Foyer

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En poussant le vieux portail buriné par le temps, des écailles de peinture vinrent mourir sur le sol.
Elle n'eut aucun mal à faire céder le verrou. L'instinct lui dicta les gestes, le souvenir lui légua ses automatismes.
Je l'observais de loin, frêle silhouette au milieu des broussailles victorieuses d'un combat végétal.
Elle avança lentement et ce fut une évidence : c'était Elle, sans l'ombre d'un doute.

Elle n'avait guère changé. Sa démarche était la même. Son regard balayant les alentours me rappela les heures où je l'épiais à admirer le ciel ou les fleurs.

À cette distance, je ne parvins pas à discerner qui se tenait à ses côtés. Une forme terne, légèrement voûtée dont je ne pouvais voir le visage.
Je remarquai de grandes mains pourvues de griffes, une aura obscure enveloppant ce spectre altier qui l'accompagnait dans sa progression comme menotté à ses poignets.

Allait-elle le laisser pénétrer à l'intérieur ? Ses chuintements, ses murmures transformaient l'air respirable en une atmosphère viciée. Il émanait de lui quelque chose de menaçant et de toxique. Pourquoi revenait-elle ici avec lui ? Quel était le but de sa venue après tant d'années ?

Elle sortit un trousseau  de clés de sa poche et s'engagea dans le petit passage menant à l'arrière. Je ressentis sa frayeur et son hésitation néanmoins, il l'accula contre la porte. Tremblante et apeurée, elle ouvrit la serrure.
Le claquement signifiant le déverrouillage me fit à mon tour frissonner jusqu'à en faire craquer l'intégralité de ma carcasse.

Exsangue, elle progressa, chancelante. Elle n'avait pas peur de la pénombre qui régnait, non, ce qui la tourmentait c'était les fantômes qui hantaient chaque pièce. Elle s'arrêta à droite, posa la main sur la poignée mais ne put se résoudre à entrer.
Son ancienne chambre représentait le tombeau de son enfance. Elle refusa de se laisser ensevelir une fois encore. La forme, bien que pressante, ne put lui faire franchir le dernier pas qui l'aurait ramenée dans les enfers d'une innocence brisée prématurément.

Je savais, moi, ce qui se passait dans cette alcôve. J'étais le témoin d'une tragédie à laquelle je ne pouvais mettre fin. Gardien d'un secret pernicieux et ignoble.

Lorsqu'elle gagna la cuisine, je décelai une étincelle dans ses yeux. Elle se remémorait probablement quelques jeux interdits, des moments éphémères et illusoires qui, pourtant, lui avaient donné le courage de braver de nombreux obstacles.

Soudain, l'ectoplasme l'entraîna vers l'escalier. Son rire diabolique résonna longuement dans le couloir. Sur le palier, elle marqua une pause devant sa cachette.
Allait-elle s'infliger une souffrance aussi atroce ?
Je ne voulais pas assister à cela pourtant, j'étais là et je n'avais pas les moyens de la faire fuir.

Elle souleva le battant et mille esprits se ruèrent sur elle au même instant. Éprouvée, elle descendit les cinq marches redevenant ainsi la petite marionnette d'autrefois. Elle s'assit par terre et ferma les paupières.
Combien de fois s'était-elle réfugiée ici quand les monstres lui rendaient visite et qu'elle n'avait plus la force de les affronter ? Quand elle ne savait plus qui ou ce qu'elle était ?
Elle chercha la boite à chaussures remisée tout en bas et ôta le couvercle. Personne n'y avait touché, sa poupée était toujours à sa place. Elle serra contre elle sa compagne, son amie, sa seule et unique confidente.

L'étroitesse de la cache lui donna la sensation d'étouffer. L'âme sordide commença alors son travail de lacération. Elle sentit ses ongles tranchants se planter dans sa chair et l'haleine fétide de ce démon mais, elle avait grandi. Aujourd'hui, elle allait lutter pour ne plus jamais endurer ce mal.
Elle se dégagea de cette étreinte délétère et courut jusqu'au placard de l'étage. Derrière une pile de livres, elle retrouva une boite cadenassée. Elle la saisit et grâce à la petite clé qu'elle portait toujours sur elle, accéda à son contenu.

Pêle-mêle des vestiges de son passé. Un billet de train avec un numéro de téléphone inscrit, qu'elle ne composa jamais préférant se souvenir de la fulgurance d'une rencontre imprévue, de l'intensité des sensations durant ce voyage.
Des petits bouts de papier gardé précieusement dans une enveloppe, un « je t'aime » en puzzle qu'il lui avait offert et qu'elle n'avait su recevoir.
Une photo maintes fois regardée et l'amertume du regret de n'avoir pas su oser.
Un loup noir porté durant quelques soirées déguisées…

Elle referma violemment le coffret et le jeta sur le matelas qui jonchait le sol. Elle fixa le spectre avec une haine que je ne connaissais pas.
C'était lui le responsable de tous ses échecs, lui, qui avait dicté sa vie mais, à présent, elle allait mettre un terme à tout cela. Elle arracha les menottes qui la reliaient à son fardeau et se précipita au garage.

Elle passa une main sur l'établi et sourit à la réminiscence de quelques travaux manuels.
Puis, déterminée, elle empoigna le jerrycan et vint m'asperger d'essence.

Ce n'était pas de la folie que je lisais en Elle, c'était de la délivrance. Elle ne pouvait rester inerte face à des murs qui ne purent la porter.

Sur la terrasse, elle alluma une cigarette, me contempla une dernière fois et  envoya son mégot. Je me mis à flamber sur-le-champ.

Dans deux heures, elle sera dans un avion, délestée d'un poids, prête à jouir de l'existence.

Quant à moi, je me consume de n'avoir su l'aider, je brûle de n'avoir pas pu la protéger.

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