La déconvenue d'Auguste

ade


Auguste se masse les reins. Là, au milieu de son potager, il est harassé. Il faut dire qu'il n'a pas ménagé sa peine pour terminer d'arracher les légumes avant les premières gelées. Carottes et navets rejoindront, dans la vieille grange, les pommes de terre récoltées un peu plus tôt dans la saison.

Sur les étagères de la bassie trônent les conserves et les confitures pour l'hiver. Des dizaines et des dizaines de bocaux et de pots soigneusement alignés qu'il se plait à contempler et qui lui ôtent l'angoisse de ne pas avoir assez et d'être obligé d'aller au supermarché débourser son argent.

Chaque année, il s'échine et se vante d'être le meilleur jardinier du village. Des rayons et des rayons de légumes : salades, endives, haricots, petit-pois, poireaux…rien ne manque d'ailleurs, il en a toujours en trop mais, hors de question pour Auguste, de donner une partie de sa récolte à quiconque. Et puis quoi encore ? N'est-ce pas lui qui travaille pour cela ? Les autres n'ont qu'à être moins fainéants et faire comme lui !

Auguste a la mine des mauvais jours, il peste, jure mais il s'en fiche, personne ne peut l'entendre. Une petite brise le fait frissonner. Désormais, il serait plus prudent de se vêtir chaudement et il songe à la commande de maillots de corps chez Damart qu'il n'a pas encore envoyée attendant les soldes…un sou est un sou.
Il scrute sa montre, c'est bientôt l'heure de la soupe. Il dépose sa vieille brouette en bois sous l'appentis puis rentre.
Comme à son habitude, il retire ses sabots dans l'entrée et découvre un immense trou dans sa chaussette droite. Si seulement, La Mère était encore là, elle aurait pu lui repriser ! Au lieu de cela, il va devoir encore dépenser, qu'est-ce qu'elle lui manque ! Il ferme les yeux et dodeline de la tête.
Il fulmine. Hier, il pensait être à l'abri du besoin jusqu'à la fin de ses jours. Aujourd'hui, il doit compter la moindre pièce…la nature humaine le déçoit, pire encore, les liens du sang ne sont plus ce qu'ils étaient.
Saleté de notaire et connard de Marcel !

Trois semaines auparavant, Auguste avait reçu une convocation du tabellion de Jaligny au sujet de la succession de son cousin Marcel. Il s'était frotté les mains. Un jour, Marcel lui avait signifié qu'il lui léguerait ce qu'il possédait. Pendant des mois, Auguste lui rendit visite, le flatta, le bichonna. Puis, une parole étant une parole, lorsque son cousin partit en maison de retraite à Bourbon, Auguste ne jugea pas nécessaire de se déplacer. Enfin, ne jugea pas nécessaire de brûler du gasoil pour le saluer dans un mouroir ! Un sou est un sou.


Auguste déteste ces résidences. Rien que les noms lui filent de l'urticaire. « Les Oliviers, Le Paradis, La Roseraie », tu parles ! Si le Paradis ressemble à ça, mieux vaut l'Enfer. Les Oliviers, quelle blague ! autant dire les choses avec exactitude, ça sent plutôt le sapin. La Roseraie, là encore pur mensonge, ça n'embaume pas vraiment la rose mais plutôt la pisse !

Il avait mis les pieds une fois dans ces fourrières et se refusait d'y retourner. Oui, des fourrières c'est le mot, pleines de vioques qui geignent ou qui gémissent. Des moches, des maigres, des gros, des qui puent. Ceux qui épient un visage familier derrière les carreaux le dimanche, histoire de se dire qu'ils ne sont pas encore tombés dans l'oubli. Déprimant.

Et la salle à manger ! Mon Dieu, quand ils sont tous attablés ! Et vas-y que les dentiers claquent ! Les bruits de succion quand ils mangent leur potage ! Quel barouf mais quel barouf !

Et les salons ! Les pépés et mémés recroquevillés dans leur fauteuil, ceux qui jouent encore aux cartes et qui hurlent parce que leurs appareils auditifs dysfonctionnent. On voit les bas des grands-mères qui descendent aux genoux et parfois même leur anatomie quand elles oublient de mettre leur gaine, brrrrr rien qu'à cette pensée, Auguste est épouvanté ! Et les p'tites mères bien gentilles, bien pomponnées et qui tricotent, tout ça, ça lui met les nerfs en pelote.

Alors,  il n'était pas allé voir Marcel, de toute façon il avait Alzheimer, il n'avait pas dû s'en rendre compte. Il n'était pas allé non plus à son enterrement. Ben non, c'était le jour du repas offert par la commune, pour rien au monde, Auguste n'aurait raté  l'occasion de manger gratuitement, puis, de toute façon Marcel ne remarquerait pas son absence…

Auguste se coupe une tranche de lard, la déleste de la couenne qu'il met sur le bord de son assiette. Il s'en servira plus tard comme onguent sur sa verrue, comme disait Lavoisier « Rien ne se perd … ». Il fixe la petite boite sur la table et repose sa fourchette. Il n'a plus d'appétit.

Assis chez le notaire avec ses beaux habits dominicaux, fier comme Artaban, il avait écouté l'officier ministériel lire le testament de Marcel. Il était sidéré. Comment était-ce possible ? Tout à la paroisse ! Ce bigot avait tout lâché à la paroisse !!! Et lui, il recevait cette boite, cette petite boite, ce minuscule écrin de pacotille !! Un chapelet ! Voilà ce qu'était son héritage ! Toutes ces heures perdues à flagorner pour cela ! Il eût un haut le cœur.

Il était trop bonne poire Auguste ! Vraiment trop bonne poire !

Il pourra aller se faire voir le Marcel, pas question de lui porter des chrysanthèmes pour la Toussaint !

Auguste se lève, se fait une verveine et part se coucher. Il n'est pas triste Auguste, il est écœuré.

 Les gens vraiment ne font preuve d'aucune gentillesse et d'aucune honnêteté….



(Le premier volet d'Auguste se trouve ici : http://welovewords.com/documents/la-journee-dauguste)



 

  • Je découvre Auguste et je me dis "Comment avait-il pu m'échapper jusqu'à présent ". Voilà, je suis accro et je vais attendre de ses nouvelles comme on attends l'épisode d'un feuilleton pour partager la vie du héros…

    · Ago 9 months ·
    Avatar

    nyckie-alause

    • Avec du retard, merci beaucoup Nyckie, on se retrouve au prochain épisode alors :)

      · Ago 9 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Ade comme Ada ?

    · Ago over 1 year ·
    Chainon manquant

    dechainons-nous

    • Euh...les oiseaux? L'orchidée? ou référence à la comptine ?

      · Ago over 1 year ·
      Ade wlw  7x7

      ade

    • Non comme une Ada qui écrivait sur un autre site

      · Ago over 1 year ·
      Chainon manquant

      dechainons-nous

    • Dans ce cas, vous l'aurez deviné, ce n'est pas moi.

      · Ago over 1 year ·
      Ade wlw  7x7

      ade

    • Néanmoins vous avez un tres beau style !

      · Ago over 1 year ·
      Chainon manquant

      dechainons-nous

    • Merci beaucoup, c'est très gentil à vous !

      · Ago over 1 year ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Je l'aime beaucoup ton texte Ade.
    Et je suis impressionnée par la variété des histoires que tu racontes.
    Amicales pensées.

    · Ago over 1 year ·
    Img 1097

    jireoparadi

    • Merci beaucoup, je suis contente de te revoir par ici. J'espère que tout va bien pour toi. Amicales pensées également

      · Ago over 1 year ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Il nous manquait Auguste.

    · Ago over 1 year ·
    Cp

    petisaintleu

  • ça sent le Bourbonnais où je ne m'y connais pas ! Les rancœurs y étaient aussi tenaces que la terre qui collaient aux sabots. Demander l’aumône, autant se faire enterrer dans la fosse commune ! A celles et ceux qui idéalisent un monde dur, certes, mais solidaire et convivial , ta nouvelle remet bien les pieds sur terre !

    · Ago over 1 year ·
    Mycjq3xv

    Christian

    • Tu t'y connais bien Christian ! Heureusement, le Bourbonnais n'est pas peuplé que d'Auguste, cependant il y a encore quelques résistants de ce monde de rancœurs....Merci de ton passage :)

      · Ago over 1 year ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • te lire m'a fait entendre Brel...
    Faudrait lui parler à Auguste... le prendre par la main ou lui filer une volée, mais une volée du cœur, de celle que l'on donne parce qu'on veut pas que les gens se perde... parce que si Auguste voit les choses comme cela c'est peut-être parce qu'on lui a jamais montré ou offert à voir autrement... merci Ade de tout ce que ton texte contient... et fait écho de quotidien à mon monde. je t'embrasse

    · Ago over 1 year ·
    18881739 269211236885591 3546487037871407471 n

    berenice-l

    • Le grand Brel, quel beau compliment si mon texte te l'a fait entendre. Je crois que tu fais référence à "Ces gens-là" parce que chez ces gens-là, on triche... Oui, il mérite cette volée de coeur Auguste et peut-être qu'il préfère le cacher son coeur...il est souvent plus facile de le masquer que de l'ouvrir de peur qu'on le brise.
      C'est moi qui te remercie Bérénice. Je t'embrasse

      · Ago over 1 year ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • J'ai relu le premier texte et celui-ci aussi...Tu décris si bien une certaine France paysanne que j'ai connue enfant !...

    · Ago over 1 year ·
    12804620 457105317821526 4543995067844604319 n chantal

    Maud Garnier

    • Et que je connais toujours ! aahhh au secouurrsss ;-) Merci ma soeurette, à très bientôt bises

      · Ago over 1 year ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Quelle description des maisons de retraite... c'est tragi-comique

    J'en ai profité pour relire "La journée d'Auguste" et j'ai retrouvé le commentaire passionné que j'y avais laissé.

    Cette fois-ci, je suis montré sage et mesuré ;-)

    · Ago over 1 year ·
    Avatar

    Olivier Bay

    • Ah oui, je m'en souviens de ton com, je crois que c'était le plus long d'ailleurs ! Mais nous ne sommes plus vers les élections, tu es donc moins fataliste ;-) Un énorme merci Olivier bises

      · Ago over 1 year ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Atroce :)

    · Ago over 1 year ·
    Photo

    Susanne Dereve

    • Mais malheureusement bien réel ! Merci pour la lecture Susanne

      · Ago over 1 year ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Il est sympa cet Auguste, c’est de bonne Augure pour la suite. Tient, il me ressemblerait, si je n’étais pas tant différent. Comme c’est bien vu, on s’y croirait, dans tous ces mouroirs où seul le nom reste encore poétique. Ne leur enlevons pas cela, ils n’ont rien d’autre pour plaire. Une déconvenue bien naturelle, aux cons venus voir les derniers jours pathétiques de leurs chers ascendants.

    · Ago over 1 year ·
    Photo rv livre

    Hervé Lénervé

    • N'est-ce pas qu'il est sympa? Pour les noms, je suis d'accord, laissons un peu de poésie aux résidents, la tragédie viendra bien trop tôt. J'aime beaucoup votre commentaire, dans le même esprit que notre cher Auguste. Merci pour votre lecture également.

      · Ago over 1 year ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Bien :)

    · Ago over 1 year ·
    Gotham penguin

    Edgar Allan Popol

    • :)

      · Ago over 1 year ·
      Ade wlw  7x7

      ade

Report this text