Garelito

Jean François Guet

Garelito ou l'histoire édifiante d'un petit boiteux qui aimait les courses de taureaux

Salle d'attente des prévenus de la cour d'assises de Nîmes. Devant un plateau repas, j'attends le verdict. J'ai toujours entendu dire qu'à l'heure de sa mort, on voit défiler en accéléré le film de sa vie. Au jury et au public, mon avocate vient de projeter celui de Garelito le petit boiteux, un long métrage entièrement consacré à ma biographie. Je n'ai pas été surpris puisque c'est moi qui lui ai raconté ma vie mais son art du portrait m'a secoué. Encore sous le choc, je mange distraitement les portions préparées par le traiteur du quartier, pourtant de bons produits frais cuisinés du jour. Les deux gendarmes en uniforme qui m'escortent ne boudent pas leur plaisir. Bavardant à voix basse, ils mangent avec appétit sans trop prêter attention à moi. Je ne représente aucun danger et je n'ai aucun intérêt à m'évader. Pendant les cinq jours qu'a duré mon procès, nous n'avons pas sympathisé pour autant et mon cas ne les intéresse guère. Je les comprends.


En trempant un morceau de filet de muge froid dans une coupelle d'aïoli, je me demande si, en passant de vie à trépas, ma victime a eu le temps de visionner le film de sa courte vie. Le pauvre gosse n'avait pas seize ans et sa dernière corrida s'est passée si vite. Depuis l'entrée en piste jusqu'à la mise à mort, quatre-vingt-trois secondes le combat, les fichiers des caméras de surveillance en attestent. À défaut d'intervenir, un témoin a eu la jugeote de tout filmer sur son Smartphone. Bonne pioche ! Vendues aux chaînes d'info en continu, ces images sont passées en boucle toute la journée du lendemain, pic d'audience assuré. Cinq colonnes à la une, la presse écrite n'a pas été en reste, le quotidien régional Midi Libre en tête. Quatre-vingt-trois secondes pour un interminable quart d'heure de célébrité dont ma victime et moi nous serions bien passés.


Il faut dire que, dans son genre, mon geste avait été parfait. Employé à la sécurité d'un immeuble de bureaux, j'allais prendre mon service. Soudain, un cri strident. À peine sortie de l'agence du Crédit Agricole, une petite vieille vient de se faire arracher son sac à main par deux malfaiteurs en scooter. Les quatre fers en l'air, la mamie jappe en pleurnichant. Des passants lui portent secours. Avant que le scooter ait pris trop de vitesse, je me place crânement en travers de sa route de telle sorte que le pilote ne puisse m'éviter. Je fixe son regard affolé par la collision inévitable. Au dernier moment, j'esquive comme je l'ai vu faire par les toreros, une naturelle bien propre. Je sens le guidon me frôler le ventre sans s'accrocher à mon blouson, un faux bombers en nylon pourtant ample. Je lève les bras en me hissant sur les pieds avant de les abattre sur le passager. Une cravate nette et sans bavure. Blessé en tombant, le malfaiteur est à terre. Survolté par ma victoire, je ne lui laisse pas le temps de réagir. J'attrape la clé carrée de mon trousseau de service et, mu par une force supérieure, je l'achève proprement d'un coup de poinçon dans le cervelet, une puntilla irréprochable. Ayant pris le scooter et son équipage pour un taureau de corrida, j'ai toréé au mieux, une lidia expéditive mais très réussie. Un témoin a tout filmé avec son smartphone. Très fier de moi, je me relève en lui souriant. Persuadé de mériter au moins une oreille, je jette un regard alentour mais aucun mouchoir blanc ne pend aux balcons et personne n'acclame Garelito ! Non, aucune récompense mais un plaquage en règle par deux tuniques bleues qui s'empressent de me passer les menottes. Arrestation, garde à vue, présentation au juge d'instruction, mise en examen, incarcération : une affaire rondement menée.


Dès que l'information a été diffusée, mon affaire a fait polémique. Certes, ma jeune victime était bien connue des services de police mais elle était aussi d'origine algérienne. Faisant fi de l'agression initiale de la vieille dame par leur fils, famille et communauté voyaient dans mon geste l'expression d'un racisme absolu. Avec ma tenue de vigile, j'avais le costume de l'emploi. Surfant sur un vent d'émotion publique, les élus de gauche se sont déchaînés dans la démagogie bien-pensante, veillant à se montrer en visite chez les parents, en tête de cortège de l'inévitable marche blanche, aux premiers rangs de la foule qui assistait aux obsèques de la victime. À l'opposé, les ténors d'extrême droite se mobilisèrent. Par bonheur pour eux, la petite vieille à qui la victime avait arraché le sac, militait depuis longtemps à leurs côtés. Eux voyaient en moi son vengeur héroïque. Hurlant au droit à la légitime défense armée, ils manifestèrent de leur côté, leur pasionaria décatie en meneuse de défilé. Pour effrayer le bourgeois, ils s'affichèrent devant les carcasses de voitures incendiées et devant les abris bus pulvérisés pas des sauvageons surexcités par ce qu'ils considéraient comme une bavure de nervi. Sous le regard complaisant des médias, les politiciens des deux bords s'en donnèrent à cœur joie. Le temps de l'instruction de mon affaire, la fièvre est peu à peu retombée et ces beaux messieurs m'ont oublié. La justice non, la famille de ma victime encore moins!


Le jour de l'ouverture de mon procès, personne n'est venu me soutenir. Rien d'étonnant. Bien conseillé par l'officier de police en charge de l'enquête comme par le juge d'instruction et le directeur de la maison d'arrêt, j'ai fermement décliné l'offre de service d'un célèbre avocat bien connu pour sa contribution à l'essor de l'extrême droite dans la région. Sans véritable conscience de classe, je sais être né dans le camp des étrangers, celui des boucs émissaires favoris de ces tristes sires qui font leur miel de notre détresse sociale. Par ailleurs, je n'ai ni famille ni amis même si j'ai toujours eu beaucoup de copains. Pas mauvais bougre, je crois être un bon compagnon mais la vie est ainsi faite que n'ai jamais eu d'ami, quelqu'un sur qui compter en toutes circonstances. Quant à ma famille, je n'ai connu que ma mère, hélas décédée depuis longtemps. Côté victime, c'est l'inverse. La salle d'audience n'a pas pu accueillir tous les parents et alliés venus assister à mon inévitable condamnation. Entre barbus en kamis, moukères voilées et chibanis en burnous de cérémonie, la salle a un air exotique qui n'amuse pas le président de la cour d'assises fatigué de rappeler sans cesse au calme ce public exubérant. Éparpillés dans la salle, les journalistes cachent mal leur jubilation. Pour eux, un tueur d'arabes c'est une vraie gourmandise dont leurs lecteurs sont particulièrement friands!


Les télévisions sont interdites de prétoires mais question cinéma, le public est servi. Le film de l'agression est l'atout maître de l'avocat général. Certes, tout le monde a pu revoir les images de mon forfait, elles sont repassées sur toutes les chaînes la veille de l'ouverture du procès mais les montrer au jury en jouant des gros plans, des ralentis, des arrêts sur image et des retours avec un commentaire clinique détaillé, c'est pain béni pour l'accusation. Sûr de son fait, l'avocat général a seriné aux jurés qu'il leur faut s'en tenir aux faits, rien qu'aux faits. Je ne suis pas un justicier mais un tueur à sang froid a-t-il répété sur tous les tons. Soucieux de ne pas heurter leur lectorat, les journalistes seront plus nuancés. Comme souvent, Midi Libre ne prendra pas vraiment parti.


Bien évidemment, mon avocate a été commise d'office. À la fin de ma garde à vue, j'ai fait sa connaissance dans l'antichambre du juge d'instruction qui m'a signifié ma mise en examen avant de signer le mandat de dépôt. Le bâtonnier a désigné une jeune consœur, maître Mourvèdre, une juriste consciencieuse dont le professionnalisme m'a épaté. À la voir sucer les micros avec application, j'ai deviné l'ambitieuse. Coiffure Cléopâtre, lèvres peintes en rouge vif, regard souligné sans excès, maître Mourvèdre ne manque pas de chien malgré sa petite taille et de gentils capitons. Austère et rigoureuse, elle ne mélange pas sentiment et travail et je lui en sais gré. Ayant négocié quelques interviews exclusives, elle utilise ce maigre pactole pour m'assurer un cantine convenable. J'ai été très touché qu'à chacune de ses visites, elle m'apporte livres et magazines consacrés à la tauromachie. Avec les affiches de corrida, j'ai eu de quoi tapisser ma cellule.


Après plus de deux ans d'instruction, arriva enfin le jour de mon procès. Maître Mourvèdre m'avait proposé de plaider coupable. Inutile de nier l'évidence, j'avais bien agi avec l'intention de donner la mort. Filmée en gros plan, ma puntilla en faisait foi. Toutefois, au regard de mes antécédents et de ma personnalité, peut-être obtiendrait-elle une peine allégée. Habilement construite, sa plaidoirie m'a bluffé.


Non, je n'étais pas un mauvais garçon! J'avais été un enfant désiré et aimé. D'origine andalouse, ma mère avait été engrossée une nuit de féria par un toréador de passage dans sa ville. Une honte pour sa famille, des catholiques intransigeants. Dès l'aveu de son horrible faute, son père l'avait chassée de sa maison. Enceinte, elle avait suivi un chauffeur de poids lourd de sa connaissance qui l'avait conduite en France. Il l'avait laissée aux abords de Nîmes, dans un restaurant routier dont il était familier. D'origine espagnole, le patron recueillit maman sous réserve qu'elle maman aide en cuisine et se contente d'être logée dans une caravane dans l'arrière-cour de son auberge. Travailleuse et agréable, elle fut rapidement appréciée du patron et de ses collègues. Quelques mois plus tard, en dépit d'un pied bot, je naquis en parfaite santé.


Avec mes boucles noires et mes grands yeux sombres, on m'a toujours dit que j'étais tout le portrait de ma mère. J'aime à le croire car je ne possède aucune photo d'elle. De cette période, je n'ai gardé qu'un cadeau d'anniversaire, une cuadrilla miniature, quatre figurines en plastique peint, un picador à cheval, deux banderilleros, un matador avec muleta et un taureau de combat, un jeu dont je ne me suis jamais lassé. Si l'image de maman s'est peu à peu estompée jusqu'à disparaître, je garde très vif, le souvenir de son odeur, un parfum capiteux délicieusement pollué de lait en poudre un peu aigre et de perles de sueur légèrement salées. Là, nous avons vécu sobrement mais heureux, jusqu'au jour de l'accident.


Le malheur arriva à la fin du mois de mai, un dimanche de Pentecôte. Depuis la veille, maman était surexcitée. Un galant lui avait offert des places pour la corrida dominicale, en principe la meilleure de la féria. Ma mère s'était procurée une vieille robe de danseuse de flamenco dont elle avait repris les dentelles et ajusté les coutures à sa taille. Avec ses escarpins vernis et son peigne dans les cheveux, maman était magnifique. Pour que je ne sois pas en reste, elle m'avait acheté un petit costume andalou, pantalon montant et boléro gris, chemise blanche, cravate à élastique et, pour couronner le tout, un chapeau à larges bords. Très en avance sur l'heure de notre rendez-vous, nous nous prêtâmes de bonne grâce à une séance photo pour les copines de maman qui n'en pouvaient plus de nous complimenter en multipliant les clichés, à croire que nous allions participer au paseo d'ouverture de la corrida. Enfin arriva le moment tant attendu. Fébriles, nous attendions sur le parking la voiture du galant qui nous avait invités. Soudainement, maman m'avait lâché la main pour courir vers notre caravane où elle avait oublié quelque chose. La tête ailleurs, elle courait trop vite pour voir qu'un camion reculait. Écrasée par la remorque d'un 35 tonnes, maman mourut sur le coup. Mala suerte !


Sans famille connue, la DDASS me trouva d'urgence une place en foyer. Avec une réelle compassion, le personnel me cajola comme il put. En pleurs, je réclamais maman. L'angoisse valant mieux que le chagrin, les adultes éludaient pour me répondre. Il me fallait être patient, l'hôpital donnerait des nouvelles dès que possible. Ça me paraissait logique. J'avais vu les secouristes s'occuper de maman avec beaucoup de professionnalisme. Couchée sur un brancard, elle dormait quand ils l'avaient emmenée dans leur fourgon à gyrophare. J'avais pu déposer un baiser sur ses lèvres avant qu'ils ne couvrent son visage avec le drap. Tout le monde avait eu un mot gentil pour moi. Il me fallait garder confiance.


Les enfants sont souvent d'une cruauté rare entre eux. Avec un sadisme gourmand, mes camarades du foyer se chargèrent de m'annoncer la mort de ma mère. Finalement soulagé de n'avoir pas à le faire, le personnel les morigéna, pour la forme. Trop jeune, je ne savais pas ce que représentait la mort. Aujourd'hui encore, je ne sais toujours pas. Je ne me suis jamais vraiment remis de la disparition de ma mère. Plus tard, j'apprendrai qu'après autopsie, tous ses organes avaient été prélevés pour être greffés sur des malades. Non, maman n'est donc pas morte puisqu'elle vit dans le corps des autres.


Très vite, on me trouva une famille d'accueil, les Mauzac qui habitaient une petite maison à l'autre bout du département. Pour ces gens simples, accéder à la propriété avait été un rêve mais, comme beaucoup, ils avaient eu le « Sam'suffit » un peu trop copieux. Malgré les heures supplémentaires, le salaire du père Mauzac, ouvrier spécialisé dans une chaudronnerie, ne suffisait pas à couvrir les traites. Ces aimables Thénardier avaient donc choisi de tenir un petit commerce d'hébergement d'enfants de l'Assistance pour assurer le complément de revenus indispensable au remboursement de leur palais idéal. Traité comme les enfants de la famille, je n'ai jamais eu à m'en plaindre. Obéissant, je ne posais aucun problème de discipline ni à la maison ni ailleurs. À l'école, j'étais un élève moyen, sans autre histoire que mon pied bot. Tout au plus, avais-je manifesté un intérêt inhabituel pour la tauromachie. Quand d'autres jouaient aux petits soldats, moi j'organisais des corridas avec les figurines en plastique dont je ne me séparais jamais.


J'allais entrer en sixième quand le père Mauzac se retrouva au chômage. Victime d'une restructuration du groupe industriel à qui elle appartenait, sa chaudronnerie fermait. La région perdait une à une ses usines en laissant leurs ouvriers sans perspective. Désœuvré et dépressif, Mauzac se mit à boire. Croyant aux miracles, la mère acheva de ruiner son ménage en grattant plus que de raison les tickets de la Française Des Jeux. La vente aux enchères de la maison et le divorce qui s'ensuivit étaient inévitables. Le rêve des Mauzac était mort. Malédiction !


Trop âgé pour être accueilli par une nouvelle famille, on me plaça à nouveau en foyer. Là, contrairement à la plupart de mes camarades, je n'ai posé aucun problème au personnel de l'établissement, pas davantage au collège où, interne, je demeurais un élève limité mais sérieux et appliqué. Brevet en poche, on m'orienta vers la vie professionnelle. Le principal, un de ces hussards qui font l'honneur de la République, mobilisa ses réseaux pour me trouver un contrat d'apprentissage conforme à mes aptitudes. C'est ainsi que j'ai commencé à apprendre le métier de boucher chez Cinsault, un patron à l'ancienne, compétent et disponible mais tatillon et colérique. Le jour de ma présentation, j'avais été impressionné par la tête empaillée d'un Miura qui trônait au-dessus de l'étal. À voir mon œil pétiller devant le mufle du taureau, Cinsault m'engagea sur le champ. Nourri, logé, blanchi, une aubaine !


Je passais l'essentiel de mon temps libre à fréquenter les arènes du village. Si mon pied bot m'interdisait toute incursion sur la piste où rivalisaient les copains raseteurs, je jouais les utilités en coulisse, à la buvette en particulier. Comble de bonheur, on m'invitait parfois dans les manades pour une ferrade, un déjeuner au pré voire la préparation d'un abrivado. J'étais heureux, le métier de boucher me plaisait bien, j'apprenais vite. Pour me récompenser, le père Cinsault m'invita à l'accompagner à une corrida de la féria des vendanges. La découverte des arènes de Nîmes me bouleversa. Ce souvenir m'arrache toujours une larme. Plus tard, Cinsault me parraina pour intégrer la Peňa Tio Loco, le club des aficionados les plus mordus du canton. Mêlant occitan et castillan, ce sont eux qui m'ont surnommé affectueusement Garelito, le petit boiteux.


La fin de mon apprentissage approchait et à suivre, un emploi en CDI. La maison Cinsault était prospère, mon avenir semblait tracé. Ne restait plus qu'à obtenir mon CAP. Hélas, une grande enseigne eut l'autorisation d'ouvrir un hypermarché à la sortie du village. De proche en proche, la commune avait intégré l'aire urbaine de Nîmes ce qui n'avait pas échappé aux promoteurs de grandes surfaces. Malgré une réputation justifiée par la qualité de ses viandes et de son savoir-faire, la clientèle préféra la carne douteuse à prix cassé. La maison Cinsault, comme tous les autres petits commerces alentours, périclita avant de fermer. Le fonds ne valant plus rien, le local n'intéressait personne. Mon patron était ruiné. Honteux, il préféra le déshonneur au suicide. Il partit loin pour prendre la responsabilité du rayon boucherie d'une grande surface, sa femme bienheureuse d'y trouver un emploi de caissière à temps partiel. Dans ce contexte, je n'ai pas trouvé de nouveau contrat d'apprentissage. Après quelques mois à vivoter de petits boulots, je dus rendre ma chambre avant que les pelleteuses ne détruisent la maison. La boucherie Cinsault était morte. Fatalitas !


Le regard pénétrant, maître Mourvèdre répéta à chacun des jurés que, non, je n'étais pas le tueur froid que leur avait présenté l'accusation mais un brave garçon poursuivi depuis toujours par la malchance. Le mektoub ajouta-t-elle à l'adresse de la famille de ma victime en affirmant que telle avait été la volonté de Dieu. À mon corps défendant, j'avais été l'instrument de la colère divine. Très convaincante, elle avait neutralisé la moitié de l'argumentaire de l'avocat général. À voir la moue contrariée du magistrat, elle avait gagné cette première manche. Ensuite, Maître Mourvèdre ne contesta nullement les faits. Nous plaidions coupable. Elle se garda d'exploiter la relation entre le meurtre et l'agression d'une vieille dame par ma victime, d'autant que la mamie facho avait eu la politesse de mourir avant le procès. À cet égard, mon avocate souligna que j'avais fermement refusé d'être le héros malgré moi de l'extrême droite conquérante. Ni raciste ni xénophobe, c'eut été un comble pour un étranger, je ne partageais aucune de ces idées nauséabondes. Par ailleurs, je n'avais aucun antécédent judiciaire, pas davantage de pathologie psychiatrique. Deux experts et un contre-expert m'avaient examiné. Tous avaient conclu que j'étais responsable de mes actes. Rongé par le remords, j'avais coopéré avec les enquêteurs. Depuis mon incarcération, je n'avais posé aucun problème à l'administration pénitentiaire si ce n'est de devoir être isolé dans une cellule individuelle afin de prévenir toute vengeance. Pour conclure, maître Mourvèdre insista sur la sincérité de ma contrition.


Avant de se retirer pour délibérer, le président me demande si je souhaite faire une déclaration. Les yeux dans les yeux de la mère de ma victime, j'exprime mon infini regret sans lui demander un pardon que seul le Dieu miséricordieux auquel elle croit pouvait accorder, puisse-t-il épargner à sa famille d'autres deuils inutiles. L'esprit de cette déclaration m'a été soufflé par maître Mouvèdre mais, sur son conseil, je n'ai pas récité. En gage de ma sincérité, les phrases sont venues seules. Manifestement, à écouter l'épais silence qui suit mon dernier mot, ils ont fait mouche. La messe est dite ou presque. Reste à attendre le verdict.


Reconnu coupable de tous les chefs d'accusation j'ai pris dix ans, cinq fermes, cinq avec sursis. Un jugement semble-t-il équitable puisque ni les parties civiles ni le ministère public n'ont fait appel. À l'énoncé du verdict, Maître Mourvèdre est radieuse. Ce procès vient de lancer sa carrière. Pour ma part, je ressens le même désarroi confus qu'après l'accident de ma mère. Incapable de réagir, je me laisse ballotter d'un uniforme à l'autre. Ramené dans ma cellule, je m'allonge les yeux ouverts tournés vers le plafond. Au calme, je parviens peu à peu à prendre la mesure de mon changement de situation à venir. Bénéficiant d'un aménagement de peine, je sors dans un mois. « On a besoin de la chambre » ricanaient les matons en fermant la porte derrière moi.


Un mois c'est vite passé. Je sors ce matin. Dans mon balluchon, rien de vraiment personnel sinon ma petite cuadrilla en plastique qui m'a tant aidé à passer le temps. Toujours à la manœuvre, Maître Mourvèdre, m'a trouvé un emploi de garçon boucher à Bayonne car mon autorisation de sortie est conditionnée à une mesure d'éloignement. Je suis prié de me faire oublier loin de Nîmes. Une deuxième chance à ne pas gâcher me rappelle-t-on en me conduisant vers la sortie. Comme tous les détenus libérés, passé la dernière porte je cligne des yeux comme une taupe sous un projecteur, d'autant que le soleil est au rendez-vous. Après quelques secondes, je retrouve la vue. J'avise alors maître Mourvèdre qui m'attend tout sourire devant une grosse berline. Elle est accompagnée d'une petite dame chenue que je ne connais pas. À mesure que je m'approche son port de tête altier et son visage ridé mais avenant me deviennent familiers. Plus je la regarde plus cette inconnue ravive le souvenir que j'ai gardé de ma mère. Ses grands yeux noirs sont pleins de larmes qu'elle ne retient plus. « Garelito mio, soy tu abuela ! » hoqueta ma grand-mère !






  • Quelle superbe histoire ! c'est aussi une belle leçon de vie qui donne à méditer ! les imbéciles sont partout ! j'ai adoré ! Il entre dans les récits que je nomme nécessaires car porteurs de messages aussi en toute sincérité CASQUETTE A RAS DE TERRE pour le brio avec lequel tu conduis ton récit ! bisous et à très bientôt !!

    · Il y a 12 jours ·
    Epo avatar

    Christine Millot Conte

  • émotion certes ...le racisme, l'âme d'un innocent malchanceux devenant tueur malgré lui ou pas... que dire ... une belle histoire et un sourire Maître Mouvèdre... aux lèvres rouges et cheveux coiffés en cléopâtre... ha!!! ce fantasme de la femme en rouge... note que c'est du vin rouge le Mouvèdre... et espagnol mais je suppose que tu le sais hein mon fripon...kissous et merci, j'ai aimé,,, je me suis octroyée ce plaisir de lecture comme une pause dans mes journées trop remplies pour le moment A plus mon Jef.

    · Il y a 12 jours ·
    One day  one cutie   23 mademoiselle jeanne by davidraphet d957ehy

    vividecateri

  • j'ai beaucoup aimer ton histoire qui met en évidence l'éducation et racisme .... merci !

    · Il y a 13 jours ·
    Dsc07355

    Claudine Lehot

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