La Demoiselle à la plume verte (4.4)

Théo S.

Une petite vieille dame rondelette vint peu de temps après frapper à la porte. Henri lui ouvrit. C'était le dîner, posé sur un chariot.

Un poulet tendre et doré, accompagné de petits pois et haricots aussi verts que l'herbe d'un parc, le tout revêtu d'une charmante sauce délicieuse. Une bouteille de vin, fraîche et tout droit sortie de la cave du bâtiment, était présente, avec deux verres pour l'appuyer. Le désert était un gâteau au chocolat chaud et fondant, couronné d'une coulante et éclatante crème anglaise. On trouvait un autre petit plateau, où se posait majestueusement un gruyère troué et un autre fromage bien puant : le maroilles. L'ami de toujours de ces laitages, le pain, gros et sec, se situait à leurs côtés. Une carafe d'eau se trouvait aussi sur le chariot.

Ils allaient se régaler. À toutes ces odeurs alléchantes, leurs estomacs endormis sautèrent de faim.

Ils la remercièrent puis, à son départ, se jetèrent dessus. Raoul prit un verre de vin, et Henri, voulant rester raisonnable, préféra l'eau.

 — Henri ! De l'eau ? Tu vas prendre un verre de vin c'est moi qui te le dis !, s'esclaffa Raoul.

 — Je préfère l'eau... C'est meilleur... Il vaut mieux éviter d'être saoul dès le premier soir.

Raoul manqua de recracher son vin tant il se mit à éclater de rire.

 — Dit l'homme qui va chaque jour au bar boire une bière !

 — Le vendredi seulement. Pour fêter la fin de semaine.

 — Je croyais que tu n'étais pas prude ? Henri ! C'est un jour à fêter justement ! Nos retrouvailles ! Le retour d'une amitié jamais disparue malgré le temps !

Henri voulut rétorquer mais Raoul, en lui prenant son verre, ne lui laissa pas mot.

 — Tu n'as pas le droit de dire non !, dit-il en lui versant l'alcool.

Ils mangèrent, puis vint le moment du fromage. Après avoir chacun engloutit un morceau de gruyère, ils voulurent, avec réticence, s'attaquer au maroilles. Jamais ils n'en avaient goûté. C'était quelque chose d'exotique.

 — Quelle effroyable odeur !, s'exclama Henri.

 — Il a la même odeur que mon grand-père enterré il y a trente ans !

Ils firent une grimace de dégoût puis se regardèrent.

 — On goûte ?, demanda l'un.

 — On goûte !, répondit l'autre.

On put assister à deux réactions différentes : Raoul mâchait difficilement le fromage tant le goût le dégoûtait et Henri restait sans expression, comme à son habitude.

 — Ce fromage est d'une amertume ignoble !, grogna le premier.

 — Il est particulier c'est vrai. Avec du pain se serait meilleur je pense.

Deuxième tentative. Même résultat pour Raoul, mais un succès pour Baldrin.

 — Je le trouve vraiment délicieux. Il est fort et tendre, sa texture est à la fois dure et moelleuse... réellement... pour moi... c'est un coup de cœur étonnant..., dit-il en mâchant.

 — Ce n'est pas mon cas, répondit l'autre moins enthousiaste.

Le maroilles est un fromage à part entière il est vrai, mais qu'il est bon ! Et avec du vin, il ne peut être que meilleur !

Le repas consommé, Galarieux partit se faire une toilette. Il avait trop la main lourde pour se faire couler un bain.

Henri le fit. Raoul au lit, Henri se mit à lire dans son eau chaude, avant de poser son livre et de méditer, une nouvelle fois, sur lui-même.

Il aimait ce moment. Il voulait rester-là. Le goûter méticuleusement avec une lenteur de bienfait. Mais tout temps à une fin, et il dû sortir de la baignoire en porcelaine aussi blanche que les ailes d'un ange ou la pureté de Dieu.

Par la suite, il rejoignit Raoul. Celui-ci était déjà quasiment plongé dans le sommeil.

Henri s'assit, le torse nu et côtelé. Il était maigrichon. Non. Maigre n'était pas le mot. Mince le qualifiait plus. Il se gratta le nez, avant de se coucher lui aussi, et de suivre son compagnon dans la quête de l'assoupissement.

Les bougies éteintes, Henri regardait le plafond qu'il percevait malgré l'obscurité.

 — Raoul... je pense que demain on va passer d'excellents moments, dit-il calmement. Je le sens. Cette journée va rester dans nos mémoires, je le sens.

Son ami marmonna un « oui », quasiment incompréhensible tant il était enrobé par la fatigue.

Henri continua à admirer une chose qu'on n'admire pas, avant de lui aussi tomber dans les bras de la déesse de la nuit.

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