Flash-Black - Chapitre 9

Juliet

-Vous le lui avez donné ?
Il était quinze heures, et une alarme continue agressait les tympans pour signifier la fin des cours. L'agitation générale avait fait se fondre en masse la quarantaine d'élèves qui, alors, perdaient de leur identité propre pour ne devenir plus que les éléments indistincts d'un tout. Plusieurs humains s'étaient condensés en une seule et même foule, et Sugizo avait regardé s'échapper cette masse sans nom ni visage qui s'empressait de fuir de la salle de classe comme un condamné à mort de son échafaud.
C'est la raison pour laquelle lorsque, extirpé de sa contemplation par une voix impromptue, Sugizo s'est retrouvé nez à nez avec un visage identifiable et sur lequel il pouvait mettre un nom propre, l'homme a sursauté.
-Kohara Kazamasa, articula-t-il d'une voix grave comme il voulait se donner une contenance. Que fais-tu ici ?
-Un élève n'a pas le droit de venir parler à son professeur à la fin des cours ?
-Bien sûr que si, répondit-il du tac-au-tac. C'est juste que... Que veux-tu ?

Shou semblait exaspéré. Réprimant un soupir par souci de politesse, il a porté un regard grave sur Sugizo. Un regard qui fit se demander à l'homme lequel des deux était adulte.
-Je voulais savoir, articula Kazamasa, si vous aviez donné de l'argent à Mahiro.
-Pourquoi... a balbutié Sugizo, suspicieux. Pourquoi aurais-je donné de l'argent à Mahiro ?
-Ne faites pas l'innocent. Je sais que Mahiro vous attendait hier soir à la sortie des cours. Il a attendu jusqu'à la nuit tombée avant de vous voir. Pourquoi avez-vous accepté de lui donner de l'argent ?
-Je n'ai rien donné à Mahiro.
Et c'était vrai. Shou a pu le lire dans les yeux de Sugizo bien mieux qu'un sourd ne l'eût lu sur ses lèvres. La vérité avait son visage, et Shou a considéré dans un mélange troublant d'intérêt et de crainte l'homme qui semblait décidé à soutenir cette insistance.
-Mais, a fini par murmurer Shou comme s'il se fût agi d'une confidence, vous lui en avez déjà donné, n'est-ce pas ?
-Cela ne te regarde en rien, petit, trancha-t-il tout aussi sec.
-Ce garçon, vous savez, il n'a fait que vous voler votre argent.
C'était sans doute la dernière chose que Sugizo avait envie d'entendre. La nouvelle en elle-même le laissait à vrai dire quelque peu indifférent ; il ne lui était pas blessant de savoir avoir été dupé. Non, ce qui irritait silencieusement Sugizo à ce moment-là était que quelqu'un d'autre le savait. Quelqu'un d'autre que lui-même.
-Que sais-tu ou non des intentions de Mahiro ?
-Vous dites ça comme si vous-même pouviez en savoir quelque chose.
Ça sonnait comme un reproche, mais Sugizo crut déceler, à tort ou non, comme un fond de compassion dans la voix de Shou tandis qu'il le dévisageait sans retenue.
-Ce soir où Mahiro vous a fait croire qu'il était à la rue, après que vous soyez parti, il est rentré chez lui, sa clé en main, et votre argent dans ses poches.
-As-tu seulement une preuve de ce que tu avances ? Je te trouve fort présomptueux.
À cette remarque, Shou a souri. Tournant le regard comme s'il ne voulait pas laisser l'homme lire dans ses yeux, il a pourtant laissé voir ce sourire en coin qui nimbait ses lèvres d'une ombre de mystère.
-Mahiro est mon ami. Non, je veux dire... Mahiro est l'ami de tout le monde. En quelque sorte, il accorde sa confiance aux autres en moins de temps qu'il ne le faut pour le dire. Lui, parce que nous nous entendons bien... Il pense que je suis d'accord avec ses agissements.
-Tu veux dire que Mahiro t'aurait de lui-même raconté qu'il m'a trompé ?
-C'est une habitude chez lui, vous savez. Disons que cela est son quotidien. Tout comme les humains travaillent chaque jour pour se nourrir, lui vole chaque jour pour son plaisir. Tout le monde sait ça, enfin.

Shou avait ri. C'était un rire léger, teinté d'embarras et de pudeur, mais il avait ri. Sans doute était-il un peu nerveux aussi, car à ces confidences, le garçon ignorait comment l'homme réagirait, et en ce moment le doute emplissait son esprit comme il releva sur Sugizo un regard empli de défiance. Exactement comme s'il avait en face de lui un individu qui promettait de se révéler être son ennemi.
-Tout le monde le laisse faire parce qu'il est mignon. Du moins, on ne lui dit rien tant qu'il ne s'en prend pas à nous.
-Nous ?
-Ses camarades de classe, lâcha Shou comme une évidence. Il a pour principe de s'attaquer à n'importe qui, du moment que nous ne soyons pas de la même classe.
-Si ce que tu dis est vrai, contra Sugizo, dis-moi pour quelle raison trahirais-tu ton ami ?
-Vous me reprochez mon honnêteté ?
-Pas elle. Tu es simplement en train de trahir ton ami.
-Ne rien vous dire tandis que je sais reviendrait à vous trahir, vous.
-Tu n'as aucune dette, aucun engagement envers moi.
-Je n'ai rien envers Mahiro.
-L'amitié entraîne d'elle-même ses engagements, ils n'ont nul besoin d'être dits ou couchés sur papier pour être valables.
-Et si l'un de vos amis commettait un meurtre, vous ne le dénonceriez pas, sous prétexte qu'il est votre ami ?
-Je me vois mal devenir l'ami d'un criminel.
-Je ne pensais pas devenir l'ami d'un voleur lorsque j'ai connu Mahiro.

Maintenant, c'était sûr, Sugizo n'avait plus le moindre doute. Quelque part dans les entrailles de Shou brûlait une haine dont la flamme transparaissait, faible mais bien présente, dans la douceur alors dénaturée de son regard. Contre qui, contre quoi était dirigée cette haine ? Il était sans conteste logique de penser qu'elle n'avait que Sugizo pour cible, car ce dernier l'avait vue apparaître tandis que Kazamasa lui parlait. Seulement, il subsistait entre eux un nuage de mystère, l'intuition planante de secrets trop bien gardés qui, peut-être, ne demandaient qu'à sortir.
-Personne ne pensait que Mahiro deviendrait un voleur, déglutit Kazamasa.
-Ne compare pas un meurtre à un simple vol.
-Vous n'êtes pas même en colère contre lui tandis qu'il a abusé de votre bonté. Je ne vous comprends pas ! cracha-t-il dans un excès de rage.
-Parce que tu penses vraiment que je ne savais rien de tout ça ?

Cette fois, c'est au tour de Sugizo de rire. C'est un rire jaune, un rire nerveux et qui pourtant n'est là que pour tenter de pallier ce malaise qui, d'une main habile, construit entre eux une barrière invisible.
-Si vous lui avez donné de l'argent tandis que vous saviez qu'il mentait, alors, cela est encore pire.
Shou était amer. Et lui-même ne comprenait pas la nature de ce dégoût qui le faisait grimacer. Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu'à la révolte légitime de cette injustice, à la colère de cette entourloupe, pourquoi s'ajoutait ce sentiment d'humiliation comme si, en s'étant laissé duper en toute connaissance de cause, Sugizo avait indirectement insulté Kazamasa ? Ça n'avait aucun sens. Et à ce qui ne tenait compte de la raison, Kazamasa avait une allergie.
-Toi... prononce Sugizo d'une voix douce. Tu espérais que je ne le punisse ?
-Au moins que vous ne vous laissiez plus faire ! rétorqua le garçon à bout de nerfs. Non... Oui, le punir, je veux que vous le punissiez. Je veux que vous fassiez se révéler au grand jour le fourbe qu'il est réellement et, ainsi, le désarmer si bien qu'il ne saura plus jamais passer à l'attaque ! Je veux que vous lui montriez que vous lisez en lui comme dans un livre ouvert et qu'il se sente démasqué, si lâche et impuissant qu'il n'osera plus jamais tromper qui que ce soit !
-En somme, ce que tu veux est te venger de tout le mal qu'il a fait.
-Vous croyez que je veux me venger de Mahiro ?

Pourquoi ? a pensé Sugizo. Je ne comprends plus rien, petit. Dis-moi pourquoi ? Je croyais que tu étais en colère. Je croyais que ses mensonges te révoltaient et que ma faiblesse te dégoûtait. Je croyais que tu nous en voulais, à lui comme à moi. Je croyais que le seul désir de justice était le moteur de ta délation et de ton exaspération alors, dis-moi pourquoi maintenant j'ai l'impression que tu vas pleurer.
-Ne le dénonce plus, s'il te plaît, prie Sugizo d'une voix douloureuse. D'une manière ou d'une autre, si ton ami se réduit à dérober l'argent des autres, c'est qu'il...
-Mahiro, l'empêcher à jamais de voler, c'est le seul moyen de le libérer de Tora.

Sugizo n'a rien dit. Sa conscience se balançait de droite à gauche, bascule maladroite et instable sur laquelle il se laissait entraîner avec impuissance. De quel côté allait-il flancher, Sugizo ne le savait pas et surtout, il ne savait pas quel côté était le plus dangereux. Devait-il écouter ce que sa conscience lui disait ? Ou devait-il écouter la petite voix de l'autre côté qui lui soufflait de ne pas le faire, une voix qui ressemblait si fort à celle de Kazamasa ?
Sugizo ne dit rien et en cet instant-même, il est bien trop tourmenté pour seulement se rendre compte que Shou, dans un élan inexpliqué de détresse, avait saisi sa main.
-N'agissez plus comme si vous pouviez aider Mahiro.
C'est lorsqu'il l'a lâchée que Sugizo a réalisé. Hagard, il a fixé sa main encore nimbée d'une douce tiédeur comme s'il n'arrivait plus à la reconnaître.
-Kazamasa, attends, je...
Mais lorsque Sugizo avait relevé les yeux, Kazamasa avait déserté la pièce.
 


-Tu sais, Atsuaki, déclara Sugizo comme il attrapait la main du garçon, il y a une chose dont je voudrais te parler. Il y a dans ma classe un garçon nommé Tsuzuku qui...
-Ne me touchez pas.
« Votre simple contact m'écoeure », ou les mots qu'Atsuaki n'eut pas besoin de prononcer pour que Sugizo les entende venir du plus profond de son âme. La déconfiture surpassant l'étonnement, Sugizo s'est détaché d'Uruha comme un pieux fidèle craignant de salir l'icône d'une Sainte-Vierge. Vierge ou non, Sugizo n'aurait su le dire, et peu lui importait en réalité de le savoir ; ce dont il était sûr est qu'Uruha était saint, c'est du moins ce que Sugizo se disait un peu malgré lui chaque fois que, venant lui rendre visite, il découvrait ce garçon l'air las et morne perdu dans sa chemise de nuit trop grande.
-Je suis désolé, marmonna Sugizo.
-Vous semblez l'être trop pour que cela soit sincère, rétorqua Uruha avec venin.
-Que veux-tu dire ?
-Il semblerait que les adultes ne soient pas capable d'être honnêtes envers eux-mêmes.
-Je ne sais pourquoi tu dis cela, Uruha, mais je crois qu'il n'y a aucun lien avec le fait que j'aie voulu te serrer dans mes bras. Il y a peu encore, tu aurais tout donné pour que je fasse une chose pareille, n'est-ce pas ?
-Et que j'eusse tout donné vous eût bien arrangé, n'est-ce pas ? foudroya le garçon dans un sursaut subit de révolte. Ah, ne me faites pas rire. Si vous vouliez que je vous donne tout, Sugihara Yasuhiro, alors il vous fallait m'accepter lorsque j'étais prêt à tout.
-Uruha, tu perds la tête, tu...
-Si vous voulez agir envers moi comme si vous m'aimiez alors, aimez-moi seulement.
-Voilà donc ce que tu reprochais à mon étreinte ? Elle t'était offerte tandis que ce jour où tu m'as embrassé, je t'ai repoussé. Est-ce là le noyau de ta rancune ?
-Je ne veux pas de la tendresse d'un homme qui ne m'aime pas.
-Même si je ne t'aime pas comme tu l'eusses voulu, Uruha, je t'aime malgré tout.
-De quelle manière ?
-Je ne saurais le dire... hésita l'homme, désarmé.
-Ou bien vous ne le voulez pas. Je vous soupçonne d'aimer en moi rien d'autre que l'amour que j'ai pour vous. En somme, ce que vous aimez à travers moi, c'est vous-même.
-Tu es absurde.
-Lucide, Monsieur Sugihara.
-Au-delà de l'élève que tu es, j'ai de l'affection pour toi.
-Je ne suis plus votre élève, Sugihara. Ne l'aviez-vous dit vous-même ? Vous avez été transféré dans un autre lycée, et de l'élève que je vous ai été il ne reste plus rien. À présent, si vous m'aimez, vous devez le faire entièrement, parce que vous n'avez plus à vous servir de l'excuse que vous êtes mon professeur pour refuser mes avances.
-Ne plus être ton professeur n'implique en rien que je ne doive céder à tes caprices, Uruha.
-Mes caprices ? J'espère de vous le même amour que celui que je vous porte. Je ne veux pas de votre tendresse si elle ne fait que renforcer mes rêves pour mieux m'éloigner de la réalité. Je ne le veux pas, Sugizo, et le caprice vient de celui qui, comme vous, vient donner une étreinte qui semble vouloir donner de l'affection tandis qu'elle ne fait qu'en chercher.
-Uruha, tu vas trop loin.
-Je ne fais qu'aller là où vous êtes.
-Alors, tu penses que le moindre de mes gestes de tendresse à ton égard est feint ?
-Ils le sont tous, sans nul doute.
-Quand bien même cela était vrai, Uruha, pourquoi ferais-je une chose pareille ? Penses-tu que je veuille profiter de toi ? Je ne suis pas amoureux de toi, et ne te l'ai jamais caché. Si j'avais vraiment voulu profiter de toi alors, j'aurais simplement sauté sur l'occasion et répondu « moi aussi », ce jour où tu m'as dit « je t'aime ».
-Loin de moi est l'idée que vous cherchiez à profiter de moi, Sugizo.
-Alors...
Sugizo s'est avancé d'un pas. Aussitôt, Uruha a fait non de la tête, mais il n'a pas fait mine de s'éloigner. Alors, prudent, Sugizo s'est remis à s'approcher mais Uruha continuait à faire non, inlassablement, malgré tout il ne pouvait pas bouger de sa place et lorsque Sugizo a refermé ses bras sur lui, ses larmes ont coulé d'elles-mêmes. Une étreinte qui avait l'effet d'une magie noire.
-Alors, susurrait Sugizo au creux de son oreille, dis-moi, Uruha, ce dont tu as peur.
-Je ne veux plus que l'on cherche à me protéger.
Sa voix se coinçait dans sa gorge serrée. Instinctivement, Sugizo a déposé un baiser sur son épaule dénudée. Uruha frémit, imperceptiblement.
-Je n'arrive pas à supporter cette pitié, enchaîna-t-il avec fièvre. Que tu te montres tendre envers moi juste parce que tu ne vois en moi qu'un garçon hospitalisé suite à un accident de moto, seul dans sa chambre vide, Sugizo, je ne le veux pas. Si ce n'est pas de l'amour, je ne veux rien de toi.
-Uruha, ma tendresse pour toi n'est pas de la pitié.
-Tu n'as jamais été tendre auparavant. Tu as changé... tu te forces à être un autre depuis que je suis à l'hôpital.
-Plutôt que de me forcer à être un autre, ne crois-tu pas que je m'autorise à être moi-même ? Comme tu l'as dit, je ne suis plus ton professeur à présent.
-Plus tu parles, moins je n'arrive à te croire, Sugizo.
Il s'est détaché de lui, le repoussant délicatement, et Sugizo s'est laissé sombrer lorsqu'Uruha l'a dardé des rayons de ses yeux.
-Tout en toi se fait trop mielleux pour que je n'arrive à te croire. Toi, peut-être parce que tu te sens coupable de m'avoir rejeté... Tu veux te rattraper en prenant soin de moi et en me protégeant.
-C'est idiot, contra Sugizo dans un rire forcé. Uruha, pourquoi ferais-je semblant ? Et d'ailleurs, de quoi devrais-je te protéger ?
-Mais, de sa mort.
-Pardon ? s'enquit Sugizo, peu certain d'avoir compris.
Ça a agacé Uruha qui n'a vu là qu'un manège dont l'innocence, sincère pourtant, lui apparaissait comme un jeu vil et malhonnête. Et accorder sa confiance à un adulte, Uruha n'y était pas prêt car Uruha, lui, savait. Il n'était pas fou. Il n'était pas fou et ce qu'il avait vu, ce jour-là, était une réalité indéniable qui le hantait encore à ce jour jusque dans des cauchemars éveillés. Le corps inerte de Tsuzuku qu'avait recouvert un drap blanc.
-En réalité, tu as passé un accord avec le directeur Atsushi Sakurai, n'est-ce pas ? Toi, et Atsushi... Vous avez pour dessein de me faire croire que Tsuzuku est vivant.
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

-Comment ça, tu ne le lui as pas pris ?
Le coup est parti tout seul, et d'elles-mêmes les larmes sont venues. Les lèvres aussi muettes que son cœur était loquace, Mahiro a porté une main sur sa joue meurtrie, en même temps qu'il a porté son regard sur le visage défiguré de Tora. Et comme ils s'observaient chacun dans le regard de l'autre, ils étaient face à un miroir de l'autre côté duquel se cachait un monde inconnu. Un monde trop dangereux pour que l'on l'explore seul. Mais chacun de ces deux mondes était habité par une âme qui pût servir de guide si seulement on le lui eût demandé. Si seulement elle l'eût aussi voulu. Mais Mahiro et Tora se dévisageaient, c'était la soumission et la colère, et l'un ou l'autre, de toute façon, ce n'était que l'autre côté du miroir. Tora se voyait dans les yeux brillants de Mahiro et voyait ainsi la colère qu'il incarnait, mais cette colère peut-être était l'autre côté sombre et dissimulé de Mahiro en lequel Tora se reconnaissait. Quant à Mahiro, il voyait sa personne misérable, apeurée et suppliante se dessiner dans les prunelles de Tora, mais peut-être était-ce aussi un reflet venant de l'autre côté du miroir. La face cachée de Tora, ou la honte qui se mêle à la peur.
-Pardonne-moi, Tora.

Mahiro sanglotait et il protégeait son visage de ses bras par crainte d'un nouveau coup, seulement ses bras n'avaient plus aucune force lorsqu'ils étaient confrontés à la poigne infaillible de Tora. Tenant prisonniers ses poignets dans ses mains, l'adolescent a forcé son captif à soutenir son regard, et Mahiro dut se résoudre à faire face à la menace qui émanait de toute sa personne. À quelques centimètres de lui, Mahiro avait un bourreau dans l'âme qui ne rêvait plus que d'avoir une nouvelle victime.
En pensant à la notion de victime, Mahiro a senti son être se vider.
-Tu avais dit que tu prendrais son argent à Sugizo, Mahiro, alors pourquoi ne l'as-tu pas fait ?
-Je ne sais pas, Tora, s'enfiévrait le garçon. Je ne le sais pas, je n'ai pas réfléchi, Tora, il voulait me donner de l'argent et j'ai répondu que je n'en voulais pas et...
Il s'est tu au moment où le poing de Tora s'est levé sur son visage. Mais il y eut un moment de flottement, un instant durant lequel planèrent le doute et l'attente, et dans l'esprit embrumé de Tora des pensées se perdaient dans un labyrinthe inextricable.
-Toi... gronde Tora comme il abaisse son poing. Te rends-tu compte... de ce que tu me fais ?
-Tora, je suis désolé, pleure Mahiro. Je suis désolé...

Si seulement ce n'était pas vrai, regrette Tora. Si seulement tu n'étais qu'un sale menteur, si seulement tu transpirais le mensonge et la trahison, si seulement je pouvais t'accuser sans scrupules de me manipuler par tes grands yeux humides et ta frimousse d'ange. Si seulement je pouvais dire que tu ne vaux rien d'autre que ce que l'on peut faire de toi, si seulement je pouvais clamer haut et fort que tu es coupable, si seulement...
Mais il ne le pouvait pas. Tora observe Mahiro qui continue à pleurer en silence. Il se bat contre elles, d'ailleurs. Mahiro se bat contre les larmes qui agissent contre sa volonté car au fond de lui, Mahiro craint que ces sanglots ne soient interprétés par Tora que par un sournois moyen de l'attendrir. Il avait si peur, Mahiro, qu'à nouveau la colère de Tora ne s'avive et ne s'abatte.
Mais Tora savait que Mahiro ne feignait pas ses remords, et si cela était heureux pour le garçon, il n'en était peut-être pas de même pour Tora qui ne savait que faire de la rancœur qui pesait en lui.
-Dis-moi simplement pourquoi.
C'était son dernier recours. S'il ne pouvait user de la force et de la colère sans risquer d'en souffrir lui-même alors, il ne restait à Tora qu'un seul et unique recours ; celui de comprendre. Il s'est accroché à ce fol espoir de toutes ses forces et c'est parce qu'il s'y est épuisé que lorsque Tora a parlé, il a semblé à Mahiro qu'il était sur le point de s'effondrer.
-Sugizo... Même lorsque je lui ai laissé croire que je n'étais pas contre, il a dit qu'il ne voulait pas mon corps en échange de cet argent.


Il n'en a pas fallu plus à Tora pour comprendre. Et pire, tout était pire qu'il ne l'avait imaginé. C'était devenu impossible. Jamais plus Mahiro ne s'en prendrait à Sugizo de lui-même. Si Mahiro devait à nouveau le tromper alors, seules la violence et les menaces pouvaient l'y forcer. Tora aurait pu le faire, bien sûr. En temps normal, sans doute que Tora n'eût aucun scrupule à le faire. Mais peut-être dans le fond avait-il à l'égard de Sugizo les mêmes sentiments que Mahiro. Quelque chose de troublant et de honteux qui ressemblait à de la reconnaissance.
-Pardonne-moi, Tora, s'étrangle Mahiro. Mais à ce moment-là, tu sais, je me suis senti tellement soulagé, je n'ai pas eu le courage de...
-C'est justement pour que tu n'aies jamais à vendre ton corps que tu dois voler Sugizo et tous ceux qui se présenteront à toi comme des victimes potentielles.


Mahiro baisse la tête. Il l'a fait parce que ce n'était qu'un réflexe inconscient pour dissimuler le sourire qu'il avait senti naître de force sur ses lèvres, mais le secret n'avait pas été gardé, et vouloir le cacher se révélait inutile. Lorsque Tora a saisi le menton du jeune homme, il a vu ce sourire qu'il aurait voulu interpréter comme moqueur afin de pouvoir en admonester Mahiro, pourtant l'honnêteté résignait Tora à reconnaître que, dans ce sourire, il n'y avait que de l'amour. Parce qu'aux dernières paroles de Tora, Mahiro avait su saisir le véritable sens. Et si le visage de Tora s'était figé dans une expression de colère, ce n'était pas ce qu'il y fallait voir. Rapprochant ses lèvres des siennes, Tora a fait sentir son souffle chaud effleurer la bouche alanguie.
-C'est d'accord, Mahiro. C'est d'accord, si tu ne veux pas toucher à Sugizo. Mais si tu te révèles incapable d'accomplir ton devoir alors, c'est toi qui seras touché.
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Ils se sont parlés, sans prononcer le moindre mot. Ils se sont dit tout mais rien, des choses essentielles mais n'importe quoi. Ils se sont raillés, amicaux, ils se sont disputés, rivaux, ils se sont méprisés, injuriés, accusés, en ennemis, ils ont blagué, amis, ils se sont compris, complices, ils ont refusé de se comprendre, trop différents, ils se sont reconnus l'un en l'autre, si proches, et ils se sont haïs, opposés.
Tout était tacite, tout passait par le regard, c'était un silence qui détonnait comme une bombe à l'intérieur d'eux-mêmes. Implosion. Quelque part en leur for intérieur se déroulait une guerre qui venait de tout raser. Ressortant survivants de cette guerre, les deux hommes psychiquement atteints ont oublié jusqu'à la nature de leurs rapports. Amis ou ennemis, ils étaient sans doute les deux à la fois ; et c'est cela qui les avait plongés dans la même galère. C'est cela aussi qui pouvait les en sortir.
Ils continuaient à se regarder, communiquer, se défier et se comprendre, se renier et faire la paix, et quiconque passait devant eux alors ne pût voir que deux hommes qui se fixaient ardemment sans même sembler se voir. Depuis combien de temps gardaient-ils ainsi leurs yeux inexpressifs qui ne clignaient même pas ? Ils semblaient plongés dans une torpeur qu'avait peut-être provoquée le choc de la guerre.
Et comme la foule uniforme de lycéens passait devant eux qui ne remarquaient leur présence, des centaines d'élèves purent voir à la sortie des cours ces deux étranges individus en chiens de faïence qu'un sort semblait avoir statufiés sur place. À travers les élèves empressés ou intrigués qui passaient entre eux comme l'incarnation humaine de la barrière invisible qui séparait leurs âmes, leurs regards passaient, traversant tout obstacle exactement comme s'il n'eût jamais existé.
Il n'y avait qu'eux, et qu'eux seuls en ce monde.
 
-Alors comme ça, ici se cache le déserteur.
Tora sourit. Ses canines ont relui et ses doigts blancs se sont perdus dans l'encre de ses cheveux.
-Toi, pour parler de déserteur, as dû oublier ce que tu as fait.
Tsukasa a souri à son tour. Ni l'un ni l'autre ne savait quels sentiments animaient son interlocuteur. Ce qu'ils étaient à peu près certains de pouvoir affirmer était qu'eux-mêmes ne parvenaient pas à ressentir la moindre animosité envers l'autre. Et si leur voix était une lame qui dérapait, elle se contentait d'effleurer leur conscience sans jamais l'entailler. Ils ne s'aimaient pas, non. Fut un temps même où ils se détestaient. Mais dans le fond, ils n'avaient tout deux fait qu'obéir à des principes dont ils n'étaient pas les fondateurs, et si à présent aucune loi ne devait les obliger à une rivalité tacite, alors sans vraiment vouloir se l'avouer, encore hantés par les fantômes du passé, ils ne trouvaient aucune raison concrète de se jeter des pierres.
Alors, pour la forme sans doute, ils se jetaient des regards brillants de malice.
-Tu as raison. Amano Tora.
-Que viens-tu faire ici ? renchérit aussitôt le jeune homme dans un sourire teinté de mystère.
-Comme si tu ne t'en doutais pas.
-Il me semblait plus drôle que tu ne l'avoues toi-même.
-Il y a quelque chose de drôle quant au fait que je vienne rendre visite à Tsuzuku ? s'étonna Tsukasa.
-Je pensais seulement que tu avais laissé tomber certaines choses.
-Certaines choses, oui. Mais pas certaines personnes.
-On dirait qu'il te manque.
-J'ai passé des années aux côtés de Shinjitsu.
-Shinjitsu ?
Le malaise avait pris son trône, pour un règne infime, lorsque Tsukasa lut dans les yeux de Tora une curiosité perçante.
-Shinjitsu, bafouilla-t-il. C'était son surnom à l'époque où il était...
-Oh, oui. J'avais oublié cela.
Tsukasa a hoché la tête, et sa main nerveusement caressait sa nuque, cachée sous la masse de chevelure qui tombait en une raide cascade sur son dos. Tsukasa sentait le regard de Tora le sonder comme le silence creusait un peu plus le malaise.
-Peux-tu me dire où il est ?
-Ne peux-tu pas le lui demander toi-même ?
-Tsuzuku ne répond pas à mes appels.
-Il ne doit pas avoir envie de te voir.
-Pourquoi n'en aurait-il pas envie ?
-Pourquoi serait-ce à moi de le savoir ? rétorqua Tora avec impatience. Je n'ai jamais été proche de cet individu ; je pense que tu sais pourquoi.
-Il faut que je lui parle.
-À quel sujet ?
-Cela ne te regarde en rien.
-Alors, ne me mêle pas à ça.
-Je ne t'ai mêlé à rien. Nous nous sommes croisés par hasard.
-Tu m'as adressé la parole le premier.
-À la fin, je peux savoir ce que vous vous racontez ?
Il a eu un battement au cœur, Tsukasa. Mais si Tora en eut un au même instant, il était provoqué par la surprise tandis que, dans la poitrine de Tsukasa, l'émotion était celle du soulagement. Qu'importait qu'il fût à ce point hostile, voir le visage de Tsuzuku rassurait Tsukasa qui avait craint ne pas le voir.
-Bonjour, Tsuzuku.
-À vous voir de loin, l'on vous prendrait presque pour des amis, a grimacé Tsuzuku. Quelque part, c'est écoeurant.
-Tu oses ainsi t'adresser à ton chef ? le provoqua Tsukasa, nullement coléreux.
-Tu oublies que le temps et les évènements ont réussi à pourrir l'or de la couronne que tu portais, Tsukasa. Je peux savoir pourquoi es-tu ici ?
-Toujours aussi agréable...
-Tu n'es pas venu pour plaisanter avec Tora. Je me trompe ?
Tora a répondu à la place de l'homme d'une dénégation de la tête et alors, après avoir jeté un furtif regard d'excuse à l'attention de celui qui lui avait tenu compagnie, Tsukasa a entraîné par le bras un Tsuzuku indigné et pourtant, pour une fois, docile.






-Tu es complètement malade, souffla Tsukasa comme il secouait légèrement Tsuzuku par les épaules.
Tsuzuku, morne et apathique, subissait ce désagrément physique dans la plus parfaite indifférence. Ils étaient dans une venelle isolée et déserte à l'ombre de laquelle leurs personnes semblaient fantômes. Rien ni personne ne pût les voir ou les entendre dans cette intimité qui frôlait l'indécence.
-Malade ? interrogea innocemment le jeune homme. Qu'ai-je fait pour que tu m'accuses ainsi ?
-Ne fais pas l'idiot avec moi, Shinjitsu.
-Ne m'appelle pas par ce nom, il ne correspond en rien à mon identité.
-Tu nages en plein délire.
-Puis-je savoir ce que tu as à dire quant à ce qui me concerne ? Je te le répète, Tsukasa : tu n'es plus mon chef. Tu n'es plus le chef de quiconque, et là où tu pouvais exercer ton autorité, tu n'as à présent plus aucune influence.
-Ce n'est pas le chef qui te parle, Tsuzuku, mais l'ami.
-Il ne me semble pas que nous ayons jamais été amis.
-Qu'importe que tu ne veuilles être le mien ; je serai le tien, Tsuzuku, alors je t'en conjure, cesse tout de suite ce manège qui ne tourne pas rond.
-Le manège en lui-même tourne parfaitement rond, Tsukasa. C'est le reste qui tourne mal.
-Alors, tu empireras tout.
-Pour qui ?
-Pour tout le monde. Avant tout pour toi.
-Ceux pour qui cela tournera mal l'auront mérité, Tsukasa. Quant à moi... Moi ? défia-t-il dans un rire cinglant. Je n'irai que mieux lorsque tout sera fini.
-Je suis venu voir ton oncle, Tsuzuku.
-Tu plaisantes ? fit-il du tac-au-tac dans une question qui n'en était pas une.
À l'expression de Tsukasa, Tsuzuku savait qu'il ne plaisantait pas.
-Il n'était pourtant pas heureux de me voir. Seulement, Tsuzuku, j'ai pu obtenir de lui l'aveu qu'il ne voulait pas non plus que tu le fasses.
-Tu croyais que je n'étais pas au courant ?
-Si c'est moi, je comprends que tu ne veuilles pas écouter. Mais ton oncle, Tsuzuku... Ton oncle ne veut que ton bien et tu es le premier à le savoir. Écoute-le.
-Atsushi veut mon bien mais il se trompe quant au moyen de l'obtenir, rétorqua-t-il, amer. D'une manière ou d'une autre, il voudra toujours contrôler ma vie et s'il le pouvait, pour cela il commanderait mes désirs et mes sentiments.
-Tsuzuku, je ne sais pas où tu comptes aller, mais tu te trompes de chemin.
-C'est parce que tu ne le sais pas que tu n'as rien à dire. Mon but, comment prétends-tu le connaître ?
-Je ne le connais pas, Tsuzuku. Mais j'ai peur de la nature de ton objectif lorsque je vois les moyens que tu emploies pour y parvenir.
-Je ne cours aucun risque.
-Alors, pense à ceux qui en encourent de ton fait.
-Ceux-là me feront un plaisir de souffrir.
-Tsuzuku, je ne comprends pas ton attitude, tu es en train de...
-Il n'y a aucun mal à exercer sa vengeance.
Il s'était reculé de lui et, dans l'ombre de cette ruelle étroite dont les murs semblaient se resserrer lentement sur eux, les yeux de Tsuzuku lançaient une lumière qui n'avait rien de naturel. Une lumière à laquelle Tsukasa eût préféré les plus noires ténèbres.
-Ne le crois pas, Tsukasa. Ne crois pas que la vengeance est une haine qui en attise une autre. La vengeance est un soulagement, Tsukasa. Elle est ce qui libère celui qui est détenu par son désir. La vengeance n'est pas gratuite, Tsukasa ; la vengeance est justice, elle est la justice de ceux qui ne peuvent pas l'obtenir par des moyens légaux, parce que personne ne voudrait écouter, parce que personne ne voudrait comprendre, Tsukasa, parce que ce bas-monde est peuplé d'hommes souillés qui se plaisent à faire des victimes les coupables, et moi, Tsukasa, ça, je ne le supporte pas, je ne l'accepterai jamais plus. Il y a eu des victimes, Tsukasa. Elles n'ont pas été prises en compte. Elles sont invisibles, elles sont inaudibles ; c'est du moins ce qu'ils voudraient nous faire croire mais la réalité est que ce sont eux qui sont aveugles, eux qui sont sourds. Ils refusent de regarder et d'écouter, Tsukasa, et sais-tu pourquoi ? Parce qu'ils ont déjà vu, parce qu'ils ont déjà entendu. Ils connaissent la réalité jusqu'au plus profond de son intimité mais cela, Tsukasa, ils ne voudront jamais le reconnaître. Alors, ne me dis pas que j'ai tort. Parce que je te haïrai aussi, Tsukasa. Toi, tu penses peut-être que je cherche à souiller le nom des autres... Je veux seulement rendre son honneur au nom de celui qui n'en a plus.
Parce que si on ne punit pas ceux qui ont fait ça, Tsukasa, alors les victimes jamais n'auront obtenu justice.


Tsuzuku a senti son cœur se serrer. Il ne rêvait pas, non, il n'était pas en train de rêver et pourtant, il ne le réalisait pas. L'affront suprême qui lui était infligé alors que Tsukasa, sans crier gare, sans qu'aucune raison imaginable ne pût l'y pousser, avait tendu ses bras pour y enfermer Tsuzuku. Et le jeune homme subissait cette étreinte comme l'on subit des coups contre lesquels l'on n'a pas la force de se défendre ; un mélange explosif de frustration, d'impuissance et de haine qui mettait ses entrailles à la place de son cœur. Il aurait pu, pourtant. Même s'il ne faisait pas le poids contre lui, Tsuzuku ne craignait pas la force de Tsukasa si seulement il pouvait sur lui décharger sa haine.
Seulement, au fond de lui, Tsuzuku se refusait à se défendre parce que
Tsukasa n'était pas en train de l'attaquer.
Et cette tendresse si malvenue, si humiliante et offensante fût-elle, ne méritait pas que l'on s'en prenne à elle. Alors, Tsuzuku a continué à subir cette étreinte, serrant fermement sa main autour de la gueule grondante de sa rancœur.
-Tsukasa, fit Tsuzuku qui n'y tenait plus, j'aimerais que tu...
-Tu ne peux pas ressusciter les morts, Tsuzuku.
 

Tsuzuku n'a rien dit. Il était le prisonnier à moitié consentant de Tsukasa et à travers son esprit est passée la question, douloureuse mais fascinante, de la nature de cette étreinte. Cherchait-il à l'irriter ? À l'humilier ? Cherchait-il à lui signifier qu'il n'était qu'une créature faible à côté de lui si grand, si robuste et si déterminé ? Cherchait-il à le déstabiliser ? Ou bien cherchait-il seulement à consoler Tsuzuku d'une peine qu'il était le seul à voir, d'une peine qui n'existait que dans son imagination ?
Tsuzuku ne le savait pas.
Et il s'est demandé, aussi, si cette tendresse qu'il croyait sentir émaner de cette étreinte, peut-être à tort, avait déjà étreint quelqu'un d'autre. Si cette tendresse pouvait vraiment faire partie de la nature d'un homme qu'il n'avait jamais connu tendre.
Car tendre, Tsukasa ne l'avait jamais été aux yeux de Tsuzuku. Pas si l'on considère que la violence annihile fatalement le moindre acte de tendresse qui apparaît alors comme une fourbe supercherie.
Ah, oui... Alangui dans les bras trop puissants de Tsukasa, Tsuzuku se demande quelle personne avait déjà été serrée par ces bras-là.
L'hypothèse d'une réponse lui est apparue en vision sous la forme d'un visage. Un visage pâle aux grands yeux innocents et aux lèvres généreuses encadré d'une chevelure blonde et brune tombant en cascades sur des épaules graciles. Mais évidemment, ce n'était qu'une hypothèse. Tsuzuku ferme les yeux. Il se laisse aller, un peu honteux, mais il se dit que Tsukasa ne le remarquera de toute façon pas, que Tsuzuku hume l'odeur de sa peau à travers sa chemise.
Et contre son visage appuyé, Tsuzuku a senti la poitrine de Tsukasa se soulever.
-Tu ne peux pas rendre leur vie aux morts, mais tu peux au moins garder la vie de ceux qui l'ont encore. Tsuzuku, ce que je veux dire c'est que
tu peux garder ta vie à toi.

 
 

Silence. Dans ses jambes, Tsuzuku sent des fourmis le mitrailler par chaque pore de la peau. Mais dans cette étreinte surnaturelle, bouger est impossible.
-Il paraît que ta violence au sein de ta classe surprend tes camarades, et tes plus proches amis avant tout. Tsuzuku, tu as tabassé un certain Joyama ?
-Cela ne te regarde pas. Ce que je fais ou non... Tu n'as pas une pureté qui te permette de me donner des leçons.
-Il paraît même que ta cicatrice s'est rouverte, Tsuzuku. Je ne savais pas même que tu portais une cicatrice. Il a fallu que tu te battes pour que cela arrive, non ?
-Joyama Suguru m'a fait cette cicatrice il y a deux ans, Tsukasa.
-C'est la raison pour laquelle tu l'as frappé ? Tsuzuku, tu ne...
-Lorsque je dis qu'il m'a fait cette cicatrice il y a deux ans, Tsukasa, tu comprends ce que ça veut dire, n'est-ce pas ? Lui, Joyama... Il mérite de mourir de ma main.
-Attends, Tsuzuku... Pourquoi est-ce que ce garçon s'en serait pris à toi ?
-Parce qu'il s'est trompé de personne, Tsukasa.


 
-Tu n'étais pas obligé de rester ici, tu sais.
Joyama a eu un sursaut. Il a fait volte-face et s'est retrouvé nez à nez avec un visage qui affichait un air radieux, exactement comme si le bonheur tenait lieu de gènes à celui qui le portait. Incommodé par cette expression qu'il jugeait comme une certaine moquerie, Aoi s'est détourné, froid.
-Plus sérieusement, Joyama, tu pouvais sortir.
-Ne te moque pas de moi, cracha le garçon qui sentait un courant électrique agiter ses poings crispés de tremblements.
-Je ne le fais pas. Tu avais peur ?
-Je ne voulais pas passer devant lui, Takamasa. Je ne peux pas... passer devant Tsukasa.
-Si tu me l'avais dit, Aoi, je serais venu avec toi. Mais rester caché derrière un arbre en attendant qu'il s'en aille pour que tu oses sortir du lycée... Je ne te comprends pas.
-Crois-tu vraiment que j'allais implorer ton secours, Miyavi ?
-L'implorer ? Tu n'aurais pas eu besoin de m'implorer pour que je n'accepte de t'aider.
-Je ne veux pas être protégé par toi, Miyavi. Je crois bien que tu prends un malin plaisir à me tourner en dérision, croyant que je ne vois rien. Si tu me trouves pitoyable alors, ris ouvertement devant moi.
-Crois-tu que j'aurais accepté de t'accompagner dans un host-club si j'étais capable de me moquer ouvertement de toi, Joyama ? D'ailleurs, il me semble que cette fois-là, tu n'as eu aucune honte à m'implorer mon aide.
-Je n'étais pas lucide à ce moment-là, Miyavi.
-Peut-être dis-tu vrai. Mais toi qui as peur d'être ridicule à demander de l'aide, ne penses-tu pas l'être bien plus en restant ici caché comme un criminel en scrutant avec ardeur le moment où, enfin, l'objet de ta crainte s'en irait ?
-Je préférais bien attendre plutôt que de me rabaisser à te demander de m'accompagner, cracha Aoi. Miyavi, je ne suis plus un enfant, et tu n'es pas ma mère.
-Tu n'avais aucune raison de craindre Tsukasa.
-Tu le crois ? Mais tu ignores tout de ce que cet homme est capable de faire.
-À toi, Joyama, il ne te fera rien.
-Tu nages en plein délire, éclata de rire Aoi, nerveux. Non... Pour quelle raison crois-tu que je t'aie demandé de m'accompagner ce soir-là au host-club ? Parce que cela faisait plusieurs semaines que je le voyais rôder à l'intérieur et que je sentais arriver le moment où il s'en prendrait à moi !
-Mais il ne s'est dégagé la moindre violence de cet homme à ton égard.

Ce n'était qu'une supposition. Une impression, une intuition, une illusion ; rien qui ne pouvait s'appuyer sur des fondations concrètes et solides. Rien qui ne pût rassurer l'adolescent en détresse, mais qui ne fit qu'accroître en lui ce sentiment de solitude. Aoi n'était pas compris. C'est du moins ce que lui comprenait.
-Tu ne peux pas savoir ce que pense Tsukasa simplement en le voyant, Miyavi.
-Alors, tu ne peux pas savoir ce qu'il pense non plus, rétorqua-t-il. Je crois plutôt que cet homme est venu te voir pour t'intimer de ne plus t'attaquer à Tsuzuku. Mais te faire du mal, Joyama, je ne crois pas que telle était son intention.
-Parce que tu t'imagines que je n'ai jamais vu cet homme à l'œuvre ?!

C'était trop tard. Aussitôt, Aoi a regretté d'avoir hurlé. Parce que sa voix dans un déchirement l'avait trahi, il a regretté de tout son être que les choses tournent ainsi. Elles tournaient mal, et le tournaient en dérision. Meurtri par la honte qui le submergeait, Aoi s'est confondu de plus belle dans les sanglots qui avaient entraîné cette honte et plus il pleurait, plus il avait honte Aoi, et plus il avait honte, plus il en pleurait, amer et haineux de l'impuissance qui était la sienne. Il aurait voulu disparaître sur place et pourtant il était encore là, corps robuste mais gracieux qui se trouvait bien trop près des yeux contrits de Takamasa. Contrits ?
Ravalant sa honte en même temps que ses larmes, Aoi a levé le regard sur Miyavi. Et ce qu'il vit sur son visage lui fit l'effet d'une onde de choc dans la poitrine.
-Alors, Aoi, si tu dis vrai, si cet homme est vraiment capable de te faire du mal, moi, je te protégerai.

Non, suppliait Joyama de toutes ses forces. Mais Miyavi ne pouvait pas l'entendre, car seul en son for intérieur Joyama était capable d'adresser ses suppliques à celui qui était en train de le torturer par une tendresse qu'il ne savait interpréter. Était-ce de la compassion ? De la pitié dont il ne voulait pas ? Était-ce une dévotion feinte par laquelle Miyavi avait le dessein de manipuler les sentiments du jeunes hommes ? Tant de doutes auxquels la réponse ne pouvait lui être apportée que par l'expérience... Mais l'expérience, c'est celle-là qui faisait peur à Joyama, et lorsque le jeune homme s'est retrouvé prisonnier entre les bras de Miyavi, il a prié pour que cette étreinte ne devienne pas une cage. Et même si le danger était là de se retrouver un jour définitivement enfermé, Joyama a posé sur la poitrine chaleureuse de Miyavi deux mains qui se serrèrent. Les yeux de Miyavi qui sentait contre le sien battre ce cœur effrayé se voilèrent, sombres.
-J'ai peur de Tsukasa, Miyavi, j'ai si peur...
-Chut, souffla Miyavi qui resserrait son étreinte. Tu ne dois rien dire, Joyama, parce que tu es un être fort et digne qui ne peut se permettre de se dévoiler face à quelqu'un comme moi.
Mais bien sûr, ces mots contenaient un peu trop de tendresse pour être pris au sérieux. Un peu trop de chagrin aussi peut-être. À l'intérieur de Miyavi naissait une douleur dont Aoi ne put soupçonner même l'ombre, et lorsque Joyama a relevé son visage humide, il n'y avait rien à lire dans le regard hermétique de Miyavi. Aussi hermétique que sa poitrine lui avait été ouverte.
-Tu sais, Miyavi, la raison pour laquelle je déteste Tsuzuku...


-Tu ne vas pas me faire avaler ça.
C'est hermétiquement fermé à toute tentative de discussion que, d'un bond, Kazamasa s'est redressé et debout, le corps tendu par ses nerfs prêts à lâcher, il a toisé d'un œil torve ce pauvre Aoi avachi sur sa chaise. Et si toute tentative de pénétrer cette citadelle que Shou avait bâtie autour de lui pour protéger son cœur, trône de l'empire sur lequel il régnait seul, avait été vaine, malgré tout Aoi était animé de la folie du désespoir, celle qui refuse l'abandon sous peine de vous voir vous éteindre simplement.
À son tour Aoi s'est redressé et, malgré les protestations du jeune homme, il a tenu fermement Shou par les épaules. Ils n'étaient plus que regards, et si l'un semblait l'implorer, l'autre lui crachait un venin fatal. Venin que Shou semblait avoir puisé même dans la langue de serpent de Tsuzuku. Influence morale par laquelle son moi véritable paraissait prendre la transparence progressive d'un souvenir.
Mais ce venin, si Shou le sentait bel et bien dans sa bouche et provoquait cette grimace amère de dégoût que Aoi voyait avec douleur, il le pensait provenir directement des paroles de Joyama. Entre les paupières étrécies de mépris de Shou, ses prunelles reflétaient un démon qui ressemblait traits pour traits à Aoi.
-Shou, suppliait ce dernier comme il le secouait doucement, écoute-moi, il faut que tu saches la vérité...
-Ne me pourris pas de ton venin de serpent, cracha le garçon qui le repoussa. La vérité ? Mais je la sais, Joyama, je l'ai toujours sue. Toi, parce que tu es incapable d'arriver à la cheville de Tsuzuku, parce que tu seras à jamais incapable d'atteindre le sommet sur lequel il se dresse, alors, plutôt que de tenter vainement de monter à ce sommet, toi, tu écrases Tsuzuku et le mets plus bas que terre parce que plus bas que terre, Joyama, c'est là que tu te trouves, et jamais tu ne pourras en sortir.

Il y avait des mots prononcés sous le coup de la colère. À ceux-là qui pouvaient se montrer infiniment blessants, l'on pouvait trouver une excuse. Celle de se dire que c'était le bouclier de quelqu'un qui croit voir une arme pointée sur lui. L'on pouvait y trouver une consolation, aussi ; celle de se dire que l'auteur de ces mots ne les pensait pas, que seule la rage annihilant la raison l'avait conduit à de pareilles dérives, et qu'il suffisait d'attendre la colère apaisée pour qu'enfin, ces mots ne soient enterrés sous un amas d'excuses sincères.
Mais il y avait aussi des mots qui jaillissaient comme les laves d'un volcan que l'on croyait éteint. Le magma n'était en repos que pour mieux choisir le moment fatal où enfin il délivrerait cette masse incommensurable et écrasante de feu et de destruction. C'étaient des mots qui existaient là, tapis au fond d'une infinité de couches, et qui venaient de révéler leur existence dans une éruption déflagrante.
Sous les coulées de lave alanguies mais ardentes, Aoi s'est senti se désintégrer sans même avoir eu le temps d'en souffrir.
Si la colère avait sans doute été le déclencheur de cette éruption destructrice, la pensée qui leur avait donné naissance existait depuis longtemps déjà. Une pensée jusqu'alors silencieuse qui s'exprimait dans une voix tranchante.
-Kazamasa...
-Combien de temps encore tenteras-tu de m'enrôler dans ta haine, Joyama ? Toi... Autant que tu hais et jalouses Tsuzuku, je l'aime et je l'admire.
-Mais parce que c'est exactement ce qu'il cherche ! explosa Joyama. Kazamasa, depuis le début, Tsuzuku ne fait que nous mentir sur ce qu'il est, sur ses actions, sur sa morale, sur sa façon d'être... Tout n'est qu'une mascarade chez lui et le moindre de ses faits et gestes dégouline de mensonges.
-Peut-être parce que tu aimes à faire des autres un miroir dans lequel vit ton reflet.
Aoi a le cœur qui pleure. Ça ne peut se voir ni s'entendre, mais Aoi a quelque part dans sa poitrine un bout de chair humide. Comme si son cœur s'était développé dans les larmes comme un fœtus dans le liquide amniotique. Aoi a le cœur qui pleure, mais comme son cœur n'est qu'une entité indépendante et détachée de lui dont il ne se sert que pour s'abriter, Aoi ne le sait pas.
-Il finira par te faire souffrir, Shou.
C'est tout ce qu'il est capable de dire. Sa haine et sa rancœur pourtant, il voudrait pouvoir les hurler à pleins poumons. Mais il avait peur de les crier si fort que les tympans de Kazamasa s'en déchireraient et alors, le garçon qui refusait d'entendre la vérité en deviendrait tout bonnement et irrévocablement incapable. La surdité de Shou, Aoi en avait peur. Alors, tout ce que Joyama est capable de laisser transparaître, c'est la détresse qui sourd en lui. Il se dit qu'à la détresse le cœur sensible de Kazamasa sera plus réceptif qu'à la colère. Mais évidemment, ce n'était que l'espoir vain de quelqu'un qui n'a rien à quoi se raccrocher, si ce n'est à une illusion. Une illusion palpable faite de chair et d'os.
-Parce que, Shou, tu ne veux pas être déçu par celui en qui tu as mis tous tes espoirs.
-Je te préviens, Joyama, menace Shou qui sent sa patience l'abandonner, si tu tentes encore une fois de quelque manière que ce soit de me convaincre de...
-Derrière le bandeau noir qui t'aveugle, tes larmes n'ont pas même le temps de naître qu'elles s'écrasent.


C'était pareil, au fond. C'était une ressemblance entre eux qu'aucun des deux n'était capable de voir. La ressemblance de deux êtres qui versent des larmes inconscientes. Le premier dont le cœur pleure en se détachant de lui pour ne pas se faire surprendre, et le second qui pleure aveuglé d'un bandeau pour ne pas que ses larmes puissent aller plus loin que le bord de ses yeux. Le bandeau noir de Shou, oui, c'est pour l'empêcher de pleurer.
-C'est toi qui verseras des larmes, Joyama, le jour où je finirai par te haïr véritablement.
« Parce que tu veux me faire croire que ce n'est pas encore le cas ? »
Joyama passe sa main sur son visage. Il stoppe son geste et à présent, il se retrouve comme Shou avec quelque chose qui cache ses yeux. Qui cachait ses yeux du monde, oui, mais sa main servait aussi à cacher le monde de ses yeux. Le monde, aux yeux d'Aoi d'ailleurs, ce n'est pas grand-chose d'autre que Kazamasa.

« Moi, j'essaie juste de te protéger. Moi, j'essaie juste de prendre soin de toi, la seule différence avec Tsuzuku, c'est que ça ne se voit pas. Tsuzuku faisait le bien ouvertement et la moindre de ses bonnes actions était connue de chacun, Kazamasa. Mais en réalité, tu sais ce que Tsuzuku faisait ? De la propagande. Il montrait au grand public des qualités et des vertus angéliques desquelles il se parait comme un roi se pare de ses plus beaux atours pour se présenter au devant de son peuple, mais derrière cela, sais-tu seulement que cet or qui le parait n'était là que pour cacher la boue ?
Parce que la boue, Shou, Tsuzuku n'a jamais été que ça. Les mains et les pieds couverts de boue, ainsi est Tsuzuku car la boue est là où il traîne et enfonce ceux qui ne lui plaisent pas.
Alors, Shou, tu crois qu'il était sincère ? Ce Roi qui n'a toujours fait que tromper son peuple et le dorloter pour mieux l'écraser, ce Roi qui prônait la justice dans le seul but de nettoyer le sang de ses crimes commis dans les coulisses où personne jamais ne pénètre, toujours, il n'a fait que mentir.
Et moi, juste parce qu'il n'est pas visible que j'essaie de t'aider, tu ne veux pas me croire ? »
-Joyama, tu l'avais déjà compris, non ? Que Tsuzuku, je suis amoureux de lui.

Bien sûr qu'il le savait. Il ne se serait pas inquiété si fort, sinon. Si tout n'avait été que de l'amitié venant de Shou alors, Aoi se serait dit que tôt ou tard, Kazamasa serait amené à ouvrir les yeux et à comprendre qui il fréquentait vraiment.
Mais l'amour ? Il était vrai de dire que l'amour rendait aveugle. Une fois que l'on aime une personne parce qu'elle nous a montré sa gentillesse, l'on ne peut plus croire à la cruauté qu'elle nous montre par la suite.
Seulement, il était aussi vrai de dire que c'était l'aveugle qui se rendait amoureux, car lorsque l'on arrive à aimer une personne mauvaise, c'est que dès le départ, l'on ne voit rien. Si Kazamasa était un aveugle tombé amoureux ou un amoureux devenu aveugle, Aoi n'aurait su le dire. Ce qu'il savait était que dans tous les cas, sa cécité était là qui menaçait de l'empêcher à jamais de voir ce qui le blessera. Ce qui l'avait peut-être déjà blessé sans qu'il n'en dise rien.
Qu'il ne dise rien, oui. Joyama avait peur de la surdité de Kazamasa, il avait peur de ce bandeau noir sur ses yeux qui l'empêchait de voir et de pleurer, mais ce dont avait peut-être le plus peur Aoi, c'était le mutisme de Kazamasa.
-Mais... fait la voix alors enrouée de Kazamasa. Si c'est là ce que tu crains, Aoi, bien qu'il m'ait tant de fois vu nu, sache que Tsuzuku n'a jamais touché mon corps.
-Je te déteste.

Sur le coup, Aoi l'avait vraiment pensé. Et la main qui cachait ses yeux à présent les dévoilait humides et au fond rutilants d'une flamme de rancœur. Essuyant ses larmes d'un revers de manche, Aoi a senti son cœur se retourner dans cette tombe qu'était sa cage thoracique. Le dégoût a fait vomir en Aoi une substance sale et visqueuse qui lui collait au corps de l'intérieur et de laquelle il ne pouvait se défaire.
Alors, oui, sur le coup, il le pensait. Qu'importait que pût paraître déstabilisé et secrètement blessé le visage qu'il avait devant lui alors ; Shou ne comprenait pas. Et face à cet immense gouffre psychique entre eux qui les empêchait de s'entendre, Aoi n'avait plus qu'à se jeter dans le vide.
-Joyama...
-Mon corps à moi, Tsuzuku l'a touché.
Il avait fallu un long, long moment avant que l'information ne prenne un sens véritable dans l'esprit distordu de Shou et, lorsque tout enfin devint clair, les ténèbres n'en furent que plus profondes. Forcément, ça ne pouvait être qu'un mensonge, car mentir était ce pour quoi était né l'être qui tentait de le prendre dans le filet de la pitié.
-Moi, Kazamasa, j'ai senti les mains de Tsuzuku sur mon corps.

Un viol, ce n'était juste pas possible. Et si jamais il devait dire la vérité, alors Shou préférait en tuer le détenteur plutôt que de devoir l'entendre. Mais lorsque sans crier gare, Aoi s'est mis à enlever sa chemise devant ses yeux, Shou n'a rien pu faire. À la fin, alors que le silence le piégeait par derrière en plaquant ses mains froides et visqueuses sur sa bouche, Shou a senti que l'air ne passait plus à travers ses poumons. Mais peut-être était-ce lui qui empêchait le passage de l'air. Le souffle coupé, Shou a continué à subir la loi impitoyable du silence et, sans un mot, a contemplé cette cicatrice oblique et profonde qui barrait le bas du ventre de Joyama.
Une cicatrice qui ressemblait au-delà d'une simple coïncidence à celle de Tsuzuku.
Et si cette seule cicatrice ne pouvait suffire comme la preuve d'un viol véritable, il ne faisait plus nul doute alors qu'elle était la marque d'un viol sous une forme détournée.
-Dis, Shou, tu te rappelles ? Il y a deux ans, j'ai été absent du lycée pendant deux mois. Et à ce moment-là, Shou, en ce temps où tu te souciais de ce qui m'arrivait, tu m'as forcé à t'avouer qu'une bande de voyous m'avait envoyé à l'hôpital.

Shou se souvient, oui. Il se souvient qu'en ce temps-là, il éprouvait pour Joyama Suguru une sympathie dont il avait enterré l'existence dans le plus profond tombeau de sa mémoire. Un tombeau pyramide dans lequel il ne pouvait s'aventurer sous peine de réveiller une malédiction.
Shou s'est souvenu, oui. Et lorsqu'il a relevé les yeux sur Joyama, il s'est demandé « à quel moment ai-je commencé à m'éloigner de lui ? »
Mais s'il savait parfaitement que sa rancœur et sa méfiance envers Joyama avaient commencé en ce temps où ce dernier s'était mis à dire du mal de Tsuzuku, ce que ne comprenait pas Shou, en réalité, était la raison pour laquelle il avait si aveuglément défendu Tsuzuku sans jamais se poser les bonnes question. Car que Joyama était amoureux de Kazamasa, cela n'était pas nouveau, alors, si seule la jalousie devait être le moteur de ses provocations envers Tsuzuku, pourquoi seulement maintenant ?
Quelque chose faisait tache sur le tableau trop blanc de l'évidence. Du fond de ses entrailles, Kazamasa a senti se propulser dans sa gorge une remontée acide. Et la voix de Joyama était un doux remède amer pour pallier cette acidité.
-Mais si je t'ai dit ça, Shou, malgré tout je n'ai pas pu t'avouer qu'il y avait parmi ces délinquants une personne qui portait le nom de Saegami Tsuzuku.
 

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