses mains son ventre plié en deux comme dans ses yeux brillants naissaient des larmes.
Il s'est redressé sans transition. Du rire qui l'avait animé, il ne restait qu'un dégoût profond à l'égard de Miyavi qu'il toisait.
-Tsukasa, tu n'as qu'à le tuer.


De la tendresse ? Le doute a envahi Miyavi. Il n'en croyait pas ses yeux, peut-être parce que les circonstances paraissaient incongrues, peut-être parce que celui de qui cette tendresse venait lui en semblait étranger, mais lorsque celui que l'autre avait appelé Tsukasa a posé une main sur son crâne, c'est de la tendresse que Miyavi a cru voir. Cela dura l'espace infime d'un battements de cils avant que le dénommé Tsukasa ne reporte son attention sur Miyavi. Stoïque.
-Je ne voulais rien faire de mal à ton ami, amant, qui qu'il soit... Je suis venu simplement pour le prévenir.
-Le prévenir ? De quoi ?
-De ne plus jamais toucher à un cheveux de nos amis. Ce qu'il a fait, cette fois-là... Même si la chose s'est passée il y a deux ans, il n'est pas trop tard pour le punir.
-Attendez, vous parlez de la cicatrice... La cicatrice sur le ventre de Tsuzuku ? Le coup de poignard que Joyama dit avoir donné à Tsuzuku il y a deux ans, et dont la cicatrice s'est soudainement remise à saigner...
-Que veux-tu dire par « la cicatrice s'est soudainement remise à saigner » ? interrompit brusquement Tsukasa.

Il avait les yeux étrécis, et à travers eux ses pupilles scrutaient avec insistance Miyavi qui se crut figer sur place. Cette insistance intrigua Miyavi, mais c'était pourtant l'intrigue elle-même qui semblait être la cause de cette insistance. Inconsciemment peut-être, le bras autour de Joyama s'était légèrement relâché et Miyavi a avancé encore d'un pas, méfiant.
-Mais, oui. Vous êtes des amis de Tsuzuku, n'est-ce pas ? Tout à l'heure, alors que le cours de natation allait commencer... Nous avons vu la cicatrice de Tsuzuku se remettre à saigner.
Et le regard de Tsukasa est venu croiser celui de son compagnon. Ce dernier, tête levée vers lui, semblait interroger tacitement l'homme qui demeura silencieux. Lorsque Tsukasa reporta son attention sur Miyavi, l'inquiétude posait une ombre sur la blancheur de son visage.
-Lorsque tu dis que ce matin, la cicatrice de Tsuzuku s'est remise à saigner... Tu es en train de commettre une confusion, n'est-ce pas ? En réalité, tu veux parler de...
-Nous n'étions pas même mis au courant que sa blessure avait été rouverte.

Joyama était libéré. La surprise avait déstabilisé Tsukasa qui s'était mis à dévisager son compagnon comme si ce dernier avait perdu la tête ,pourtant c'est avec toute sa lucidité et armé d'une profonde gravité que le garçon au visage si doux s'avançait vers Miyavi. Miyavi dans les bras duquel était venu se réfugier un Joyama terrorisé.
-Nous venions d'apprendre que Tsuzuku avait été blessé il y a deux ans par les mains de ce chien, dit-il en désignant vaguement Joyama. Mais il ne nous avait pas dit que sa cicatrice s'était rouverte.
-Mizuki ?
Mizuki. Ou celui qui portait son prénom comme un ange porte son auréole. Mizuki. La beauté et la pâleur de la lune, sa douceur froide, sa féminité. Mizuki s'est retourné et Tsukasa et lui se sont observés, silencieux. Lorsque Mizuki a reporté son regard sur Miyavi, un faible sourire tentait de l'envelopper de chaleur.
-Tsuzuku... tu es son ami ?
-Mais... oui, balbutia Miyavi, subjugué par ce regard profond dans lequel il eût pu basculer. Depuis si longtemps, Tsuzuku est mon ami.
-Alors, protège Tsuzuku de la violence de cet idiot.
Et c'était tout. Sanglotant, pesant tout son poids encore quelque peu engourdi par l'alcool sur lui, Joyama passait ses bras autour des épaules de Miyavi pour enfouir son visage au creux de son cou. Le garçon faisait appel à toute sa force pour ne pas laisser choir le jeune homme, et comme Tsukasa et Mizuki demeuraient là, impassibles, comme s'ils attendaient quelque chose, Miyavi a adressé un faible signe de tête aux deux compagnons et, sans plus un mot, s'en est allé lentement, chargé de Joyama Suguru et d'un poids douloureux dans le cœur.
Mais ce qui pesait si lourd en lui, Miyavi n'aurait su le dire.
 
 
 






-Pourquoi n'as-tu rien dit ? a demandé Tsukasa après une minute écoulée comme une éternité, lorsque les silhouettes accolées des deux garçons avaient disparu derrière les immeubles.
Aucun des deux n'avait détaché son regard de cet horizon où ils avaient regardé s'éloigner les deux garçons. Raides comme des arcs bandés, immobiles comme des statues, ils étaient côte à côte et ne se voyaient pas. Entre les prunelles plissées de Mizuki, ses yeux scintillaient.
-J'ai eu un pressentiment, Tsukasa. Comme si dire quelque chose eût été une erreur.
Tsukasa n'a pas répondu. Le silence était tel que sa déglutition fit autant de bruit qu'un coup de tonnerre. Et sous sa gorge tendue, sa pomme d'Adam faisait des allers-retours précipités, nerveuse.
La voix de Mizuki a glissé dans ses conduits auditifs comme un serpent dans un passage secret.
-Il est en train d'accomplir une chose immense.
 

 
 
 


 
 

-Tu ne le regrettes pas ? a fait la voix sourde d'Atsushi.
-Jamais. Jamais je ne le regretterai.
-Tu as été renvoyé pour une semaine, Tsuzuku.
-Et je devrais pleurer ? Ou bien attends-tu que je me repente ?
-Que tu raisonnes. Tu n'agis pas pour ton bien en faisant cela.
-Joyama... Joyama, il aurait mérité que je finisse de l'étrangler. Ils ont eu tort de m'arrêter.
-Tu entaches ta jolie petite réputation de saint, tu sais.
-Ma définition du saint est celle d'une personne qui défend les cœurs nobles, mais abat les cœurs impurs. Celui de Joyama... est impur.
-Si c'est ta définition du saint aujourd'hui, Tsuzuku, alors laisse-moi te dire que tel n'a pas toujours été le cas. Auparavant, un véritable saint pour toi défendait quiconque a un cœur qui bat dans sa poitrine.
-Ce saint-là est révolu. C'était de la cécité, ou bien un pur mensonge.
-Je crois, ou plutôt je crains, que ce ne soit pourtant ce saint-là que tes camarades finiront par regretter.
-Ils n'aiment pas Joyama.
-Ils finiront par ne plus aimer ta violence gratuite, Tsuzuku.
-Gratuite ? Accuses-tu ton unique neveu de violence gratuite lorsque ce même neveu a été poignardé il y a voilà deux ans par celui dont il s'est justement vengé ?
-C'était il y a deux ans, Tsuzuku.
-Et il pourrait le refaire n'importe quand. Je ne connais pas la nature de sa haine, mon oncle, mais le fait est que Joyama Suguru me maudit de toute son âme. S'il pouvait me tuer, il le ferait. Lorsqu'il pourra me tuer, il le fera. Et tu parles de violence gratuite ? Mais il est le seul coupable de violence gratuite !
-Tu dramatises.
-Comment peux-tu oser dire cela à la seule famille qui te reste ?! Mon oncle, je suis la victime dans cette histoire. Le salaud, il croit avoir gagné contre moi parce qu'il m'a poignardé il y a deux ans. Le salaud, il croit vraiment que c'est moi qui ai perdu...

« Ne pleure pas, supplie Atsushi. Ne pleure pas. Tu sais bien que je ne suis pas capable de consoler les êtres de ce monde. »
Atsushi supplie pour rien. Parce qu'il parle à l'intérieur de lui-même, parce que sa voix n'a pas la force de franchir ses lèvres pour parvenir jusqu'à la conscience de Tsuzuku. Atsushi pourrait supplier de son seul regard, mais Tsuzuku, il a la tête baissée, et le crâne recouvert de ses mains.
-Merde...crache-t-il comme une boule de plomb obstrue sa gorge. Merde, ce salaud... En réalité, il a vraiment gagné...
-Tsuzuku... hésite Atsushi, meurtri par la contrition. Je t'en prie, ne comprends pas que je pense que ce garçon ne mérite pas d'être puni... Ce qu'il t'a fait, je lui en veux pour ça, et j'ai bien trop peur de te perdre pour accepter que l'on s'en prenne à toi. Seulement, si tu te venges... Si tu te venges, je ne veux pas imaginer ce que l'on pourrait te faire en retour.
-Mais ce coup de poignard n'était tellement pas mérité, mon oncle.
Tsuzuku a pris une longue inspiration, suffocant, et lorsqu'il a redressé la tête, Atsushi a vu les larmes que son neveu gardait prisonnières dans ses yeux.
-Cette violence, mon oncle, elle n'était pas juste.


Sa voix s'infléchit, trébuche, s'effondre et au final, s'évanouit. Perdue dans le gouffre ténébreux de noires pensées, sa voix a disparu dans le travers obstrué de sa gorge. Les sanglots montent, la lutte s'achève. Tant pis, pense Tsuzuku qui se résigne à laisser librement couler ses larmes. Tant pis. Ça ne peut pas être si grave si ce n'est pas devant un ennemi.
Il se dit ça, mais son cœur se dévore lui-même.
-Non, Tsuzuku. La violence de ce garçon, quelle que soit son déclencheur... Je sais qu'elle ne pouvait être justifiée.
Tsuzuku secoue la tête. Il sourit et dans ce sourire-là, Atsushi y voit plus de tristesse que dans ses larmes.
-Peut-être... Peut-être qu'elle aurait pu être justifiée, mon oncle. Sans doute, je veux bien le croire, que la violence de Joyama aurait été justifiée si seulement il ne s'était pas trompé.

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