From L.A. to Marseille

poulpita

Pour F. Pour l'espoir. Parceque tout peut arriver.

Le barman avait du coffre. Cheveux poivre et sel, la silhouette d'une barrique, ancien beau gosse, il était planté devant le bar, avec ses potes, côté consommateurs. Il riait et claquait dans ses mains "Tu es le meilleur milou, allez une tournée, c'est trop beau !". Sa bouche s'ouvrait grand, et Lola rentra sa tête dans les épaules. L'autre barman lui sourit "Faut pas avoir peur. Il est heureux, il fait du bruit, c'est tout. On est comme ça par ici."

Lola remua son café. Elle aimait le café français. Les gens lui disaient parfois qu'il était meilleur que le café italien, elle s'en foutait. Elle n'était jamais allée en Italie. Elle était déjà si heureuse d'être là. Quinze jours plus tôt… Quinze jours plus tôt, elle déambulait sur Palmetto Street, en petite robe bleue. Celle qu'elle portait pour les auditions. Elle la vieillissait, lui donnait un air sérieux. Un peu hors du temps. Ça n'était pas sa robe préférée, mais son agent lui disait que c'était ce qu'elle avait de mieux dans sa triste garde-robe. Son agent. Jenny. Une année d'école de coiffure, elle affichait l'ambition de relooker toutes les filles du quartier d'arts de L.A. De les pousser vers leur destin de stars. Sauf que Jenny avait quand même des goûts de chiotte, elle s'en rendait compte maintenant qu'elle voyait les vitrines des magasins de la rue de Saint Ferréol. C'était pas la grande classe, sur l'avenue pavée marseillaise, mais c'était mieux que les fripes synthétiques et brillantes que Jenny lui recommandait d'acheter. Nevertheless. Lola était assez philosophe, du haut de ses 29 ans, pour comprendre que son look avait peu à voir avec ses trop maigres succès d'actrice. Depuis qu'ils étaient arrivés en France, Franck et elle en discutaient souvent, pour l'aider à faire le deuil de son ancienne vie d'actrice ratée. Il lui disait doucement, c'est ta voix, baby. Ta voix, elle est trop petite. Il lui parlait toujours avec douceur, comme si il avait peur qu'elle s'envole, s'il soufflait trop fort. Elle aimait qu'il la traite comme une petite chose fragile. Elle n'en rajoutait pas. Elle était vraiment fragile. Vraiment. L.A. usait les femmes. L.A. bouffait l'ego. « L.A. fuck you ! » avait-elle chuchoté dans le cou de Franck, lorsqu'ils avaient pris l'avion pour Paris. Il l'avait embrassé, avec une ferveur touchante, elle savait qu'elle gagnait au change. Fuck you L.A. disait-elle quand elle voulait qu'il l'embrasse. C'était devenu un jeu.

La première fois qu'elle l'avait croisé, il entrait dans la pizzeria sur la Quatrième. C'était il y a quinze jours. Il souriait seul. Ça l'avait frappé. Elle avait cherché à qui il souriait ainsi dans la vitrine. Personne. Il avait l'air content, c'est tout. Elle avait esquissé un sourire à son tour. Ça faisait longtemps qu'elle n'avait pas ressenti le petit point chaud, là, à la hauteur de son médaillon, dans son décolleté. Cette petit vague de chaud, et ce pétillement au coin des yeux. La sensation physique l'avait surprise. Elle avait ralenti son pas. En silence, elle avait remercié cet inconnu pour le cadeau.

Ce soir-là, elle était hôtesse dans un bar de jazz. Elle ne servait pas - pas assez jolie. Elle nettoyait les tables, ramassait les verres cassés, allumait les bougies. Vers 23 heures, la salle était bondée. Elle s'affairait, faisait son job. Il était rentré, d'un pas tranquille. Elle l'avait reconnu à son tee-shirt rayé bleu et blanc. Ses yeux rivés sur la scène. Il ne cherchait même pas une table. Il restait debout. Indifférent au passage des autres clients. Elle se dirigea vers lui.

- Good evening, sir.

- Good evening, répondit-il avec un accent. Un accent. Distingué. Un peu british, un peu, elle ne savait pas.

- Would you like to drink something ?

- I came for the music, répondit-il, direct, concentré sur les musiciens.

Un français, donc.

- You might order at the bar, for your drink sir.

Il ne la regardait pas. Les musiciens attaquaient une impro. Il battait du pied, sa tête oscillait de gauche à droite. Un passionné. Elle repasserait. Elle avait envie de le laisser tranquille. Il était resté planté une heure, le feu dans le regard. Il riait quand les musiciens étaient audacieux. Il écoutait avec grand sérieux quand ils jouaient les premières notes d'un morceau. Elle fit un nombre infini d'aller-retour entre le bar et les tables. Elle le regardait du coin de l'œil. Elle prit sa pause lorsque ses pieds butèrent trop souvent contre les tables et les chaises. La fatigue. Elle était passée devant lui, à pas lent. Cherchant à attirer son attention. Il continuait à fixer la scène.

Il faisait à peine frais sur le boulevard. Elle avait allumé une cigarette, adossée contre le mur. Elle fumait d'une main, passait sa main sur sa nuque de l'autre. Pour détendre son corps. Elle ne sut comment, mais soudain il était à côté d'elle, souriant.

- That is not healthy to smoke. How old are you ?

- Twenty nine.

- Do you have kids ? They should not breathe the smoke…

- Well, hopefully, I don't have kids.

- Hopefully ? What do you mean? You don't want to have kids.

Il était très sérieux. Un peu trop. Elle dut lui expliquer que sa situation était précaire, et que ça n'était pas de bonnes conditions pour accueillir un enfant. Accessoirement, elle n'avait pas de petit ami. Il avait pris la parole. Il lui avait raconté. Il venait claquer ses derniers sous à L.A. Il repartait après demain. Il lui peignit. La vie dans le sud de la France. Les arbres dans la colline. Les bains de mer à minuit. Pagnol. Il parlait. Et la sensation de chaud qui l'avait traversée dans l'après-midi lorsqu'elle avait attrapé son sourire au coin de la pizzeria, cette sensation, revenait. Cette sensation. Cent fois. Elle sût. Qu'il était sa chance de ne pas finir seule, ridée, à boire des bières avec Jenny. "I will bring you back in France." Elle lui avait répondu, des grelots de joie dans la voix. Sa petite voix. « Yes. Fuck L.A. ».

Et aujourd'hui, dans ce bar. Dans le bruit. Devant ce café. Elle trouvait qu'elle avait de la chance de l'avoir croisé sur ce boulevard quinze jours avant. Il était midi. Il arriverait bientôt. Il l'embrasserait. L'emmènerait loin, dans sa maison, au milieu des pins. Un coin de paradis. Près des anges.

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