J'a volé !

Marion Ploix

J’a volé !

Samedi 16 juillet, 5h50…

Voilà déjà une heure que je tourne et retourne dans mon lit les yeux bien ouverts. A mes côtés, Damien, en bon compagnon, partage mon demi-sommeil… et je devine son sourire sans le voir.
Aujourd’hui c’est le jour J. Celui pour lequel je flippe depuis près d’un mois, refoulant les vagues de fantasmes en tout genre qui ne manquent pas de venir m’assaillir à l’improviste et me tiennent en éveil dans le noir…

― “Tu es la première que j’appelle !” m’a dit ma belle-mère de 75 ans, “il faut absolument que tu le fasses !...”

Son médecin lui a dit non et elle n’a pas réussi à obtenir son certificat médical pour le cadeau de ses rêves, un saut en parachute...

― “Avec votre prothèse de hanche Mme P., ce n’est pas sérieux !...”

Et après lui avoir dit non sous le coup de la panique, j’ai fini, sans trop comprendre comment, par lui dire oui…

6h00, Le Chalet s’éveille doucement. En bas, des bruits de cafetière et de chuchotements, des portes qui s’ouvrent et se ferment. Nous voilà bientôt réunis autour d’un petit déjeuner, aux premières lumières du matin qui se lèvent sur les montagnes de Puy St Eusèbe. La journée s’annonce magnifique, un ciel clair sans nuages, quelques brumes matinales qui s’attardent encore…
Les enfants, les yeux pleins de sommeil patientent sans bruit, comme contaminés eux aussi par un début de journée qui semble un peu différent des autres… une sorte de gravité dans l’air, on parle peu, on se sourit…
Depuis mon réveil une sérénité paisible m’habite. Je ne suis plus dans une projection mais dans le plaisir de l’instant présent. J’ai pris soin de m’habiller confortablement, jean et baskets obligent, un pull polaire pour ne pas avoir froid, j’ai attaché mes cheveux.

6h45, nous voilà partis et les enfants, à l’arrière de la voiture, ont les yeux qui clignotent et se font rêveurs. Soudain, au détour d’un tournant, un cerf traverse la route ! Je n’en ai jamais vu de si près dans cette région où je viens chaque été depuis près de 20 ans ! L’instant est magique et partagé, nous l’avons tous vu et mes pensées l’accompagnent dans le couvert sécurisant des forêts.

Une heure plus tard, nous arrivons à l’aérodrome de Tallard. Nous sommes trois à sauter, moi, ma belle-sœur Claire et son fils Jérémie, et nous nous retrouvons autour d’un café dans un petit bureau où une jeune fille charmante nous fait remplir les derniers papiers. Il faut, entre autre remplir la case : “personne à prévenir en cas de décès” (sic !...)
Le chef instructeur Fred a choisi ce matin de prendre en binôme le poids plume de nous trois, ce sera moi… un petit clin d’œil qui me rassure.

Nous retrouvons alors les autres membres de la famille dans un grand hangar avec vue sur de petits avions, qui semblent nous attendre. Fred nous rejoint et nous explique posément le déroulement des opérations. Je l’écoute tout en doutant de tout retenir et regarde encore ce ciel bleu, si net, comme lavé de toutes mes inquiétudes. Nous serons seuls à sauter ce matin, le ciel est à nous !...

Fred m’a mis le harnais et les sangles m’enserrent. Je marche en canard jusqu’au petit coucou jaune et rejoins les deux autres binômes. Fred me tend la main pour m’aider à grimper et je m’assoie entre ses jambes contre la porte qui se referme. Nous serrons les premiers... Un dernier bisou par la fenêtre à ceux qui sont restés dehors et l’avion décolle.
Fred soude nos deux harnais l’un à l’autre avec des attaches qui sont censées supporter plusieurs tonnes, ça devrait aller ! En quelques secondes, l’avion a déjà pris une altitude impressionnante. Nous sommes collés en arrière et j’adore cette impression. Par le hublot, un décor de carte postale topographique s’étale devant mes yeux sous les feux d’un soleil matinal. La sinuosité du lac brille d’une lumière dorée, les montagnes dont certaines étrennent des pics enneigés, les verts des forêts, le bleu du ciel… Le temps d’un petit quart d’heure nous sommes montés à plus de 4600 mètres d’altitude ! Dans l’avion on échange quelques mots, on respire avec le ventre pour pallier le manque d’oxygène, on se serre les mains… et puis…
La porte s’ouvre, j’ai placé les lunettes sur mes yeux et j’écoute la voix de Fred qui me dit de passer mes jambes à l’extérieur, de poser ma tête contre son épaule, de tirer mes pieds comme pour passer sous l’avion… et soudain, me voilà en chute libre ! Fred a pris mes mains pour écarter mes bras, je suis couchée à plat ventre dans un air qui s’est fait dense comme de l’eau et je sens entre mes doigts s’écouler une masse liquide qui me porte et me transporte et m’entoure de toute part. Le vent souffle à mes oreilles et Fred me montre de son doigt le pic d’une montagne, une bulle de lumière… cinquante secondes à peine, qui ont un goût d’éternité. Et puis le harnais se tend et me voilà assise dans le ciel, sous une voile orange, immense et majestueuse. J’entends à nouveau la voix de Fred et peux exprimer mon émotion. Il m’a fais ôter mes lunettes et je voix de tous mes yeux grossir les lignes qui deviennent des routes, les carrés colorés qui deviennent des champs, les montagnes, toujours, aussi belles qu’on les regarde d’en bas ou d’en haut… Fred nous fait tourner et je retrouve des sensations de fête foraine, comme dans une chenille qui serait lancée à pleine vitesse en plein ciel. Un pur bonheur… Le carré du terrain d’atterrissage s’approche, Fred me demande de replier mes jambes, de lever les pieds, et le voilà glissant sur les fesses sur une herbe rase et verte… Je me retrouve sur la terre ferme, sans même que mes pieds l’aient touché !... un atterrissage tout en douceur. Fred me tend la main pour m’aider à me relever, je suis flageolante… et heureuse… un peu plus loin je vois Claire qui vient d’atterrir… J’attrape un bout de voile pour aider Fred qui la replie rapidement, et rejoins Claire dans le camion qui se dirige vers Jérémie qui va toucher le sol à son tour… Sur le visage rayonnant de Claire, je vois ma propre exaltation, des yeux comme des billes, un sourire jusqu’aux oreilles !...

Jérémie nous rejoint et pendant quelques minutes, nous partageons tous les trois le bonheur d’une expérience commune… Avant de retrouver parents et enfants qui nous accueillent comme des héros !... Les enfants se collent à moi et ne me lâchent plus, je suis heureuse, flottante, légère et gaie…

En route pour un bon petit déjeuner !...

Marion Ploix
Juillet 2011

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