La chute

Alison

Tom n'était bon à rien. Du moins, c'est ce qu'il pensait. Il n'avait pas de talent particulier, il ne courait pas plus vite que les autres, il n'était ni sociable ni clinquant, et même pas dans la moyenne. Tom passait ses journées à tourner en rond, ou en carré. Tout cela dépendait de la structure de la pièce dans laquelle ses pensées se cognaient les unes contre les autres pour finir leur trajectoire écrasées contre le mur. Tom n'habitait pas seul. En effet, il partageait la plus grande partie de sa vie avec le vide. Notion très large qui suffit à elle seule à se définir.

Tom n'aimait pas déambuler dans les vides-greniers, encore moins descendre au vide ordures pour se débarrasser de ses angoisses et névroses. Il ne possédait pas non plus de pompe à vide même si elle lui aurait été d'une grande utilité pour extraire l'immense bouffée d'ennuie qui le submergeait les soirs d'hiver. Non. Tom était plutôt habité par le néant. Depuis toujours, il n'avait pu que constater passivement ce trou béant qui existait au fin fond de sa poitrine sans jamais s'en approcher de trop près. Un matin de grand soleil, piqué par le syndrome de la curiosité, il s'agenouilla au bord de la cavité. Tom était d'un naturel rêveur, le genre de rêveur qui n'a besoin d'aucun architecte pour se créer un monde à lui tout seul. C'est pourquoi, il se dit naïvement que cette brèche n'était peut-être que l'unique moyen de locomotion lui permettant d'accéder à la vie dont il avait toujours rêvé. Cependant, Tom se heurta à la désillusion, l'incertitude, le formalisme et la temporalité. Ca fait beaucoup de mains tout ça qui appuient sur le dos de Tom. 

Tom est tombé, et pas qu'un peu. D'abord, la tête la première, puis les jambes ont suivi. Dans sa chute, Tom pensa. Il n'avait jamais excellé dans les matières scientifiques au lycée et la seule chose dont il se souvenait c'était l'affreuse coupe de cheveux de son professeur. Tom était comme ça, il apportait de l'importance aux petits détails qui n'en n'ont souvent pas. Puisqu'il ne pouvait compter sur ces capacités algorithmiques, il se fia à sa logique.

Si je tombe sur les mains, elles se briseront mais au moins je pourrais marcher. En revanche, si je tombe sur la tête, je serais mort en quelques minutes. Si je tombe sur le dos, même sort. Si je tombe sur le ventre, même sort. Si je tombe sur les genoux, même sort. Résumons, il n'y a aucune issue possible.

Tom ne mourra pas. Il l'attendait pourtant, il s'était préparé au choc fatal. Il avait pensé très fort à sa mère, à son père, à son chat Gribouille, à l'odeur du café et des croissants au beurre le matin, à ses bottines effet croco qu'il ne pourra plus jamais porter pour frimer devant les filles, à ce salon de thé qu'il fréquentait le samedi après-midi pour lire le dernier livre qu'il s'est offert, à ces cigarettes qui lui ruinaient les poumons, et ça au final, ce n'était pas plus mal. En bref, Tom avait pensé à tout, sauf à l'atterrissage. Il n'y avait pas de fond à ce plongeon et il pensa alors que c'était peut-être ça l'enfer. Tous les matins, Tom  revivait sa chute. Il se levait le coeur secoué, les membres tremblotants et les pensées en désordre. Faire le ménage ne servait à rien, être saoul encore moins. Il n'y avait aucun remède pour combler le vide qui l'enveloppait progressivement, un peu plus chaque jour,  jusqu'à disparaitre entièrement.

Un soir, alors que Tom tournait en rond, le téléphone sonna. Gary est mort. Trois petits mots, pronom, verbe complément, phrase élémentaire, algorithme grammatical basique suivi d'un point qui eu l'effet d'une bombe. Tom se dit alors que Gary, lui aussi, avait dû tomber dans le même trou que lui mais sûrement pas à la même vitesse. En vérité, Gary avait décidé de ne plus subir mais plutôt d'être maître de sa propre existence.

Adieu Gary,

Adieu éternel adolescent dont les frasques ont rythmé mes quinze ans,

Adieu cher ami dont j'ai ignoré innocemment le supplice, 

Mon châtiment est d'y survivre. 

Adieu. 

Tom ressentit de la peine, une peine si profonde et si puissante qu'il ne pouvait qu'éviter le contrecoup. Cette fois-ci, c'était la bonne. Tom s'écrasa contre le sol, enfin il avait touché le fond. Sous l'impact, ses os se brisèrent en milles morceaux, ses organes se déchirèrent et son coeur se fendit en deux. Avant son dernier souffle, Tom sourit à pleine dents, heureux de ne plus devoir écoper de la peine cyclique qu'est la chute. 

Report this text