La chambre des secrets

Teri Nour

Il n'avait pas remis les pieds dans cet endroit depuis au moins vingt ans, peut-être plus. Il avait l'impression de revenir en arrière, de remonter le temps. Le notaire lui avait confié une enveloppe avec des clefs. Celle de la porte d'entrée était lourde et froide.

Il resta un moment sous le porche, à la fois pressé et anxieux à l'idée de ce qu'il allait découvrir, un peu comme un archéologue à l'entrée d'un temple, ou d'un Mausolée. Il était tôt et déjà des images l'assaillaient. Il tourna la clef dans la serrure. La porte était fermée à double tour et deux claquements secs déchirèrent le silence. Un oiseau s'envola dans l'arbre voisin. Battements d'ailes puis, à nouveau, le silence.

Il alluma une lampe torche parce que la lune éclairait trop faiblement, et il poussa la porte. Un souffle d'air s'échappa de la maison et le fit frissonner. Ce courant d'air semblait vivant, comme une bête qui serait restée tapie là derrière pendant tout ce temps, attendant patiemment que quelqu'un ouvre pour ce jeter dehors, enfin.

Comme il s'en doutait, la maison était remplie d'objets. Il sut à cet instant que ce serait difficile. Même l'odeur lui était familière. Un chant résonna dans sa tête, une comptine que lui fredonnait sa grand-mère quand le jour cédait la place à la nuit. C'était un chant énigmatique, dans une langue inconnue. Chaque objet était à sa place. Ils perdraient leur âme si on venait à les déplacer. Ils avaient un bout d'histoire en commun mais leur existence se prolongerait après la sienne. « Les objets conservent peut-être une trace de ceux qu'ils ont croisé » se dit-il. Tous ces objets avaient une existence, une trajectoire propre. Arriverait-il à se défaire de tous ces liens ?

Sur un meuble, juste à l'entrée, se trouvait une mappemonde. « Elle aussi est toujours là ». Il posa sa main dessus et fit doucement tourner le globe. Un porte carte était à côté, la gueule ouverte, rempli de lettres venues de tous les coins du monde. Il tira le tiroir en dessous. « Et elle, est-elle toujours là aussi ? ». La dague africaine qui servait de coupe papier, certes un peu lourd, resplendissait malgré la faible luminosité de la lampe. Sa présence lui faisait comme une brûlure intérieure, un pincement au cœur. « J'ouvrais les lettres de papy avec ». Il la prit dans sa main. Il pensa alors au « Manuel d'Épictète », un petit livre compilé par Arrien qui renfermait toute la doctrine stoïcienne. Ce livre était nommé l'enkheiridion, littéralement ce que l'on garde sous la main, comme une dague.

Les mots et les choses peuvent être liées par un même destin. Il glissa la dague à sa ceinture. Là où il se rendait maintenant, il n'en aurait pas besoin. Mais sa présence lui donnait du courage. Il savait qu'il devait maintenant affronter son destin. Il se tourna lentement et déglutit. Juste là, derrière lui, se trouvait la chambre des secrets. Il lui avait donné ce nom lorsqu'il était tout petit, parce que c'était la seule porte de toute la maison qui restait toujours fermée. C'était le seul endroit dont personne ne parlait, le seul dont la simple évocation faisait tourner la tête à sa grand-mère et emplir de tristesse les yeux de son grand-père.

Quand il était chez eux, ils s'absentaient rarement et jamais très longtemps. Cela n'arrivait qu'une à deux fois par an. A force de fouiller le moindre recoin il finit par trouver la clef et accéder à la chambre. A l'intérieur de cette petite pièce se trouvait une multitude d'objets entassés, de vieilles malles et une grande armoire. Il sut instinctivement que ce qu'il cherchait était là, dans cette armoire. A l'intérieur il y a avait encore d'autres choses, des jouets cette fois. Il trouva une boîte de Meccano qui avait du appartenir à son père. Et puis son regard tomba sur des tiroirs. L'un d'eux était fermé. Il sut immédiatement que tout était là et que sa grand-mère devait conserver cette clef continuellement sur elle.

Vingt plus tard il retourna l'enveloppe et une petite clef brillante tomba dans sa main tremblante. Il transpirait et son cœur battait si fort qu'il pouvait presque l'entendre. Sa main tremblait tellement qu'il du s'y prendre à plusieurs fois pour la placer dans la serrure.

Il fit pivoter la clef. Le tiroir était fermé, lui aussi, à double tour. Il était le premier à l'ouvrir depuis la mort de sa grand-mère. Il faisait jour maintenant et la lumière, curieuse, s'infiltrait par le moindre interstice. Il avait peur. Il aurait voulu gagner du temps mais il ne pouvait plus faire machine arrière.

Il recelait des papiers et des photos. Il y avait également des actes de naissances rédigés en Russe, des documents en Allemand, des « Ausweis », quelques documents en polonais cette fois. Et au fond une liste. Une liste de noms rayés. Au bout de chaque ligne il reconnut des mots tristement célèbres : Auschwitz, Treblinka, Sobibor…

Il ferma les yeux et baissa la tête. Il ne fallait pas craquer, pas maintenant. Comment auraient-ils pu le lui dire ? Il comprit maintenant pourquoi ils avaient visité ensemble Oradour sur Glane, pourquoi ils parlaient parfois de la guerre, de l'occupation et de la Kommandantur qui était autrefois dans le château d'à côté, aujourd'hui en ruines.

« Socrate avait raison quand il disait : Connais toi toi-même, et rien de trop ». Il rangea soigneusement les documents dans une poche intérieure. Il referma la chambre des secrets à double tour, puis la maison. Il s'en alla sans se retourner et ne laissa pas d'autres traces que ses pas dans la neige.

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