I'm your King

Alison

Encore une soirée arrosée. Une soirée arrosée de monologues ennuyants débités par des personnes que je ne connais pas et qui ne me connaîtront surement jamais. Acquiescement, rictus. Boutade qui semble amusante et qui rend hilare son auteur, rictus. Aucun mot, mais rictus quand même. Salutations, rictus. C'est un rôle que je ne connais que trop bien pour l'avoir joué tant de fois. C'était donc une soirée arrosée ou j'ai perdu mon temps. Ce qui est nébuleux avec le temps, c'est que tu ne sais jamais comment l'interpréter, que se soit sur ton visage ou sur tes mains, mais tu sais pertinemment à quel moment il s'arrête. Prendre le temps d'accorder du temps aux mauvaises personnes. Perdre son temps en deux temps trois mouvements et en un rien de temps.

Je n'avais pas envie de finir comme ces vieux hommes qui marchent dans la rue et se grondent eux-mêmes. Dans cette situation, il était plus préférable que je m'arrête, un temps. Il n'y avait pas grand monde ce soir, hormis les soixante-dix sextillions d'étoiles dans le ciel, sans compter la lune, ainsi qu'un léger trafic routier. On était donc pas beaucoup à passer une nuit blanche sur le Geary Boulevard, mais suffisamment pour que l'on ne s'entende plus. C'est dans ces moments de répit que je trouve la vie plus inquiétante et que l'idée de m'asseoir sur un banc devient irrésistible. N'avez vous donc jamais remarqué à quel point nous avions peur du silence ? Je vous donne un exemple. Lorsque vous rentrez chez vous, vous vous exécutez minutieusement à votre petit rituel quotidien. Vous retirez vos chaussures, vous vérifiez votre répondeur, presque agacé d'entendre officiellement que personne n'a pensé à vous aujourd'hui. Vous donnez à manger au chat tout en bougonnant des multiples factures et impôts que l'Etat vous envoie, au moins lui ne vous oubliera pas. Et vous allumez la télévision. Elle ne réussit qu'à capter votre attention l'espace de quelques minutes avant de devenir un bruit de fond, un brouhaha rassurant et répétitif comme s'il fallait étouffer sagement toutes les petites voix intérieures qui vous habitent et dont vous auriez peur. Parfois, il faut apprendre à lâcher-prise et accepter ses limites ou du moins accepter de ne plus en avoir. Vous entendrez de la bouche de tous les psychologues de comptoir la définition du lâcher-prise comme un sentiment d'ouverture intérieure à la vie et aux autres. C'est merveilleux, c'est utopique mais quelque peu erroné. Ce que l'on ne vous dit pas, c'est que le lâcher-prise c'est aussi se perdre dans des méandres inhérents, en explorant les moindres recoins même ceux qui paraissent lugubres et effrayants.

Mes yeux se ferment, contrairement à ma bouche qui expire et inspire machinalement la fumée de ma cigarette. A l'ouïe, je reconnais déjà ce doux bruit de talons, claquant fermement le bitume. C'est une femme surement éméchée, à la démarche confiante. J'aime ça. Elle titube, elle trébuche, elle dit qu'elle est navrée à la chaussée dans laquelle elle vient de cogner son pied. Elle défit les voitures, elle frôle la mort d'un peu trop prêt, mais ne s'excuse plus.

- Tu comptes te suicider ce soir ?

- Pardon ?

- Je t'ai demandé si tu comptais te suicider ce soir. Je te regarde depuis tout à l'heure remonter le Boulevard.

Et je la regarde encore, de haut en bas, de droite à gauche. Sa voix est rauque ce qui laisse présager que cette jeune femme a subi un déchirement intrinsèque. Dans le langage courant, on dit plutôt que c'est une âme brisée, une âme qui a été traitée comme de vulgaires pièces de monnaie qu'on laisse traîner bien sagement dans le fond de son sac à main. Ses yeux effarouchés défient mon animosité, sa bouche carmin appelle mon impulsivité, ses jambes longilignes titillent ma verdeur. Elle fait mal à regarder mais comme la brûlure est savoureuse.

- Non, c'est un jeu pour moi. J'aime défier la vie.

- Je pensais qu'un jeu se jouait à deux.

Je lui tends une cigarette, qu'elle accepte spontanément. Et par ce geste anodin, elle me donne l'accord implicite de pouvoir l'aimer. J'ai toujours été attiré par la candeur, l'innocence, la pureté des choses. Non pas que je possède la volonté d'y ressembler, ma position en est déjà trop éloignée. Je laisse mon corps à la dérive, mais façonne tel un sculpteur les âmes en quêtent d'aventure. En soi, c'est un jeu très excitant ou tout le monde s'y perd. Il n'y a pas de règles établies car la seule règle que l'on doit respecter c'est MOI. Le jeu est simple, pour y participer l'âge médian serait la vingtaine. Je n'aime pas les minettes trop matures elles sont bien souvent les plus tenaces et j'ai horreur de perdre mon temps sur des têtes brûlées. Je crie, je les menace, je les raisonne, à ma façon. Je les abîme je les torture, j'entretiens leur débauche naissante. Elles m'appellent plus souvent le Petit Prince, et elles ont raison.

Je suis le Petit Prince et je suis un T Y R A N. 

  • Oui. Très bon. Sombre, mais ça c'est une marque de fabrique. J'aime bien beaucoup. Même si cette tendance à l'auto-éviction manque parfois un poil de subtilité. Je me permets de dire ça sur celui-ci, alors qu'en fait c'est le meilleur que j'ai lu de toi, j'crois bien. Oui oui je bouffe du foin parfois. Très bon. Et très beau. Il faut des cendres, pour nourrir la terre.

    · Ago almost 4 years ·
    Vie1

    thib

  • c'est beau et c'est intelligent. Certaines phrases suscitent des émotions, d'autres des réflexions, et à la fin du texte on garde une certitude: c'est très bon.

    · Ago about 4 years ·
    Weekendplansnewest

    mlleash

  • c'est beau et c'est intelligent. Certaines phrases suscitent des émotions, d'autres des réflexions, et à la fin du texte on garde une certitude: c'est très bon.

    · Ago about 4 years ·
    Weekendplansnewest

    mlleash

  • c'est beau et c'est intelligent. Certaines phrases suscitent des émotions, d'autres des réflexions, et à la fin du texte on garde une certitude: c'est très bon.

    · Ago about 4 years ·
    Weekendplansnewest

    mlleash

  • "Prendre le temps d'accorder du temps aux mauvaises personnes.". C'est marquant, parce que c'est incroyablement juste.

    · Ago about 4 years ·
    Fuck car%c3%a8ne

    Théo Accogli

  • pas mal, pas mal, je suis l'un de ces " vieux hommes qui marchent dans la rue et se grondent eux-mêmes "

    · Ago about 4 years ·
    530996bb08ac2bbfddd39c921e434f11

    phileus

  • J'aime beaucoup le cynisme et cette atmosphère de solitude...

    · Ago about 4 years ·
    10479938 10155128606585323 573983064466190551 o

    tonymila

Report this text