Fugue

Christian Lemoine

En tons beaux et chatoyants, il arrive que des instants volés à l'uniformité des jours s'animent en extraordinaires. La fenêtre par son encadrement n'a rien mué du morne paysage dont elle fait pourtant un tableau peu à peu transformé, si ce n'est la ramure de l'arbre en son lent voyage par les saisons différent et revenu en son point identique à chaque reparaître du calendrier, mêmes racines dans le même sol, et pourtant jamais tout à fait semblable. Ainsi le regard enjambe ici yeuses ou oliviers sans voir l'âme du bois, sans saisir les tribulations des vies microscopiques ; outrepasse ailleurs frênes ou hêtres sans marquer le plus infime intérêt à la moindre pointe de la plus fragile branche, celle qui supporte sans faillir sa charge d'ombrage. N'est-ce pas illusion, de penser pénétrer le mystère à seule raison qu'il est permanent sous nos yeux ? N'est-ce pas présomption, de nous croire avisés par seule vision d'un jardin immobile ? Car soudain le manège des particules suggère le dessin inédit d'un autre paysage. Car tu n'es pas toi-même préservé des aspérités des minutes, et là où tes yeux n'apercevaient encore qu'une sempiternelle monotonie, par hume-couleurs, par écoute-humeurs, par mire-senteurs tu nais à d'autres perceptions où tes sens se confondent et t'inventent une nouvelle réalité. Un siphon en spirale, un kaléidoscope éphémère, c'est en ce tourbillon affolé que sombrent la baroque honte et l'ineffable regret de n'être qu'un seul visage ; c'est en cette turbulence exquise d'où te viennent des fantaisies colorées que surgit l'épiphanie d'une occurrence incomparable. Là, en un imperceptible retournement, tu réinventes l'étincelle.

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