Je veux mourir maman

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Mon oreiller est dorénavant greffé au trois-quarts de mon visage, creusé, et ne semble plus vouloir me quitter. Parfois, j'imagine que c'est un garçon qui ressert son étreint sur moi et ne veuille plus me laisser partir. Ses bras encerclent mon corps menu et je me glisse tendrement contre son torse chaud et accueillant. Je ne suis pas une perverse, je ne fais jamais de rêves à caractères sexuels. En vérité, je n'ai pas la moindre idée de ce que peut bien être une étreinte amoureuse, ou ne serait-ce qu'un brin d'attention à mon égard. Du moins, depuis que maman est partie.

Cela fait bien longtemps que je n'ai plus la force de sortir de mon lit, la seule force capable de me sortir de mes couettes, est ma vessie en alerte. Ou oncle Kenny, lorsqu'il comprenait qu'encore une fois, je ne me lèverai pas. Malheureusement, oncle Kenny, cette force presque plus entraînante que mes besoins naturels, bien plus joyeuse et capable de combattre à ma place mes angoisses, et un démon qui s'appelle "la flemme", s'est vu se prendre un K.O. par "Cancer the killer". Contraint par la maladie de déménager à l'hôpital pour soins intensifs, mon oncle s'est replié face à "la flemme" pour un combat entre la vie et la mort.

Désormais, je survis, la vie n'est plus un cadeau pour moi mais un poison, je croule sous le poids de mes malheurs et je n'ai pas la moindre idée de ce que je souhaite à l'avenir puisque je ne le vois même pas. A vrai dire, je me vois finir mes jours dans un hospice psychiatrique après avoir loupé une tentative de rejoindre maman. Puisque je ne suis pas très douée. Puis converser avec des centaines de psys, pensant pouvoir me redonner goût à la vie en me disant cette phrase bateau : " Mais voyons Diana, tu n'as que 15 ans, tu as toute la vie devant toi !". Oui, c'est bien ça le problème.

Une fois mon oncle parti en séjour, je me suis retrouvée seule, du moins c'est ce que je pensais, et les bruits qui se font entendre autour de moi, me rappellent où j'ai atterri.

Des murmures traversent toute la pièce encore plongée dans la pénombre, et mon nom se fait entendre, mais surtout mon nouveau surnom, "la nouvelle". Puis tout à coup, une main se pose sur mon flanc droit et me secoue brusquement. Une force, certes apte à me tirer de mon lit, mais aussi à m'agacer. En relevant ma tête et en balayant le rideau de cheveux emmêlés devant mon visage, je constate une jolie brune, cheveux mi-longs bien lissés, déjà maquillée de mascara et d'eye-liner, et d'autres produits cache-misère sur le visage, ainsi que d'un rouge à lèvres rouge mettant en valeur ses lèvres pulpeuses. Elle me scrute du coin de son œil gauche, de haut en bas, et finit par me regarder droit dans les yeux, cette fille semble très sûre d'elle et doit être le souffre-douleur de certains pensionnaires.

" C'est quoi ton nom ? Me dit-elle avec un petit hochement de tête rapide de bas en haut, accentuant ce petit ton hautain et méprisant.

- Diana.

- Moi, c'est Marise, je te mets à la page de suite. Tu as atterri dans notre chambre, juste parce qu'il y avait de la place. Mais ça ne veut pas dire que t'es l'une des nôtres. Faut le mériter ma vieille !

Je m'attendais à ce type de conversation ou de bizutage en m'installant dans cet endroit. Ainsi, je ne suis pas surprise ni même apeurée, à ce stade plus rien ne me fait peur. Lorsque vous avez tout perdu et que la mort ne vous effraie plus, Marise de la pension Ariane pour orphelins désespérés, cheffe de la chambre 312, vous fait l'effet d'une mouche qui vous a volé près de l'oreille. Alors, je la regarde, indifférente, hoche la tête machinalement et me lève lentement de mon lit. C'est là que je constate que nous sommes dix dans cette chambre, la gouvernante ne m'a pas donné plus de détails sur le nombre de pensionnaires et de chambres, car je suis arrivée assez tard dans la nuit.

Marise continue à me toiser et à tourner sa tête de gauche à droite, en me fixant puis en regardant ses copines, et finit par lâcher : "On a besoin de bonbecs et de boissons. Va nous en chercher si tu as envie d'être acceptée.

Je réfléchis un instant, l'envie est un terme qui ne fait plus partie de mon vocabulaire, je n'ai pas envie de faire des courses pour Marise et ses moutons. Mais je n'ai rien à faire, aucun but, alors je vais exécuter les ordres de la bergère, tout bêtement.

- D'accord. Vous ne venez pas ?

- Non, on ne peut pas. Bien, alors dépêche-toi. Retrouve-nous en bas pour la liste."

Et sur ces belles paroles de "leader", mêlées à ce sentiment d'insécurité de toute ado souhaitant s'affirmer, Marise et sa suite s'en vont et me laissent seule. Enfin.


Je descends l'escalier en colimaçon qui mène au rez-de-chaussée, vêtu de mon plus vieux tricot en laine et d'un jean délavé, troué par mes soins, lorsque c'était encore la mode, et d'une paire de basket, l'unique que j'ai emporté, pleine de terre séchée. Mes cheveux ne sont évidemment pas coiffés mais attachés en queue-de-cheval car, ils me gênent pour marcher, et c'est utile lorsqu'on survit. Au fur et à mesure de ma descente, j'entends beaucoup de bruits et observe une multitude de jeunes rassemblés dans le hall, chahutant, courant, criant, papotant, pendant que les adultes essaient tant bien que mal de les contrôler et de les faire circuler convenablement. D'ailleurs, ces adultes ne sont pas des enseignants ni même des surveillants. Il me semble que c'est le personnel de nettoyage de la pension. Habillé à l'ancienne. Difficile de gérer une bande de gamins sans éducation si le personnel manque.

C'est là que j'aperçois mes camarades de chambre en ronde autour de leur prêtresse, Marise, qui doit sûrement leur raconter sa dernière aventure amoureuse, ou comment elle a étripé une fille qui l'avait bousculé. Alors que je m'avance pour les rejoindre, je crois entendre une voix m'appeler par mon prénom, je me retourne brièvement puis pense avoir halluciné. Personne ne me connaît ici, c'est impossible. Je continue d'avancer jusqu'à ce qu'une main m'agrippe le bras et me fasse sursauter et trébucher vers l'arrière. Je me vois tomber et dévaler toute la cage d'escalier jusqu'aux pieds des pensionnaires qui hurleront et constateront avec effroi que je suis morte. Enfin.

Cependant cette main m'agrippe tellement fort qu'elle retarde ma mort et me ramène dans mes tourments. J'ai envie de l'insulter, de lui hurler dessus mais, je ne peux pas car c'est lui.

Je reste figé face à l'improbable, cela fait des années que je ne l'avais pas revu et je pensais ne jamais le revoir. Je ne parviens pas à définir ce sentiment qui me traverse mais, quelque chose au fond de moi me laisse penser que cette rencontre n'aurait jamais dû avoir lieu. Du moins pas dans cette vie. Toutefois, ma pensée se brouille depuis quelque temps, j'oublie beaucoup de choses et ce sentiment finit par s'évanouir.

"Alec ?

- Oui ! Oh, que ça fait longtemps Diana ! Une éternité presque que l'on s'était vu ! Mais que fais-tu ici ? Non, pardon, la question est bête concernant cet endroit …

- Ce n'est pas grave. La question est naturelle, comme tu dis ça fait longtemps et pour toi aussi beaucoup de choses ont changé malheureusement.

- Mes parents sont décédés dans un accident de voiture il y a trois ans, et comme ma famille est une belle bande d'enflure, ils ont jugé nécessaire de me foutre dans ce pensionnat, plutôt que de m'accueillir dans l'un de leur somptueux château, dit-il en riant comme à son habitude, même si celui-ci était plus froid. Quand est-ce que tu es arrivée ?

- Hier dans la nuit. Ce fut plutôt rapide, le chauffeur a fait la route en sept heures, en un seul arrêt, et l'on m'a expédié dans la chambre 312. Bonne nuit !

- Tu te retrouves avec l'affreuse Marise !

- Oui, je suis censée la voir pour faire ses courses au market à côté. Je n'ai pas envie d'écourter ces retrouvailles mais elles m'attendent.

- Ne t'inquiètes pas, nous aurons tout le temps de nous retrouver ma chère Diane, me susurre-t-il, Alec a toujours employé des termes à l'ancienne et j'ai toujours trouvé ça séduisant. Alors, je te laisse entre les griffes de la cruelle Marise !-A tout à l'heure, si l'on se croise évidemment.

J'expédie cette dernière phrase tout en m'éloignant de lui pensant avoir fini cet échange mais il m'interpelle une dernière fois.

- Diane ! Qu'est-ce qui lui est arrivée ?

- Elle a été renversée par une voiture, elle est morte sur le coup. Mais elle a sauvé ce chien."

Ce putain de chien.


***

J'aurais dû rester coucher ou tout simplement dire à Marise d'aller se faire foutre. Une fois passée la porte du hall d'entrée, je suis toujours en colère et me dirige vers le dortoir. Cependant, Marise me retient à la porte et me fait signe de la suivre, celle-ci arbore un air lugubre que je n'avais pas encore décelé chez elle mais, qui m'attire telle une hypnose et me pousse à la suivre. Les autres filles marchent elles aussi derrière notre gourou et avançons dans les couloirs de la pension. La tapisserie est très ancienne et je dirais même d'origine, jaunie et pleines de fleurs toutes aussi dégueulasses les unes que les autres. Le parquet grince à chacun de nos pas et longeons un couloir de trente mètres qui arborent des salles de classe se faisant face. On peut voir à travers les carreaux encrassés, les chaises et bureaux, et un tableau noir à la craie dans chacune des salles sans exception. Il y a une symétrie parfaite dérangeante, comme si personne ne rentrait dans ces salles et celles-ci ne faisaient office que de décoration. Arrivé au bout du couloir, une porte se trouve dans l'enfoncement droit du chemin, cachée dans la pénombre et c'est par ici que se dirige Marise. Très troublant et plutôt stressant mais je suis. Après tout ce chemin je ne vais pas reculer, et je suis toujours énervée.

En entrant dans cette pièce, que je pensais au départ obscure, éclairée de quelques bougies accompagnées d'un pentagramme dessiné au sol, je me trouve au final dans une grande salle de réunion. Illuminée grâce aux nombreuses fenêtres laissant entrer le jour. Au sein de cette salle, une assemblée de gosses de mon âge est réunie autour d'une grande table, qui est le résultat de l'assemblage de plusieurs tables, et tous bavardent entre eux. Et puis, je le vois lui, Alec, discutant avec des amis et se retournant à notre entrée, et m'offrant un sourire chaleureux accompagné d'un regard intense.

"Silence !"

Les voix se taisent et les regards se tournent vers celle qui a clamé la fin des bavardages. Marise se tient sur une estrade et nous fixe tous pour sniper le premier qui ouvrirait la bouche.

"Aujourd'hui comme vous le savez, c'est la Toussaint. Aucun cours n'a lieu et donc nous avons la journée pour nous. Il a été décidé par le conseil, en ce jour des morts, qu'aurait lieu un événement que vous attendez à chaque pleine lune. Votre patience est récompensée mes amis car exceptionnellement nous fêterons, toute la journée, jusqu'au dîner, les Augures !

Toute la foule acclame avec ferveur et joie immense, la grande prêtresse Marise, droite sur son estrade. Les Augures ? Je n'ai pas la moindre idée de ce que ça peut être et ne comprend absolument rien à ce qui vient de se produire. Comme si elle lisait dans mes pensées, la prêtresse allait répondre à mes questions et plus étrange, elle me regarde en disant cela : "Les Augures étaient autrefois des signes dont se servaient les Romains pour deviner l'avenir. Nous, orphelins, démunis face à ce monde, avons décidé qu'à chaque pleine lune nous exprimerions autour de cette table nos galères, nos colères, dit-elle en descendant telle une féline l'estrade et en s'approchant de moi. Nous crachons toute notre haine sur des événements marquants ou survenus sous peu. Puis suite à cela, nous donnons le nom de la personne ou une description physique responsable de nos tourments, écrit sur une feuille. Puis la victime clame la sentence, à voix haute.

Son visage devenait de plus en plus lugubre et s'approchait du mien et continuait à parler sans s'arrêter, et me regardait.

" Ensuite, l'Augure est la suivante : nous faisons tomber la feuille à terre, si les écritures sont face au sol, cette personne survivra à la sentence prononcée par le clameur. Toutefois, si les écrits se trouvent face à nous, cette personne sera victime des paroles de l'offensé !

Je reste bouche bée face à de telles paroles. Cette fille n'est pas qu'une pimbêche, c'est une cinglée et tous ces gamins la suivent bêtement dans ses jeux pervers. Alors que je ne sais pas quoi répondre, elle recule délicatement sa face de timbrée de la mienne et souffle un bon coup. Après une tirade pareille, il faut bien. Puis d'un simple geste, elle effectue un demi-cercle avec ses mains et toute l'assemblée remue à nouveau pour s'asseoir autour de la table des présages maudits.

A ce moment-là, je ne sais pas quoi faire et reste penaud face à tout cela, mais une main bienveillante vient se déposer dans mon dos, et je devine facilement qui est cette personne.

"Aller, viens. Ne psychote pas trop sur tout ça, ce n'est qu'un passe-temps pour divertir les plus jeunes. Marise est bizarre et aime prononcer de grands discours, mais elle est fragile dans le fond."

Alec n'a peut-être pas tort, mais je viens seulement d'arriver et je constate, en plus de cette assemblée morbide, que beaucoup de choses, auxquelles je n'avais pas prêté attention jusque-là, me tracassent concernant cet endroit.

Une gouvernante qui ne vous présente pas la pension et vous expédie dans votre chambre. Même s'il se faisait tard, c'était la moindre des choses et je ne l'ai pas revu. Hormis des adultes en tenue de majordomes et de soubrettes selon le sexe, je n'ai croisé aucun enseignant, je n'ai pas été appelé par la gouvernante de la veille, et surtout, je n'ai pas eu d'entretien avec le directeur ou la directrice de cette pension. A croire que mon arrivée est totalement tenue secrète et que les dirigeants de cette pension sont ces gosses.


Assise sur ma chaise, je ne suis pas du tout à mon aise, une atmosphère lugubre a pris place dans cette pièce. Tout le monde s'est tue et chacun se tient droit. Quelques-uns me fixent sans émotion, d'autres ne peuvent s'empêcher de chuchoter tout en me regardant. Il n'y a que la présence d'Alec qui me rassure. Assis à mes côtes, il me sourit pour me rassurer et pose sa main sur ma jambe, ce qui a pour effet de me faire frissonner mais, c'est agréable et bizarrement j'ai beaucoup moins mal. Marise s'installe à son tour et déclare la séance ouverte. Des mains se lèvent pour commencer à témoigner leurs colères mais Marise leur ordonne de les baisser et me regarde à nouveau. C'est ainsi qu'elle suggère que je débute la séance car, elle le sait, j'étais énervée. 

Toutefois, je n'ai pas envie de clamer ma colère contre cette dame. Je trouve cela malsain et limite obscène d'expier sa haine sur une inconnue croisé dans un market entre deux rayons. Marise comprend que je ne souhaite pas évoquer les événements, alors elle commence à les conter. J'y crois pas, elle m'a suivi ! Tout à coup, la colère revient petit à petit qu'elle raconte le récit, et elle se met même à divaguer, laissant croire peut-être que cette dame fut victime de ma mauvaise humeur. Tout est faux et je bouillonne à l'intérieur de moi, cette dame m'a bousculé, elle en a fait exprès, je ne peux pas supporter que l'on déforme la réalité.

"C'est faux ce que tu racontes ! Je m'écris sans me rendre compte. J'allais à la caisse, payer les articles et cette vieille bourrique m'est carrément rentrée dedans ! Je n'avais strictement rien fait et cette demeurée m'a insulté de conne !

Tous les regards sont braqués sur moi et à ma grande surprise, ils ne sont pas apeurés par ma colère, mais bien au contraire, ils sourient tous. Ils se réjouissent d'être face à une personne en colère. Ils sont satisfaits du résultat produit par la manipulation de Marise. Comme une imbécile je suis tombée dedans.

- Parfait ! Nous te remercions Diane pour ta confession ! A présent, décris-nous cette femme et procure le châtiment qui doit lui être réservé !

- Non, je refuse de me prêter à ce jeu pervers. Je ne voulais pas m'énerver.

Alors que je me lève d'un bond pour m'en aller de cette secte sordide, Marise se lève de sa chaise à son tour pour me menacer.

- Si tu t'en vas, j'écrirai ton nom sur ce bout de papier et je demanderai à ce que l'on te poignarde en plein dans le ventre !

Je m'arrête net face à ces menaces et mon regard se dirige directement vers Alec. Celui-ci me regarde lourdement et ne sourit plus, ses yeux me supplient de rester ici. "Marise est bizarre" m'avait-il dit. Sa folie, est-elle plus inquiétante qu'on ne l'imagine ? Un mauvais pressentiment me traverse et me fait réfléchir à deux fois avant de quitter cette salle. Et si cette cinglée se procurait un couteau dans les cuisines et me plantait vraiment avec celui-ci. Après tout, ce n'est qu'un jeu cette histoire d'Augures, je n'ai qu'à réclamer un châtiment léger et ensuite lancer ce foutu bout de papier. Il retombera peut-être face au sol.

C'est ainsi que je fais demi-tour et entame ma description physique de cette dame sans même laisser le temps à Marise de reprendre la parole, et proclame le châtiment.

- Je veux que cette dame se casse la jambe, en glissant dans ce foutu market et reste plâtrée durant trois mois !"

Une fois cela dit, Marise, d'un sourire diabolique, écrit ceci en plus de la description et fait tomber le bout de papier prémonitoire.


La journée passe et les histoires n'en finissent pas. Bien que toutes ces paroles de haine et de menaces, plus effrayantes les unes que les autres, me foutent mal, j'échange énormément avec mon cher Alec. Nous évoquons ensemble nos vies depuis que l'on s'est séparé à l'école primaire. Il avait dû déménager à cause du nouveau boulot de son père, celui-ci travaillait dans le pétrole et bien que sa mère fut réticente à devoir revendre leur maison, elle n'avait malheureusement pas eu le dernier mot. Deux années après leur emménagement, les parents d'Alec étaient partis, un soir, au restaurant pour recoller un peu les morceaux. Sa mère suspectait son mari de la tromper avec une collègue. Une tentative qui leur coûta la vie.

C'est alors que ce drôle de sentiment fait à nouveau surface dans ma pensée, cette impression étrange de savoir quelque chose mais, celui-ci reste bloqué au fin fond de votre inconscient. Cette histoire d'accident me rappelait vaguement une nouvelle que j'avais apprise. Est-ce des parents d'Alec dont j'avais entendu la mort ? Il y avait tellement de faits divers de la sorte que je devais sûrement confondre car, il manquait un élément selon moi, bizarrement.

Néanmoins, je passe un agréable moment, tellement que j'ai de petits remous dans le ventre. Lorsqu'il me regarde à travers ses yeux verts éclaircit par la lumière, son teint l'est tout autant. Il m'apparaît comme un ange, un joli blond qui scintille en contraste de tous ces visages ternes et assombrit par leur colère. D'ailleurs, il n'a proclamé aucune Augure. Plus il me regarde, plus je fonds, il me fait l'effet d'un miroir qui projette un faisceau de lumière sur du chocolat, et je suis le chocolat.


Alors que je flotte sur mon petit nuage à ses côtés, la porte s'ouvre brusquement, toute l'assemblée se tut à l'instant, certains sursautent au grincement. La fameuse gouvernante se tient debout au pas de la porte, nous fixant sans aucune émotion, sans aucun sourire. Elle ne semble pas surprise de notre présence et ne semble pas non plus s'inquiéter de savoir si je suis bien installée et si j'ai le planning des cours, ni même avoir eu un entretien avec le directeur du pensionnat (ou la directrice).

"Navrée d'interrompre cette joyeuse réunion, dit-elle d'un ton bien sarcastique. Mais je me dois de vous rappeler que certains d'entre vous ont cours de chinois dès maintenant."

Je pensais qu'il n'y avait aucun cours en ce jour férié. Pourtant, j'aperçois tout un groupe se lever et partir de la salle en silence, tels des automates dont on aurait programmé le changement de comportement à un moment précis. Une fois tous ces gens partis, la gouvernante referme la porte sans dire le moindre mot. Etrange. Puis c'est au tour de Marise de se lever et de mettre un terme aux Augures. Plus rapidement expédié que lorsqu'elle jouait les grandes prêtresses, plus tôt dans la journée, avec moi.

Ainsi, la séance est levée est chacun est libre de repartir dans sa chambre. Quel soulagement ! Alors que je m'apprête à fuir cette horrible secte, Alec me rattrape, encore, par le bras et m'intime : "Diane ! C'était un plaisir de te revoir mais, ce fut de courte durée. Et je n'ai pas envie que ça s'arrête comme cela.

- Mais maintenant je vis ici. Alors nous aurons l'occasion de nous revoir les jours suivants.

- On ne te l'a peut-être pas dit mais, les cours ne sont pas mixtes, ni même l'heure du souper. Les temps de récréation le sont mais sont courts. Ça te dit que l'on se voit ce soir, dans cette même salle.

- C'est gentil Alec mais, il est hors de question que je participe à nouveau à cette réunion malfaisante.

- Oh non ! Pas de réunion, juste toi et moi.

J'écarquille les yeux, non pas de peur, mais de surprise. Je ne pensais pas que cette drôle d'attirance était réciproque. Jamais, je n'aurais imaginé qu'un être humain s'intéresse à une pouilleuse de ma trempe. Alec est extrêmement gentil et fait revivre en moi un je ne sais quoi que j'avais perdu depuis la mort de maman.

- Ok... Oui pourquoi pas ! Je réponds intimidée.

- Superbe ! On se dit 20 H dans ce cas ?

- Oui.

- A tout à l'heure, chère Diane."

Il repart avec ce sourire au coin de la lèvre, si charmeur.


***


Je descends à nouveau ces escaliers, cette fois plongés dans la pénombre, vêtue d'une petite robe rose pâle en toile, me couvrant jusqu'en bas des pieds. J'ai pris le temps de me doucher, de passer une heure à démêler mon paquet de nœuds. Des cheveux bruns doivent toujours hanter le lavabo, je n'imagine pas la tête de Marise en voyant ça. Je ne me suis jamais sentie aussi propre qu'en ce moment. Je me lavais mais, par nécessité de survie, aujourd'hui je me suis apprêtée, j'ai pris soin de moi telle une jeune adolescente coquette. Je marche d'un pas effréné vers la salle de réunion qui m'avait glacé le sang en début de journée. En ce moment, j'aperçois la lumière en bas de la porte et celle-ci est pleine de chaleur. Ainsi, j'ouvre ce qui nous sépare de lui et de moi, et le trouve penché sur une chaise. A mon entrée, il se relève avec un grand sourire, je lis un soulagement sur son visage.

"Je vous en prie Mademoiselle, asseyez-vous.

Je ris doucement à cette marque de politesse plutôt comique et je vais m'asseoir. Pensant qu'il allait s'asseoir à mes côtés, je tourne ma tête mais ne le vois pas. C'est alors que je constate qu'il se tient toujours sur cette chaise, la mienne, dos à moi et qu'il pose ses mains sur mes épaules.

- Tu ne t'assoies pas ?

- Je n'ai pas très envie de m'asseoir. Tu es magnifique.

- Merci.

- Comment te sens-tu depuis la mort de ta mère ?

Je suis surprise de sa question abrupte, et me retourne vers lui d'un coup. Il me regarde d'un air sérieux. J'hésite vraiment à lui répondre mais, j'ai envie de me confier enfin à une personne. Je me détourne, reprenant mon calme.

- Je ne sens rien. La mort de maman m'a dépouillé de toute émotion. Je suis la coquille vide dont on parle. Quand j'ai emménagé chez mon oncle, j'avais l'espoir que ça irait mieux. Je crois qu'au bout d'un moment, je commençais à oublier ma condition. Une jeune fille de 15 ans dont le père était inconnu au bataillon, et sa seule parente disparue tragiquement pour sauver un chien. Mais, lorsque mon oncle est tombé malade, je me suis résolue que la vie n'était pas faite pour moi. Ils m'ont envoyé dans cette pension sous l'avis d'un psychologue, pensant qu'être entourée de jeunes comme moi m'aiderait. Sauf que je voulais mourir !

Je craque, cela faisait depuis l'enterrement de maman que je n'avais pas versé une larme. Alec reste silencieux derrière moi. J'avais besoin de le dire. Puis je l'entends, prendre une grande inspiration.

- Je l'ai su dès que je t'ai vu, Diane. Ton expression était vide, sans âme qui vive. Je me souviens lorsqu'on était petit comment l'on s'amusait à s'embêter l'un et l'autre. Nous pouvions passer des heures à jouer dehors. Tu étais joyeuse, taquine, toujours prête à faire une bêtise. Ça me faisait toujours craquer.

Je me retourne définitivement de ma chaise pour le fixer.

"Lorsque j'ai déménagé, j'étais si triste de te quitter. Je t'avais même écrit une lettre pleine de fautes. Te souviens-tu ?

- Oui, je me souviens.

- J'ai espéré durant quelque temps te revoir. J'ai même songé à fuguer. Je ne supportais plus mes parents.

- J'ai espéré aussi te revoir. Et je suis extrêmement contente que l'on se retrouve dans cette pension ensemble. Cet endroit ne m'enchantait pas. J'avais peur de me retrouver seule mais, ta présence a tout changé, et me redonne goût à la vie.

- Tu ne devrais pas.

- Quoi ?

Cette lueur que j'avais perçu cet après-midi, s'assombrit et me révèle un visage bien différent. Cette voix attendrissante qui se transforme en paroles, sèchent, me donne froid dans le dos.

- La vie n'est qu'une farce humaine répugnante. Mes parents m'excédaient, il fallait que je fasse quelque chose pour que ça s'arrête.

- Je ne comprends pas où tu veux en venir ?

- Marise m'a sauvé, elle m'a aidé à fuir cette vie. La vie en elle-même ! Mes parents devaient me conduire ici pour que tout s'arrête. La vie s'est enfin arrêtée.

Tout à coup, un éclair traverse ma pensée, la route pour venir ici est la 69. Le chauffeur en discutant sur le chemin m'avait parlé d'un fait divers survenu trois années plus tôt. Une famille s'était tué sur cette route, les parents et leur petit garçon. Sur le coup, je n'avais pas fait le lien, bien trop absente sur le chemin. L'horreur me frappe au visage. Alec devrait être mort mais, il est là en face de moi.

- Alec… Tu dis n'importe quoi… Tu devrais être mort dans ce cas ! Et qu'est-ce que Marise a à voir avec tout cela ?

- Elle m'a expliqué que si nous prenions la route, elle nous tuerait en se mettant en travers de notre chemin. Mais, moi, je continuerais à exister autrement.

Je me lève d'un bond, c'est trop pour moi. La désillusion m'accable, je ne pensais pas qu'Alec était devenu fou à ce point.

- Alec tu devrais être mort !

- Mais je suis mort ! Clame-t-il, tout en soulevant tout à coup son t-shirt, se retournant et me montrant sa nuque. Celle-ci est marquée par une énorme cicatrice. Je me suis rompu le cou et ma nuque s'est fracassée contre la vitre. Mais maintenant, c'est réparé.

Sa voix devient un susurre monstrueux, son visage prend une pâleur que j'avais cru angélique mais semble au final cadavérique. Ses beaux yeux verts rougissent violemment, et ses dents prennent la forme de crocs acérés.

- Ne t'approche pas de moi !

J'attrape le premier objet qui me vient, et lui envoie un bougeoir en pleine face. Cela ne lui fait aucun effet.

- Ma chère Diane ! Nous serons réunis dans la mort et vivrons éternellement dans cette pension, créée spécialement pour des gens comme nous ! Remercie Marise pour t'avoir accepté au sein de notre abri du monde extérieur !

Ceci explique le manque de personnel, les rituels, et les enfants asservis à cette folle furieuse. La directrice n'est autre que Marise et cette gouvernante, ces drôles de majordomes et soubrettes ne sont que des serviteurs. C'est une sorcière ! Quelle horreur ! Il faut que je m'enfuie de cet endroit. J'attrape une chaise, quelque chose de plus gros, et l'éclate sur Alec. Il a mal, c'est le moment ou jamais. Je cours à toute enjambée vers la porte pour m'échapper de ce guet-apens.

En l'ouvrant, mon corps subit un à-coup. Je reste figée ne comprenant pas ce qui m'arrive, et puis je baisse la tête. Je vois le sang couler sur ma belle robe sortie à l'occasion, et le couteau planté dans mon abdomen. La main détenant l'arme la retire d'un coup sec, ce qui me fait automatiquement tomber à terre. Je relève la tête, sentant mes forces me quitter et voit Marise, les yeux vermeil, les crocs ressortis. Elle me regarde du même air menaçant que lorsqu'elle avait prédit me planter si je ne faisais pas d'Augures. Salope.

- C'est bien fait. Me susurre-t-elle, telle une diablesse."

Enfin, je les vois, tous ces gosses, du moins j'aperçois leurs yeux rouges dans la pénombre. Ils se tiennent derrière elle telle une armée des morts. Puis Alec, passe à côté de moi et se poste aux côtés de Marise avec ce putain de sourire. Je tombe à la renverse, ils me regardent tous mourir, je suis perdue. Je ne parviens pas à retrouver mon souffle, j'ai de plus en plus froid. Tout à coup, dans le flou total, je crois entendre Marise prononcer des paroles inaudibles puis, se couper une veine et me verser son sang dans la bouche. Quelle vision affreuse. Moi qui croyais un instant que je pouvais me reconstruire et peut-être oublier ma peine.

Non, je ne voulais pas mourir.


À la fenêtre, les ambulances ont pris d'assaut le parking du supermarché, de bon matin. Une dame a glissé et s'est cassé la jambe violemment. Celle-ci souffre énormément, ses gémissements se font entendre à des kilomètres à la ronde.

Ce n'est rien, ce n'est qu'une jambe cassée. Elle n'en a que pour trois mois.

Moi, je suis morte, et je suis condamnée à vivre entre ces murs, seule, pour l'éternité.

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