Jonas et le Silence

nyckie-alause

Le silence. Sa tentation, son intérêt à ce moment de sa vie s'est principalement axée sur le silence. Longtemps il a marché à travers la ville pour arriver jusqu'ici. Hier encore il me disait « Ecoute, ce n'est qu'une rumeur », et de son index il parcourait l'espace comme pour dessiner autour de sa tête une auréole. « Une rumeur ».

Il avait tendance à répéter les fins de phrases. Pour appuyer son propos, pour convaincre son interlocuteur, pour m'attacher à sa cause ? Je ne sais pas vraiment. 

Puis, je ne m'explique pas pourquoi, cet état s'est modifié jusqu'au mutisme. La mutation a été rapide, je devrais plutôt parler de mue, une mue à l'envers en quelque sorte. 

Je crois me souvenir que tout cela a commencé un dimanche après-midi, où nous avions rendez-vous, à 15h12. Je vois que cette précision te surprend, je le comprends. Son bus s'est arrêté à l'heure convenu, la porte s'est ouverte avec son souffle pneumatique, j'ai vu Jonas debout dans la travée, peut-être attrapait-il son sac dans le filet à bagages au-dessus de sa tête car ses bras étaient tendus. J'ai l'impression que cette non-action a duré plusieurs minutes. Dans le même temps plusieurs personnes ont quitté le véhicule et se sont comme évaporées dans la foule. Le chauffeur a donné un petit coup de klaxon et Jonas a repris corps devant moi sans que j'ai perçu son changement de position.

J'étais tellement heureuse de le voir que je l'ai serré dans mes bras, avant de prendre conscience qu'il était différent. Le dos rigide, ses bras le long du corps comme abandonnés à la gravité, des mains de plomb fondu, une inertie dans les mouvements qui écrasait jusqu'à son ombre.

—Tu sembles fatiguée. 

Il me dévisage et répète « fatiguée ? ». Il est devant moi, son regard reste absent. 


Je ne sais que lui répondre, je ramasse son sac et l'entraîne comme un enfant. Il se laisse guider. Pour atteindre le parc deux passages cloutés. Je louvoie entre les passants et quelques soubresauts de Jonas me font craindre de le perdre. Ouf! Nous sommes enfin à l'abri de l'autre côté de l'avenue. Je lui lâche la main et me tourne vers lui, inquiète. Il ébauche un sourire forcé et me dit « c'est le bruit », il met les mains sur les oreilles et articule comme un secret « le bruit », en mode muet. 

Ensuite il attrape son sac en bandoulière, se saisit de ma main comme je l'ai fait pour lui tout à l'heure et m'entraîne, me tire sans douceur jusqu'au profond du bois, un endroit où les enfants n'osent pas aller car souvent leurs parents les ont mis en garde sur les dangers de ces lieux, les hommes et les femmes perdus qui vivent sous les branches lourdes des cèdres. Quand j'étais enfant moi-même, ma mère disait qu'un enfant avait été dévoré par des chiens et que ses os avaient longtemps blanchi au  soleil avant qu'un de ces hommes ne donne l'alerte. Elle ménageait ses effets. Après plusieurs minutes passées à mesurer ma terreur, elle ajoutait que cet homme n'avait échangé cette information avec la police que contre une bouteille de gnôle et que, c'était une évidence, d'autres faits encore plus odieux avaient dû se produire sans que personne ne le sache.

Je suis adulte mais pénétrer ici est une épreuve. Son allure s'accélère et je tente de le retenir.

— Arrête-toi Jonas. Arrête-toi !

Il se retourne et l'index de sa main droite barre ses lèvres, il se retourne et il s'assied sur le banc déglingué qui nous attend au bord du chemin. 

— J'ai pris conscience ce matin de l'envahissement, me dit-il comme un aveu. 

— Qu'est-ce qui t'arrive ? Je ne comprends plus ce que tu fais depuis que tu es descendu du bus… Bon sang, explique ! 


— Ça a débuté ce matin, le bruit. Vers 5 heures et demi, je ne dormais plus et il s'est passé quelque chose d'étrange. La chambre était obscure et la fenêtre ouverte sur le ciel. J'ai senti qu'une sorte de voile se levait, comme un petit courant d'air traverse une pièce sans que l'on sache quelle est sa source. Un voile de silence. 

— De silence ?

— Un voile qui dévoile. Sa présence allège la pression que jusqu'à maintenant on n'avait pas remarquée et qui appuie de tout son poids sur le sternum, celle qui fait que l'on retient malgré soi sa respiration. Ecoute-moi. Même au niveau des yeux la lourdeur du quotidien provoque de la souffrance. Je perçois enfin des sensations qu'il me semble avoir oubliées si longtemps et si cela se produit, c'est grâce au silence. Imperceptiblement, les sons reprennent place. A cet instant précis la notion change, de sons elle devient bruits et avec le jour qui se lève le bruit redevient souffrance. Je ne peux plus, m'explique-t-il.

Jonas soupire et prend la tête entre ses mains. Ses paupières se ferment comme pour échapper. Jonas est entré en résistance.

— Reviens sur ce banc demain. On en reparlera… 

Il prend son sac et disparait sous l'ombre épaisse des arbres, « … à la même heure » et il a disparu.


Le lendemain est un lundi. Je m'échappe du bureau pour être sur le banc à l'heure dite. Le chef de service m'a demandé si j'avais des nouvelles de Jonas car il ne s'est pas présenté ce matin. « Je crois qu'il est souffrant », que dire d'autre ? 

Je n'attends pas longtemps. Il n'est pas arrivé puis tout à coup je prends conscience de sa présence assis à mes côtés. « Ça va? ». 

Il me gratifie à nouveau ce geste qui il y a peu signifiait que tout allait bien, ce geste de l'index qui tourne autour de sa tête et qui à présent est signe de danger. Je ne suis pas sûre qu'il ait dormi. Ses yeux sont rougis, ses mains tremblent, ses pieds ne tiennent pas en place. 

— Du silence… Je crois que c'est ce dont j'ai besoin, du silence…

Avant il aurait formulé sa phrase autrement, pour convaincre il aurait dit j'ai besoin de silence, de silence. Sa manière étant de répéter la fin des phrases, sa façon de convaincre. Mais il ne cherche plus à convaincre, non, ce qu'il veut vraiment est pour lui-même. En fait, il s'éloigne. D'ailleurs il se redresse. Tiens il parait plus grand. « Demain si tu veux… ». et le voilà parti. J'aurais dû regarder s'il portait ses chaussures, car son départ n'est assorti d'aucun crissement de graviers dans l'allée, ni de froissement végétal, un voile de silence.

Mardi, mercredi, jeudi, vendredi. Au fil des jours nos rencontres sont devenues plus courtes, plus silencieuses, plus comment dire, désincarnées. 

Samedi je suis venue plus tôt. Il faisait beau. Durant la nuit il avait plu et l'air de la ville était débarrassé de toutes ses scories, ces milliers de petites étincelles que l'on perçoit dans le soleil, minuscules présences. J'avais apporté quelques fruits et des biscuits que nous pourrions partager. J'avais aussi ce livre de poèmes que Jonas m'avait offert en oubliant d'inscrire comme il est d'usage un petit mot sur la page de garde, « A mon amie … » ou quelque chose sur le plaisir de la lecture. C'était un livre qui était comme lui, un livre qui avait bien voyagé, un ami personnel, avec des pages plus cornées que d'autres d'avoir été si souvent lues. Il s'ouvrait seul et ce jour-là  le poème devant mes yeux était une traduction d'un texte écrit par Han, un lettré vietnamien du XVIème siècle, un poème qui n'avait pas de titre. Si je devais en trouver un je dirais « éloge du silence et de la solitude ». 

Je l'ai lu et relu, j'ai croqué une pomme et j'ai compris. J'ai compris que Jonas n'allait pas revenir.

  • Encore une fois, j'aime qu'on enfle pas le dicours, qu'on ne passe pas par quatre chemins..un ou deux c'est amplement suffisant. C'est cette simplicité que j'observe chez vous, qu'on retrouve dans roma. Beaucoup de textes 'a lire ici, laissez-moi prendre mon souffle. Mais j'apprécie au plus haut point que vous me lisiez, je suis néophyte sur ce site. chez nous Galarneau (soleil) nous a été inventé par l'écrivain François Godboult. Et c'est quoi ce ..comment vous dites...garnac?????

    · Ago 11 months ·
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    Christian Gagnon

    • "Cagnard" (être sous un grand…) signifie à la fois soleil et chaleur.

      · Ago 11 months ·
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      nyckie-alause

  • Un besoin d'introspection car du silence naîtra la vie pour lui.
    Quand le quotidien devient assourdissant, le silence est le seul refuge.

    · Ago 11 months ·
    Coquelicots

    Sy Lou

  • Je vois dans ce beau texte, le retour d'un soldat.

    · Ago 11 months ·
    Gaston

    daniel-m

    • Une sorte de soldat… en quelque sorte

      · Ago 11 months ·
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      nyckie-alause

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