Je ne suis qu'une âme

Stéphane Torregrosa

Tentative de court roman. J'en ai écris la moitié environ, une soixantaine de pages. Je vous livre là les deux premiers chapitres. Vos avis sont les bienvenus !

Chapitre 1

Nous sommes le 12 avril. Même si les jours n’ont plus vraiment d’importance, je m’efforce de les compter pour garder un rythme, savoir où j’en suis, conserver des repères en quelque sorte. Je contemple par la fenêtre la promesse d’un nouveau printemps. La nature reprend ses droits sur un hiver beaucoup trop long et beaucoup trop froid. Le parc s’étend plus loin que mes yeux ne peuvent voir, mais je distingue les arbres en fleurs, le gazon bien tondu et quelques personnes qui se promènent. Quelques peintres restaurent les bancs où s'assiéront après les heures de la sieste les habituelles petites vieilles. Cet été, elles se remémoreront, à l’ombre du saule, leurs vieilles histoires et partageront les nouvelles de leurs petits enfants respectifs et les derniers potins de la maison de retraite, tout en jetant à manger aux pigeons. Les rayons du soleil traversant la vitre réchauffent mon corps d’une façon tellement agréable qu’ils semblent me redonner vie. En vieillissant, je suis devenu comme ces vieux chats qui passent leurs journées à se prélasser au soleil.

Le vieux Charles me fixe depuis le début de l’après-midi. Sa bouche est constamment figée dans un rictus nerveux d’où coule un petit filet de bave, une sorte de grimace que l’on ferait pour effrayer les enfants. Mais ce sont ses yeux sans émotion, perdus dans le vide, qui font froid dans le dos. Que se passe t-il dans sa tête ? Est-il resté accroché à un mauvais souvenir, une ancienne tristesse qui aurait emporté son esprit, laissant son corps comme unique trace de son existence ? Personne ne le connait vraiment. À part son prénom, on ne sait rien de sa vie. Il est arrivé dans cet état, et seule sa fille vient le voir de temps en temps. Elle passe un petit moment près de lui en lui tenant la main. Elle lui parle un peu, de sa mère, du temps qui passe, de ses enfants qui grandissent trop vite mais qu’elle ne peut emmener car ils feraient trop de bruit pour nous. Et puis elle part, après l’avoir embrassé sur le front et lui avoir fait un petit signe de la main. S’est-il rendu compte de quoi que ce soit ?

Au milieu du salon siège un petit groupe qui joue aux cartes, sous les yeux absents de deux infirmières. Quelques dames regardent la télévision et essaient de deviner avant le candidat les mots que l’animateur tente de lui faire découvrir. Les jeux télévisés seraient un bon exercice pour les personnes âgées paraît-il. Une façon ludique et débilitante de ne pas devenir gaga. Une grande potiche blonde découvre les lettres en souriant et en se dandinant pour le plus grand plaisir des téléspectateurs abêtis. Voilà toute la culture de notre époque.

Le salon est une vaste pièce agréable. Les murs sont très clairs, comme si nous étions dans une sorte d’antichambre du paradis. La peinture est un peu défraichie et craquelée par endroit, mais les grandes baies vitrées apportent de la lumière et une belle vue sur le parc. Les locaux ne sont pas désagréables, tout est propre. Le bâtiment date des années soixante-dix, on y retrouve cette architecture très carrée aux lignes pures mais comme la plupart des ouvrages de cette époque, il a vieilli bien trop vite. La blancheur des murs nous rappelle que nous ne sommes pas chez nous, des fois qu’on se ferait des illusions sur l’endroit. Nous ne faisons qu’occuper une chambre qu’un autre viendra habiter une fois notre départ.

La vieille Lulu, certainement l’âme la plus sage de cet établissement, est assise dans un fauteuil et tricote quelque chose qui ressemble vaguement à un pull d’enfant qui aurait des bras de tailles différentes. Elle discute posément, comme elle le fait toujours, avec quelques autres. Je l’aime bien. À notre âge, il est tellement facile de se noyer dans la nostalgie ou de devenir aigri. Elle n’est ni l’un, ni l’autre. Elle porte un regard lucide sur son existence et sur ce qu’elle vit aujourd’hui. Elle n’a jamais été mariée et n’a jamais eu d’enfants. «Pas de port, pas d’attache !» aime t-elle clamer. «Personne ne me manque et je ne manquerai à personne !» Son teint d’albâtre et ses cheveux gris lui donnent un air angélique, dont elle sait jouer pour obtenir ce qu’elle veut. Elle tend les bras pour admirer son ouvrage, destiné à personne d’autre qu’aux poupées qui occupent sa chambre, et se met à rire avec les autres mamies qui l’entourent.

— J’aurai vraiment fait une piteuse grand-mère, n’est-ce pas ? dit-elle en les regardant. Et de rire de plus belle.

Et moi, je suis seul. J’aime ça. Si je n’étais pas obligé de descendre au salon, je passerai l’après-midi dans ma chambre. Les infirmières me disent que je deviens un vieux ronchon et qu’il n’est pas bon de rester seul, que je devrais participer aux activités avec les autres. Cela m’arrive bien sur, je ne suis pas toujours derrière ma fenêtre, mais le printemps est une saison qui me fascine. Je peux passer des heures à observer la nature. Je n’y faisais pas attention quand j’étais plus jeune. J’ai habité en ville une grande partie de ma vie, mais surtout, je n’ai jamais pris le temps de m’arrêter. Il n’y a que l’océan qui m’ait toujours attiré. On ne sait pas apprécier ce qui est important. Ce n’est que quand on perd les choses et les gens que l’on se rend compte qu’on n’a pas assez aimé. Et maintenant que j’avance vers la fin, le printemps semble symboliser cette vie à laquelle on s’accroche tous.

Cela fait maintenant dix ans que je suis dans cet hôpital. Au début, cela m’a été insupportable. Ca y est, j’avais atteint le seuil de tolérance que pouvaient supporter mes proches. J’étais devenu un vieillard, de ceux qui deviennent trop dépendants pour qu’on s’en occupe seul. Désormais, je ne posséderai plus rien, je n’aurai plus de lieu vraiment à moi et mon emploi du temps me serait dicté par des femmes en blancs. Qu’est-ce que ça peut bien leur faire que je souhaite me lever à midi ou bien que je décide de boire un verre de plus pour mieux trouver le sommeil un soir ? Tout ça m’est interdit ... Honnêtement, je me débrouillais très bien sans rien demander à personne. Mes voisins m’aidaient pour les provisions trop lourdes, mais pour le reste, j’en avais vu d’autres. Mes voisins étaient siciliens, ils étaient arrivés en France peu de temps après la seconde guerre mondiale. La main d’œuvre volontaire était recherchée pour rebâtir le pays, et Luiggi était un rude gaillard. Ses mains étaient impressionnantes, deux fois plus larges que les miennes et ses épaules laissaient augurer une force de la nature. D’un naturel dégourdi et habile, il avait réussi à offrir à sa femme un foyer agréable, ou rien ne manquait, et quatre beaux enfants. C’était là sa plus grande fierté. Ses enfants et son Alfa Romeo qu’il astiquait le week-end pour attirer l’œil des passants. Il parlait fort, avec un bel accent, et aimait rire de tout. Les soirs de foot à la télévision, c’était un concert de jurons en italien, tantôt à l’égard de l’arbitre, tantôt à l’intention des joueurs qui ne produisaient pas le jeu qu’il était en droit d’attendre. Maria, son épouse, en faisait ce qu’elle voulait. Il en était amoureux fou et, s’il ne rechignait pas à regarder d’autres jupons, son amour pour elle était inconditionnel. Leur appartement laissait échapper des odeurs d’épices, d’huile d’olives et de sauces qui mijotent. Ils étaient très accueillants, parfois trop envahissants pour un vieux bonhomme comme moi, mais le caractère jovial de ce joyeux drille faisait qu’on lui pardonnait tout.

Mon fils passait une fois par mois environ avec sa femme et ses enfants. Puis les enfants ont grandit et ne l’ont plus accompagné. Ils avaient leurs occupations, mais ils me faisaient dire qu’ils pensaient très fort à moi. Il a fini par venir seul, de moins en moins régulièrement. Un jour, il a décrété que je ne pouvais plus vivre isolé de tous dans mon petit quartier, que c’était pour mon bien et qu'il fallait que je comprenne combien il était préférable que je sois entouré, qu’il s’inquiétait pour moi. Il m’a annoncé ça avec un tel détachement. Au fond, je le comprends. Cela soulage tellement la conscience. Il peut oublier de m’appeler désormais, il sait que je ne suis pas seul de toute façon, le fait de prendre des nouvelles n’est plus aussi vital. Je n’aurai jamais imaginé y vivre aussi longtemps, mais il faut croire qu’il me reste plus de ressources et de résistance que je ne l’imaginais. Ce que je supposais être un mouroir devient de jour en jour un chapitre de ma vie.

                                                      *

Le réveil est le moment de la journée que j’aime le moins. Essentiellement, parce que je ne décide plus de l’heure ! Ce n’est pas qu’être matinal me dérange, de toute façon à mon âge, on dort beaucoup moins, mais ne pas avoir le choix m’exaspère. Généralement, je suis déjà réveillé. J’entends les deux infirmières passer de chambre en chambre et je me lève avant que l’une d’elles n’entre dans la mienne. Elle ouvre la porte énergiquement, débarque comme un ouragan et me trouve assis sur mon lit comme tous les matins. Elle affiche un sourire obligé, me traite avec condescendance en me parlant comme à un enfant. Ses gestes répétés, devenus automatiques, lui permettent de remettre de l’ordre dans cette chambre déjà trop bien rangée en un temps record. Elle replace le cadre avec la photo de famille de mon fils au bout du bureau sur lequel elle passe un petit coup de chiffon. Pendant ce temps, elle me fait la conversation, tout aussi machinale, me pose les questions habituelles dont elle écoute distraitement les réponses.

— Alors, comment va M. Lavau ce matin ? Vous avez bien dormi ? Vous avez bonne mine en tout cas. Il fait beau aujourd’hui, ça va être une journée très chaude, il faudra boire suffisamment et éviter le soleil cet après-midi. Si vous sortez ce matin, n’oubliez pas de prendre votre casquette et ne partez pas trop loin. Des animations sont prévues dans la partie ombragée du parc cet après-midi et un gouter sera servi à 16 heures, et il y aura un concert d’ailleurs. 

Sa voix mielleuse, son ton enfantin et sa gentillesse excessive m’indisposent au plus haut point. Elle ne semble pas réaliser que j’ai presque quatre fois son âge, j’ai traversé l’une des plus grandes guerres de l’histoire, j’ai enterré mon premier fils et j’ai affronté tous les écueils de la vie. Je lui réponds d’un air effacé.

— Vous faites votre toilette et je vous apporte votre petit déjeuner ? 

En disant cela, elle me jette un petit coup d’œil pour détecter une éventuelle hésitation de mon côté. Elles savent qu’il n’est pas nécessaire de m’aider pour ma toilette, mais elles me tendent la perche chaque matin, car l’inéluctable arrivera tôt ou tard. Ce qu’elles considèrent comme un désir d’autonomie n’est en fait qu’une volonté de garder un peu de ma dignité. Je sens que cela ne durera plus très longtemps et qu’il me faudra me résigner, mais tant qu’aucune odeur suspecte ne viendra me trahir, on me fichera la paix. Je me déshabille dans ma petite salle de bain et je me regarde dans le miroir. Je remarque que ma peau semble envelopper maladroitement ma carcasse, tout est distendu, comme un vieux manteau usé qu’on aurait posé négligemment sur un cintre. Cependant, dans mon regard, je croise de nouveau le jeune homme que j’ai été, celui qui était fort, plein d’espérance et de vigueur. Il faut au moins que je garde ça.

Quelques minutes plus tard, elle ajuste les rideaux en m’attendant. La fenêtre ouverte fait entrer l’air frais du matin et l’odeur du gazon fraichement tondu envahit ma chambre. Je remercie le ciel d’être vivant à cet instant.

Mon petit déjeuner est servi sur le plateau surplombant mon lit mais je décide de le prendre sur le bureau près de la fenêtre. La même composition que tous les matins : un café noir sans arôme, des tartines beurrées, un verre de jus d’orange et un petit bol de fromage blanc.

Je trempe ma tartine et mord doucement. Le petit vent et l’odeur du café me ramènent il y a longtemps, quand nous prenions notre petit-déjeuner sur la terrasse avec mon frère. Ma mère nous apportait du café, du jambon de Bayonne, des œufs et du pain chaud. Nous engloutissions tout cela comme des gloutons avant d’aller travailler. Le matin nous pêchions en mer et l’après-midi nous aidions notre père à l’épicerie. C’était quelques années avant la guerre.

Je crois entendre les vagues de l’océan puis je me rappelle qu’il se situe à quelques kilomètres de là et qu’il ne peut s’agir que d’une méprise de ma part. Les sens nous lâchent un peu avec le temps et l’on devient moins sur de ce que l’on entend et de ce que l’on voit. J’aimerai bien revoir l’océan, juste une dernière fois. Marcher dans le sable ne serait pas commode, cependant j’ai besoin de réussir cela une dernière fois. Je veux être capable de dominer mes douleurs, mes peurs et mes incapacités. J’ai besoin de voir quelque chose de grand, de fort et d’infini. Je veux y retourner en sachant que ce sera la dernière fois. En être conscient. Comme lorsque l’on fait ses adieux à un ami que l’on voit pour la dernière fois. Malgré ma bonne santé (pour un gars de mon âge), le temps qu’il me reste à vivre n’est plus très long. Je le ressens dans ma chair. Le corps a son langage, il suffit d’écouter. Le marathonien sait qu’il doit s’oxygéner d’avantage quand il a un point de côté. Vous baillez quand vous avez sommeil. Vous savez identifier les signaux lorsque vous avez faim. Ce serait compliqué à expliquer, mais c’est comme lorsque l’on fait un très long trajet en voiture et qu’un avertisseur sur le tableau de bord vous signale qu’il est temps de s’arrêter et que quelque chose ne va pas.

Je ne me sens pas malade pour autant. Je subi des contrôles médicaux quasi journaliers ici, le moindre problème serait analysé à temps, mais on ne peut pas sans cesse repousser l’inévitable. La réalité, c’est que je suis juste fatigué. Fatigué et seul. Le médecin me dit que je serai un beau centenaire, que mon corps est encore robuste. C’est vrai que je me porte bien, j’arrive même à me promener seul en prenant mon temps.

Le temps. Finalement, tout est rapport au temps. Le temps qu’il nous reste. Le temps qui passe et que nous tentons de remplir sans cesse pour ne pas penser. C’est certainement une des seules richesses de notre vie, mais nous n’en sommes pas les gestionnaires. Les gens accumulent toutes sortes de biens, mais quand le grand manteau noir et froid vient nous recouvrir, on serait prêt à tout donner contre une heure de vie supplémentaire. J’ai vu des jeunes gens mourir, mon propre fils d’ailleurs, des plus vieux aussi depuis que je suis ici. Leur visage affichait à chaque fois un air hébété, du genre « ce n’est pas le moment, je ne suis pas prêt ! Reviens me chercher plus tard s’il te plait. » Il est amusant de constater qu’on nous prépare à presque tout au fil de notre vie. Les magazines étalent des dossiers complets nous initiant aux exercices nécessaires pour se construire un corps présentable en prévision des vacances à la plage, pour préparer notre peau au soleil, affronter l’automne en faisant le plein de vitamines, mais jamais, à aucun moment on ne nous prépare au dernier long voyage. Vous imaginez les titres : « Grand dossier : 10 conseils indispensables pour mourir en beauté » ou bien un ouvrage « La mort pour les nuls ». Que voulez-vous, la mort n’est pas vendeuse, nous sommes donc condamnés à nous laisser surprendre.

Les activités matinales ne me convenant pas, j’avertis l’infirmière de service que je pars me promener un peu vers le centre ville pendant une petite heure. À mon rythme, je n’irai pas très loin, mais ça suffira à me dégourdir les jambes. Je traverse le parc aussi rapidement que je le peux, c’est à dire pas très vite, pour passer davantage de temps à l’extérieur. Durant mes balades, j’arrive à me sentir libre. Une liberté toute relative car je ne peux pas tout à fait aller où je veux à cause de mes jambes et de mon heure de retour programmée. J’essaie d’éviter le centre ville. Les gens y marchent trop vite et moi trop lentement, je finirai certainement allongé par terre, et pour les gars de mon âge, la chute est l’une des pires choses qui puisse nous arriver. D’abord parce qu’on n’a plus la force de se réceptionner et ensuite parce qu’on ne peut plus se relever sans être assisté ! Sans compter que la plupart du temps, on se casse ou on se foule quelque chose. Si je tombe, cela signerait certainement mon assignation à résidence ad vitam. Un résident qui échoue sur le trottoir, ça fait mauvais effet pour un établissement de ce type et par peur d’un procès de la famille, le médecin m’enfermerait à double tour. Je marche pendant quinze minutes puis je me repose en m’appuyant sur un mur. Je suis devenu une ombre. J’erre sur les trottoirs de notre ville et mon image n’attire plus pas les regards. Parfois un œil plein de compassion glisse sur moi. Je n’ai pas besoin de pitié, je ne suis pas malade, je suis âgé et c’est ce que l’on se souhaite tous. Avoir une longue vie. On désire tous vivre longtemps, mais sans jamais devenir vieux ! On traverse la vie comme si elle allait durer toujours. Les jeunes me croisent, comme un vestige d’une autre époque. Quand on est jeune, on imagine que les vieux ont toujours été vieux et qu’on ne sera jamais comme eux, mais la réalité nous rattrape bien vite. On ne sait pas savourer la jeunesse quand on est en plein dedans, et on s’aperçoit trop tard qu’on n’en a pas assez profité quand elle nous a quitté.

Sur la place de l’église, des vendeurs installés derrière de petits kiosques à roulettes vendent des olives, des poulets rôtis, des poissons de toutes sortes, pibales, encornets, merlus, et quelques crustacés. C’est un concours vocal, chacun haranguant la foule des touristes déjà présents. Les odeurs se répandent tout autour et attisent les appétits. Nous ne sommes qu’au début du printemps, et pourtant les promeneurs sont nombreux, affichant polos colorés, lunettes de soleil, petit pull sur les épaules et cheveux au vent, la parure complète de la réussite sociale. Les parents ouvrent la marche, bras dessus-dessous, tandis que leur progéniture les suit péniblement, les yeux rivés sur leurs téléphones et les doigts martelant l’écran. Quelques surfeurs s’en vont vers la plage, leur planche sur le dos. Un peu plus loin, après les petits palmiers disposés en rangées de chaque côté de l’avenue, s’étend le marché local. J’aimerai aller jusque là, admirer le florilège de vie, d’odeurs et de couleurs mais il y a trop de monde et je ne m’y risque pas. Je remonte la petite rue qui me ramène à la maison de retraite. J’évite volontairement les grandes artères où les petits commerces et les bars qui faisaient vivre la ville ont été remplacés par de nouvelles boutiques. Produits de luxe, téléphones portables, banques, souvenirs _ dont la plupart sont fabriqués à Taïwan _ , et chaînes de restauration règnent souverainement sur le cœur de la commune. Aujourd’hui, le centre est devenu un piège à touristes. Le soleil de midi monte peu à peu et je franchis le portail pile à l’heure du déjeuner.

L’après-midi, avec Roger, un autre résident, nous décidons de participer à l’activité « art-thérapie ». Il me l’a conseillé après avoir assisté à la première séance la semaine précédente. L’atelier consiste à se découvrir soi-même au travers d’une activité vaguement théâtrale. Que des tous jeunes arrivent à nous convaincre qu’on va en apprendre davantage sur nous mêmes à notre âge, ça l’a fait sourire. Roger est le type parfait de celui qui se découvre une nouvelle vie à 85 ans. Il vit dans cet univers comme un lycéen, toujours à l’affut de la moindre blague, se riant de tout et de rien. Cette existence lui convient très bien. Marié pendant plus de quarante ans à une femme querelleuse au caractère en acier trempé, il a l’illusion de jouir d’une liberté inédite. Je passe la plupart de mon temps avec lui. Nous sommes une dizaine de personnes à attendre devant la salle quand l’animatrice arrive. Elle a la quarantaine passée, les cheveux teints en blond, tendance canari, et tirés en arrière, le teint hâlé et l’allure sportive. Une paire de lunettes de soleil Channel repose fièrement sur le sommet de son crâne. Elle porte deux sacs dont on voit sortir quelques accessoires, dont une perruque, du papier et des crayons, qui serviront certainement à égayer notre petite séance. Lors des présentations, pour ceux qui ont loupé la première session, j’apprends qu’elle se prénomme Cynthia, qu’elle exerce dans le domaine de l’animation depuis une vingtaine d’années et qu’elle est arrivée dans la région il y a un peu moins d’un an. Elle nous expose ensuite ce que nous allons entreprendre aujourd’hui. En groupe de deux, nous écrivons un petit sketch faisant ressortir une émotion de notre choix au sein d’un dialogue entre deux personnages. Les plus téméraires pourront même venir jouer leur œuvre devant tout le monde.

Le vieux Charles est posé comme un bibelot horrifique au fond de la salle, arborant son rictus comme à l’ordinaire. Il n’y a rien à faire, j’ai beau m’apitoyer sur son sort, il me flanque la trouille. Silencieux, prostré sur son fauteuil roulant au fond de la salle, j’ai l’impression qu’il nous épie et nous maudit dans des murmures inaudibles. Un petit frisson me parcoure le dos.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Roger me sort de mes sombres pensées. — Ah, je ne sais pas, c’est toi qui m’a entrainé ici l’artiste, alors fais parler ton imagination maintenant ! — Voyons, les émotions … J’en ai eu une belle représentation quand ma femme était vivante. Une seule de nos scènes de ménage suffirait à alimenter plusieurs après-midi ! Mais c’était surtout des monologues de Simone, je n’étais qu’un piètre acteur dans le grand théâtre de ma vie !  Il me regarde d’un air faussement triste puis se met à rire.

A la fin de l’atelier, je ne me connais pas mieux, c’est un fait. Nous avons griffonné sur un bout de papier quelques éléments, mais uniquement pour donner l’impression de nous intéresser au sujet. Cynthia semble autant soulagée que nous d’être arrivée à la fin et c’est d’un grand sourire, faisant apparaître une dent en argent, qu’elle nous souhaite une agréable soirée et nous dit à la semaine prochaine.

Alors que je m’apprête à quitter la salle, elle s’avance vers moi. — C’était votre première séance avec nous, n’est-ce pas ? — Oui, absolument, la toute première. — Qu’en avez vous pensé ? — Franchement ? — Oui, franchement ! — Hé bien, cela m’a occupé une petite heure, c’est déjà pas si mal. Quant à la recherche de moi-même, très honnêtement … — Vous comprenez qu’on n’obtient pas des réponses en une séance, ce n’est pas une science ésotérique, c’est un travail de longue haleine. Ces petits exercices, aussi futiles qu’ils puissent vous paraître, ouvrent des portes, des voies de réflexion qui nous aide à mieux comprendre certains de nos choix, certaines de nos réactions. — Vous savez l’âge que j’ai ? Les portes qui devaient être ouvertes l’ont déjà été, et celles qui demeurent fermées ont certainement de bonnes raisons de l’être. On n’enfonce plus les portes à mon âge.

Je sors de la salle en me promettant de ne pas y revenir. En réalité, l’animatrice est gentille, elle paraît un peu blasée par son travail, mais elle laisse tout de même apparaître une certaine empathie à notre égard et un réel désir de nous aider et de nous accompagner. Je dois avouer que je suis un peu tendu ces derniers jours. Il y a quelques mois, mon passé m’est revenu violemment à la figure, comme un boomerang qu’on aurait lancé vigoureusement puis oublié. Il y a des évènements qui vous suivent toutes votre vie. Ils vous offrent un répit durant quelques années parfois, pour mieux vous rattraper un peu plus tard. C’est un combat cruel contre ma propre mémoire.

Cette jeune infirmière, Emilie, a fait ressurgir une époque de mon passé que je pensais profondément enfouie. Elle était en congé ces deux dernières semaines, et cela m’a permis de prendre un peu de distance. Mais mon répit n’aura été que de courte durée, elle revient demain et avec elle, le flot d’émotions contradictoires qui me submerge à chaque fois …


Chapitre 2

Je me souviens de la première fois où je l’ai vue. C’était le début de l’après-midi et je m’étais assoupi sur mon lit. Une conversation entre le Directeur et une voix que je ne connaissais pas encore m’a tiré de ma somnolence. Je l’ai entendu lui souhaiter bon courage et lui rappeler qu’elle était la bienvenue. Et puis les pas se sont rapprochés. Elle a passé le seuil de ma chambre, légère comme un rêve, terrible comme une hallucination, presque vaporeuse à cause de la faible lumière et de mes yeux encore engourdis. En la voyant, mon cœur s’est arrêté, j’ai failli pousser un cri, j’ai senti mon visage pâlir et mes forces me quitter. J’ai bien cru ma dernière heure arrivée.

Et alors l’apparition fantomatique s’est adressée à moi : — Bonjour, je m’appelle Émilie. Je suis votre nouvelle infirmière, je serai là les après-midi jusqu’en fin de soirée durant quelques mois. Si vous avez besoin de quoique ce soit, n’hésitez pas à m’appeler. 

Sur ce, elle me sourit, parcourut ma chambre et arrangea deux trois petites choses.

Il m’a fallu fournir un effort considérable pour me ressaisir et refouler ce regard médusé et ma bouche béate. Je continuais néanmoins de la dévisager quand je lui répondis.

— Hmm ... Euh, oui bonjour, moi c’est Henri. Bienvenue dans notre petit monde merveilleux.

Ainsi elle n’était pas le fruit de mon imagination, ni même un fantôme venu me dire qu’il était l’heure du départ, mais simplement une ressemblance extraordinaire qui viendrait désormais frapper à ma chambre tous les après-midi à treize heures. Dieu qu’elle ressemble à Anna !

                                                         *

Anna a été ma première femme et certainement mon unique amour. Nous étions en 1944, un an avant la fin de la guerre. Ce jour-là, j’avais passé la matinée à aider Louis, mon frère aîné. Je m’étais levé quelques heures avant l’aurore, le corps lourd de sommeil. Lui m’attendait déjà dans la cuisine, fin prêt, un verre de Cognac à la main.

— Tu traines trop, me dit-il. Le poisson ne t’attendra pas. — Et toi, tu bois trop. Bientôt je n’oserai plus aller sur l’océan avec toi. Les poissons reconnaitront ton haleine et fuiront notre bateau !

Il ébouriffa mes cheveux de sa grosse main calleuse en rigolant et me servit un verre, avec un peu de pain de seigle grillé et du poisson. Nous n’avions que deux ans de différence, mais il prenait son rôle d’aîné très au sérieux. J’étais son petit frère, et notre différence de gabarit jouait en ma défaveur de toute façon. Il me surplombait d’une dizaine de centimètres et était bâti comme un pilier de rugby, alors que j’avais un physique élancé, mais robuste. Ses cheveux et ses yeux couleur de jais lui conféraient un aspect un peu mystérieux et une maturité emplie d’assurance. Moi, j’avais hérité du regard de ma mère, ses yeux verts, dans lesquels j’aimais me perdre quand j’étais enfant. Louis était bel homme, il le savait mais n’en était pas arrogant pour autant. C’était mon frère et je l’aimais par dessus tout.

Nous partîmes de la maison, balluchon sur le dos et marchâmes jusqu’à la plage où était arrimée notre petite barque. Nous passâmes la matinée le long de la côte, jetant nos filets et les remontant sans cesse, rejetant à l’océan les gros poissons. Nous ne pouvions pas aller très loin, la pêche était très règlementée et réquisitionnée par l’occupant. Nous ne faisions pas de grosses prises et tentions d’attirer le moins possible l’attention sur notre activité. Vers onze heures, nous regagnâmes la plage, avec un sac en toile de jute rempli de petits poissons. Arrivés à la maison, nous les préparâmes cuits à la poêle sur de l’huile d’olives avec quelques légumes que notre oncle nous avait apporté en douce la veille. Nos parents mangèrent avec nous, et ce fut, sans que nous le sachions, notre dernier repas familial. Louis nous fit rire en imitant ma mine fatiguée du matin, avec mes cheveux hirsutes et mes grosses cernes sous les yeux. Je ris de bon cœur, puis nous remontâmes dans notre chambre où nos paupières tombèrent aussi vite que nos corps sur nos matelas. En début d’après-midi, les sirènes retentirent, et mon frère sauta sur moi pour me tirer d’un rêve parfait.

— Ça doit être les alliés, réveille-toi, il ne faut pas louper ça !

Je me frottais les yeux d’une main en tentant de remettre mes chaussures de l’autre. Il me donna un coup de poing en me pressant de me dépêcher. Je descendis les escaliers en baillant tout en frottant mon épaule endolorie.

Il vissa son béret sur sa tête et m’entraina avec lui hors de la maison de nos parents. Etant donné notre situation géographique, tout le monde avait imaginé un débarquement allié, et pourtant c’était bien des dizaines et des dizaines d’avions que nous voyions arriver à l’horizon. Je finis par arrêter de les compter et mes yeux se posèrent sur mon frère. Il les contemplait, brillants au soleil de ce bel après-midi de mars. Puis il se mit à courir dans la rue qui menait vers le Grand-Hôtel que les Allemands avaient réquisitionné, m’entrainant avec lui dans sa course frénétique. La première secousse me fit presque perdre l’équilibre, mon frère de son côté criait et sautait en levant les bras au ciel. Il y avait pas mal de gens dans la rue, attirés par la curiosité. Un homme sur un balcon nous cria de nous réfugier, du moins c’est ce qu’il tenta de faire, car sa phrase se termina dans un gargouillis de sang et une décharge de mitraille. Son corps déchiqueté tomba comme en lambeaux dans l’obscurité de son séjour. Puis ce fut un déferlement sourd, des cris, de la fumée, de la poussière, du feu et des gens qui paniquent, comme des fourmis qui s’agitent lorsque l’on donne un coup de pied à leur fourmilière. Le sol tremblait et d’un coup le soleil disparut, laissant place à l’obscurité et au froid. Mon frère s’affala sur moi et au même moment, je vis la tête casquée d’un soldat allemand traverser la fenêtre du deuxième étage d’une maison en face de moi, comme un ballon de rugby entre deux poteaux de but. Il y eut encore une grosse secousse et une pluie de gravats s’abattit sur nous. Puis ce fut un silence sourd et pesant qui sembla durer une éternité. Je n’entendais que mon sang battre dans mes oreilles. Personne n’osait bouger, on n’entendait pas un murmure, pas même un chuchotement. Nous attendions tous la suite. Ce fut le pleur d’un enfant qui brisa le silence, puis des femmes qui appelaient un mari ou un fils depuis les fenêtres de leurs maisons. Encore abasourdi, la chaleur rassurante du corps de mon frère semblait m’isoler du reste du monde. Sa main près de mon visage sentait l’eau de mer et le poisson qu’il avait péché le matin même. Je crachai à terre. J’avais la bouche pâteuse, pleine de poussière, ma salive avait un goût de ciment. Je repris mes esprits et m’enquis de l’état de Louis : — Louis, ça va ? Tu sais, je ne suis plus un gamin, ce n’était pas la peine de me protéger ! rouspétai-je fièrement. Je senti un liquide chaud et épais couler sur ma tête, puis sur ma joue. Je me retournais alors et fit basculer son corps lourd sur la route. Un éclat de métal était venu se loger au milieu de sa gorge et ressortait par sa joue droite. Du sang s’échappait par à-coup de la blessure qui lui dessinait un sourire morbide. Agenouillé à ses côtés, ma main dans la sienne, je le voyais s’éteindre en me regardant, totalement impuissant, ne sachant faire autre chose que de laisser mes larmes rouler sur mes joues crasseuses. Je regardais l’agitation autour de moi. J’entendais les gémissements et les appels aux secours, puis les premières sirènes des ambulances. Au bout d’un certain temps, que je n’ai pas su compter, des ambulanciers sont arrivés. Ils se sont penchés sur mon frère et l’un deux fit une moue et un geste semblant définir les faibles chances de survie.

— On l’emmène quand même, on verra sur place, lui répondit son collègue. — Et lui ? Il n’a pas l’air en bon état non plus. — Fais le venir, il nous reste une place. On reviendra pour les autres ensuite.

Comme j’étais maculé de sang et manifestement en état de choc, ils me prirent avec eux. Je ne ressentais rien, j’étais comme figé dans le temps, j’obéissais et suivais sans comprendre, sans rien analyser. Mon corps était bien là, mais mon esprit était comme en sommeil. Je les voyais s’agiter sur le corps de mon frère, mais je savais que c’était sans espoir. On lutte pour la vie mais elle est tellement fragile. Arrivés à l’hôpital, ils m’emmenèrent avec eux et le brancard qui portait mon frère prit une autre direction. J’aurai voulu lui dire au revoir, mais je me suis contenté de tendre la main dans sa direction, sans dire un mot en tenant la main de l’infirmier qui me conduisait vers une salle d’attente. L’odeur habituelle d’éther avait laissée place à celle du sang et de la mort. Quelques heures plus tard, une infirmière me fit signe de la suivre et me conduisit le long d’un couloir jusqu’à une petite salle vétuste. Elle m’aida à retirer ma chemise et s’arrêta un instant. Ses yeux parcoururent mon visage, puis mon torse maculé de l’âme de mon frère. Elle approcha sa main de mon bras et toucha une plaie dans laquelle était encore enfiché un éclat de métal qu’elle arracha d’un geste vif. La douleur violente comme une décharge électrique me fit brusquement retrouver mes esprits.

— Je suis désolée, ça allait être douloureux de toute façon et vous prévenir n’y aurait rien changé, me dit-elle. Vous étiez à demi-inconscient mais vous avez l’air d’aller mieux non ? — Ça va mieux oui. Je n’avais pas remarqué cette blessure. Tout ce sang n’est pas le mien. — Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas grand chose et vous serez vite remis sur pied. Vous avez également quelques contusions au visage qui disparaitront assez vite. Vous avez vu la ville ? Il y a beaucoup de dégâts ? — Je … Je ne sais pas. J’y étais mais il y avait tellement de bruit, de fumée et de poussière … Tout a été si rapide, je ne saurai vous dire … — J’aimerai que cette guerre se termine ! Nous avons été relativement épargnés jusqu’à aujourd’hui, mais on entend tellement de choses autour de nous. Deux médecins des villages alentours devaient rejoindre l’hôpital pour nous aider mais à leur arrivée ils ont été “réquisitionnés“ par une voiture allemande. Ils les ont emmenés pour soigner leurs blessés. Et nous, que sommes nous censés faire hein ? 

Je lu dans ses yeux cette détermination que je lui ai toujours envié par la suite et je crois que je suis tombé amoureux d’elle à ce moment là. Je ne l’ai pas réalisé immédiatement, tout groggy que j’étais. Elle m’observa, cherchant à creuser au plus profond de mes yeux si j’étais une personne de confiance, puis elle se ravisa et se tut, réalisant qu’elle avait probablement été trop loin puis se concentra sur les points de suture qu’elle venait d’entamer.

— Mon frère est mort. Je lançai cette phrase sans réfléchir, d’une voix monocorde. Je ne sais pas si je l’ai dit pour elle ou pour tenter de m’en convaincre, mais elle leva les yeux sur moi. — Pardon ? — Mon frère est décédé cet après-midi durant le bombardement. Il m’est tombé dessus et quand tout était fini, je l’ai retrouvé mort, la gorge tranchée … Je ne sais pas s’il est mort en tentant de me protéger ou bien s’il m’a protégé en mourant. Le fait est qu’il n’est plus là. — Je suis désolée pour vous. Beaucoup de blessés arrivés cet après-midi sont décédés ce soir. Vous avez d’autres parents, de la famille ici ? — Mon père et ma mère. J’espère qu’ils vont bien. Je dois sortir et aller les voir, m’assurer qu’ils vont bien. Et puis, je dois leur apprendre que Louis est mort. — J’aurai fini dans deux minutes, vous serez libre d’aller où il vous plaira à ce moment là. Nous n’aurions pas pu vous garder de toute façon, nous n’avons plus de place.

Elle s’empressa de nettoyer la plaie fraichement recousue, me fit avaler un cachet contre la douleur puis me tendit ma chemise. Elle partit vers le petit lavabo, ôta ses gants de plastique et se lava les mains pendant que j’aboutonnais ma chemise. Sa taille était si fine que j’avais l’impression que j’aurai pu en faire le tour avec mes deux mains. Elle avait fêté ses vingt ans la semaine précédente, mais quelque chose dans son regard laissait penser qu’elle avait vécu deux vies. Pourtant, je décelais en elle, malgré l’atmosphère du moment, une véritable candeur. La guerre l’avait probablement transformée, mais elle avait conservé, certainement au prix d’une incroyable force de caractère, son innocence et une espérance enfantine. Le contraste de ses cheveux noirs sur sa peau pâle semblait la faire sortir tout droit d’un tableau italien. Ses yeux, d’un bleu si intense qu’ils lui conféraient une pureté absolue, étaient fixés dans le vide, laissant paraître sa fatigue. Elle avait du travailler sans interruption depuis des heures et c’était là son premier moment de répit. Appuyée contre une chaise, elle s’essuya les mains et contempla une pile de serviettes, bandages et autres bouts de tissus usagés dans un bout de la pièce. Sans doute essayait elle de recomposer dans sa mémoire ceux à qui appartenait tout ce sang, tous ces visages qu’elle avait vu défiler, noyés dans un océan de souffrance. Elle semblait avoir oublié ma présence, et moi, je la contemplais. Au milieu de cet univers nauséabond, elle était belle. Magnifiquement belle. J’aurai voulu rester là des heures à échanger nos silences, j’aurai aimé la prendre dans mes bras pour mélanger nos souffrances, mais je n’en fis rien. La guerre m’avait volé mon frère. Cette jeune infirmière venait de ravir mon cœur. À tout jamais. À cet instant, je fus pris d’une violente nausée. J’étais en colère contre moi-même. Comment de tels sentiments pouvaient-ils l’emporter à un moment pareil ? Je me repris et réajustant mon col, je la remerciais et lui dis au revoir. Alors que je m’apprêtais à quitter la petite salle où je venais de faire la plus belle rencontre de ma vie, elle prit la parole :

«  - Concernant votre frère, ça n’a pas d’importance la façon dont il est mort. - Pas d’importance ? Que voulez-vous dire ? » lui répondis-je, très surpris par ses propos. « - Vous vous demandiez tout à l’heure s’il était mort en vous protégeant ou s’il vous a protégé en mourant. Quelle importance. Il vous aimait n’est-ce pas ? Vous êtes certainement vivant grâce à lui, et j’imagine qu’il n’aurait pas voulu qu’il en soit autrement. Vous avez la vie devant vous maintenant, ne la gâchez pas dans des remords inutiles ! »

Comme je ne savais pas quoi répondre, je ne lui répondis par rien d’autre qu’un petit geste de la tête en guise de remerciement. Je quittais l’hôpital et m’enfonçais dans la nuit froide et calme. L’odeur des incendies et quelques lumières d’ambulances témoignaient encore de la furie qui avait chamboulé nos vies quelques heures plus tôt. Un ambulancier qui repartait en ville me proposa de me déposer. Quelques instants plus tard, il me faudrait annoncer la mort de Louis à mes parents, il me faudrait affronter leur chagrin et trouver les bons mots pour atténuer leur souffrance. Je leur parlerai de son courage, de la façon dont il m’a couvert, moi son éternel petit-frère, comme lorsque nous étions enfants et que nous nous confrontions à des ennemis imaginaires. J’entourerai ma mère de mes bras, je poserai ma main sur l’épaule de mon père et nous pleurerions tous ensemble, mais pour l’heure, la tête posée contre la vitre froide et embuée de l’ambulance, je ne pouvais m’empêcher de penser à elle.

  • C'est en parcourant les commentaires d'un autre site que je suis tombée sur les deux premiers chapitres de "Je ne suis qu'une âme". La finesse d'écriture et l'intention d'émotion m'ont tout de suite catapultée dans la peau d'un petit vieux. Ce texte est émouvant au possible et il serait bien dommage de le catapulter aux archives, telle une oeuvre inachevée après quelques instants de premier souffle. Je me réjouis d'avoir la chance un jour d'en lire la suite et, qui sait, la fin. Gros coup de coeur!

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    elea

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