La dernière cicatrice

Christophe Paris


Il fait un temps splendide ce matin. Il est cinq heures et je suis pour une fois parfaitement éveillé. L'iris incandescent, paupières à peines ouvertes, pointe sa flamme nourricière sur un horizon encore embrumé de sa nuit. Lumière bouton d'or. Une mince ouate de brouillard cotonneux borde les champs gorgés de perles éphémères, rosée d'un matin presque identique aux autres. Presque, car tout me semble aujourd'hui plus dense, plus fort, plus beau, comme si je n'avais jamais su la regarder cette campagne que je connais pourtant par coeur. Ce chemin sur lequel je marche serein, c'est celui de toute mon enfance. Cette route vers l'aventure ou voyageaient nos rêves, nos illusions. Un jour roi, un jour sorcier, cabanes dans les arbres perchés, cris et rires mêlés jusqu'aux premiers baisers. Chaque pas me rapproche de ce vert campagne si dense qui contraste tant avec ce colza jaune royal.

Son odeur si forte mêlant attirance et répulsion trouble mes sens. Je ne sais pourquoi, mais à cet instant j'ai envie de sexe bien que le moment soit mal choisi. C'est étrange ce désir de petite mort un jour pareil, curieuse coïncidence. J'avance et c'est maintenant une odeur humide et forte de sous bois qui implose dans mes narines. Parfums de verts musqués et boisés de ce petit carré d'arbres fragiles et anémiés, s'entremêlant les uns aux autres comme pour mieux se protéger. îlot de verdure à l'abri duquel j'ai passé tant d'heures à jouer, à pleurer, à grandir.

Ces arbres que nous escaladions sous les cris de nos grands-parents toujours inquiets. Cette cabane devenue mienne et notre, où amis nous nous retrouvions à nous goinfrer de sucettes, il n'en reste que des oripeaux. A cet instant je m'étonne de me retrouver ici devant mon arbre totalement par hasard. Ceux qui m'accompagnent n'en connaissent pas son existence et pourtant me voici devant lui et mon prénom gravé douze fois depuis l'âge de huit ans. Un prénom pour une année, inscrit au couteau à chacun de mes anniversaires. Intérieurement je m'amuse de voir qu'à chaque fois « Robert » est écrit un peu plus haut, témoignage de notre croissance à tous deux. Une fois de plus j'y suis attaché comme un Indien. Cette fois-ci les cordes sont douloureuses et serrées, les cow-boys ont disparu, remplacés par ces types que je ne connais pas, que j'aurais pu tuer. Je devrais être terrifié mais mon chêne est là qui me rassure. Ils me dévisagent ces venus d'ailleurs au langage que je ne comprends pas, aux regards de haine. Je suis ici pour avoir saboté à plusieurs reprises leurs chemins d'enfer. Ceux qui mènent juifs et résistants dans les camps de la mort, locomotives à toute vapeur. Jeunesse que j'ai sacrifiée à l'amour pour la liberté. Jamais je ne reverrais paule, ma tendre et chère amour. Ce petit bout de femme que j'ai réussi à protéger de leurs serres acérées. Elle doit pleurer à cet instant. J'imagine sa larme, petit océan salé de tristesse, qui s'évanouit de sa joue plongeant dans le vide comme d'une falaise, désespérée. J'entends sa respiration saccadée, désordonnée et sa voix qui chuchote mon prénom sans cesse, recroquevillée sur elle-même. J'aimerais lui dire qu'elle n'ait pas peur, que toute cette fange de l'âme humaine ne sera bientôt plus que souvenir. Comme moi. Des rayons de lumière me transpercent d'une clarté qui réchauffe mon corps bientôt froid et sans vie. Je pense à tous ceux que j'aime, tombés ou non, pour sauver le monde d'une barbarie à laquelle il semble s'habituer depuis notre genèse. Abysse bestial d'un animal prédateur à la folie du pouvoir sans limite. La larme de Paule contre une goutte de mon sang vaut bien sa liberté et celle des autres. Je respire intensément, la peur me rattrape, l'air me brûle à chaque inspiration. Ma tête semble exploser bien plus fort qu'un obus. Je sens ce coeur qui veut battre encore, qui crie avec force de ses coups de butoirs dans ma nuque, je sens mes vingt ans qui veulent devenir vieux, je sens cet air frais dont je veux encore me gaver. Tout cela pendant que quatre mitrailleuses aux nez endormis lèvent leurs canons en ma direction. Je ne ferme pas les yeux et croise les leurs, je sens de la terreur dans des regards désabusés pourtant aussi jeunes que le mien. Que font-ils ici ces pauvres gamins, chiens de guerre perdus dans ma campagne. Ils ont peur je le sens, alors que c'est moi qui vais mourir. Leurs armes se calent avec vice dans leurs épaules faces à moi. Je sais l'issue est inéluctable et pourtant je continue à croire. Croire à la vie, à mon combat, à l'amour de Paule, à la victoire. A cet instant à une centaine de mètres de ma future mort, une énorme explosion détruit une partie de la colonne qui m'avait capturé alors que je venais de plastiquer la ligne Paris-Houlgate. S'ensuit une pluie d'obus qui décime une grande partie des forces en présence. C'est la panique, le désordre absolu d'une mort qui frappe à l'aveugle. Chacun détale cherchant un moyen de fuir. Mes assassins disparaissent immédiatement nous abandonnant moi et mon arbre. Je reste attaché et je ris, fort, à gorge déployée, même si je n'entends plus rien, assourdi par ces bombes qui tuent pour sauver d'autres vies. La terre explose partout comme transpercée d'une multitude de volcans éructant autour de moi. Dans une pluie de feux un nuage de poussière étouffe la lumière et je comprends. Le débarquement commence, la libération est en marche pendant que moi je reste attaché là sans savoir si je vais m'en sortir, soulagé en pensant au destin de paule qui allait reprendre les chemins de sa liberté. Etrangement dans mon silence de sourd je trouvais cette destruction magnifique et dramatique, une sorte de mise en scène ultime de la mort pour la vie, j'étais heureux, je pouvais mourrir. Je ferme les yeux prêt à disparaître, mais à cet instant je reçois une claque monumentale suivie d'un « Hey, are you okay ? » j'ai mal à la joue mais plus aux poignets qui viennent d'être détachés de leur joug par un autre soldat. Tous ceux qui sont présents rient de leurs belles dents blanches d'Américains stupéfaits et heureux d'avoir sauvé un frenchy aussi proche de la mort. Ils n'en revenaient pas de me trouver attaché en vie au milieu d'un tel chaos et me surnommèrent lucky Robert, m'offrirent du chocolat, des cigarettes blondes et une énorme gorgée de whisky. Avant de partir je demandais un canif pour graver une dernière fois mon prénom sur mon arbre de vie, comme pour conjurer le sort. Je fus ensuite rapatrié un peu saoul au village ou je retrouvais Paule, initialement cachée dans une champignonnière souterraine connue de moi seul mais qui n'avait pu s'empêcher de sortir pour assister à l'arrivée des alliés. Ce fût notre baiser le plus long, le plus intense, celui qui nous a unis pour toujours à la vie à la mort. J'espère seulement que tout cela n'aura pas été vain et qu'enfin notre monde sera meilleur, un jour...



  • waoh quel compliment merci tu peux me totoyer c'est + facile à conjuguer :) merci pour tes gentils passages

    · Ago about 5 years ·
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    Christophe Paris

  • totalement prise par votre récit. Merci beaucoup.

    · Ago about 5 years ·
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    sophiea

  • waw... c'est trop beau... j'pensais m'arrêter de lire au début, en comprenant de quel moment de l'Histoire tu parlais.. et puis non, y'a rien de trop.. bref, c'est bien écrit.

    · Ago over 5 years ·
    Cat

    dreamcatcher

  • Émouvant, j'ai été transportée, tant de ressentis et d'engagement, euh est ce qu'il faut être en guerre pour en arriver là ?

    · Ago over 5 years ·
    Laure cassus 012

    Laure Cassus

  • D'habitude je suis assez réticente sur les récits qui jouent sur cette période, et me font souvent l'impression de se répéter, mais ici j'ai été assez charmée, l'écriture a de jolis éclats poétique, humains et sensitifs dans le début, une certaine unité et un ensemble bien mené autour de cette dernière cicatrice.
    ( Dommages les petites coquilles et petits couacs niveau des temps, surtout sur avec de si beaux élans, si je peux me permettre...)

    · Ago over 5 years ·
    Avat

    hel

    • Alors d'abord un énorme merci pour ta lecture et ton com qui fait très plaisir et qui est très juste. ouiche les coquiles et les temps, ralalalalala grand dysléxique de quand j'étais petit, j'ai beau me battre elle ne s'arrête pas qu'aux inversions de lettres, les temps ont toujours été durs avec moi :) je veux bien une correction même si je voulais du présent le plus longtemps possible mais après c'est vrai je merde total dans les combinaisons de temps sans parler des accents circonflexe alors lalalalal c'est pire que le concordia !!. Merci vraiment de cette lecture et de tes remarques parfaitement fondées ainourmes bijes !

      · Ago over 5 years ·
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      Christophe Paris

    • Mais de rien. Si tu m'ouvres les portes de la suggestion alors là...
      paupières à peines -> à peine
      bouton d'or bouton-d'or
      comme si je n'avais jamais su la regarder cette campagne que je connais pourtant par cœur/ Je supprimerais le la pour plus de fluidité.
      Cette route vers l'aventure ou voyageaient ->où
      sous bois -> sous-bois.
      majuscule à îlots.
      dans leurs épaules faces ->face
      A cet instant je m'étonne de me retrouver ici devant mon arbre totalement par hasard. -> A cet instant je m'étonne de me retrouver ici, devant mon arbre, totalement par hasard.
      Ceux qui m'accompagnent n'en connaissent pas son existence :
      -> Ceux qui m'accompagnent n'en connaissent pas l'existence ou Ceux qui m'accompagnent ne connaissent pas son existence.
      Jamais je ne reverrais paule, -> Paule
      Le changement de temps arrive ici :
      la libération est en marche pendant que moi je reste attaché là sans savoir si je vais m'en sortir, soulagé en pensant au destin de paule qui allait reprendre les chemins de sa liberté. -> de Paule qui va reprendre les chemins de la liberté.
      Je te laisse à titre de suggestion (que je préfère à correction, car tu trancheras, si ça te parait pertinent) la fin directement revue niveau conjugaison.
      . Etrangement dans mon silence de sourd je trouve cette destruction magnifique et dramatique, une sorte de mise en scène ultime de la mort pour la vie, je suis heureux, je peux mourir. Je ferme les yeux prêt à disparaître, mais à cet instant je reçois une claque monumentale suivie d'un « Hey, are you okay ? » j'ai mal à la joue mais plus aux poignets qui viennent d'être détachés de leur joug par un autre soldat. Tous ceux qui sont présents rient de leurs belles dents blanches d'Américains stupéfaits et heureux d'avoir sauvé un frenchy aussi proche de la mort. Ils n'en reviennent pas de m’avoir trouvé, attaché en vie au milieu d'un tel chaos et me surnomment lucky Robert, m'offrent du chocolat, des cigarettes blondes et une énorme gorgée de whisky. Avant de partir je demande un canif pour graver une dernière fois mon prénom sur mon arbre de vie, comme pour conjurer le sort. Je suis ensuite rapatrié un peu saoul au village où je retrouve Paule, initialement cachée dans une champignonnière souterraine connue de moi seul, mais qui n'a pu s'empêcher de sortir pour assister à l'arrivée des alliés.
      -> pour les deux dernière j'hésite soit un retour à la ligne et les laisser tel quel, ou.
      C'est notre baiser le plus long, le plus intense, celui qui nous unis pour toujours à la vie à la mort. J'espère seulement que tout cela n'aura pas été vain et qu'enfin notre monde sera meilleur, un jour...

      · Ago over 5 years ·
      Avat

      hel

    • oh merde alors là c'est clair j'ai raté un métro voire un tgv merci bôcou d'y avoir consacré du temps suis trés touché de l'attention : correction tonight super pertinet vraiment merci (Bon les coquilles c'est une habitude mais le reste ouh lalalalala grave mince faut que je sois plus attentif énoooooormes bises de remerciement

      · Ago over 5 years ·
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      Christophe Paris

  • sincèrement côté histoire, j'ai eu un peu de mal. Mais côté écriture c'est jouissif. Les images, les ressentis, le mélange des genres, et surtout l'impression que ce que tu décris se déroule hors du temps que ta prise de conscience dure depuis 20 ans. La fin est belle belle belle j'adore aussi les baisers à la vie à la mort.la phrase d'après ne m'aurait pas paru nécessaire.
    Alors bravo encore pour la description des champs et la fraîcheur de la rosée.

    · Ago over 5 years ·
    Bbjeune021redimensionne

    elisabetha

    • Je suis mort de rire, y'a toujours un truc qui va pas avec toi mais je suis hyper fier de ton com sur mon écriture que je cherche comme chacun de nous à faire évouler. Bah un com comme ça c'est pas du baume au coeur, c'est une citerne. Me fait plaisr comme tous ceux qui m'ont été laissé ici ah lalalala j'ai les poils qui se dressent (c'est tout je te rassure !) ça me touche beaucoup ça me file la pêche mais il est tard et du coup j'vais pas dormir.:)

      · Ago over 5 years ·
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      Christophe Paris

    • aiiiiinourmes bijes et merci avec plein de s :)

      · Ago over 5 years ·
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      Christophe Paris

  • Splendide. J'ai pas vraiment d'autre mot en fait, désolé.

    · Ago over 5 years ·
    Myself2 copie

    anxiolytique

    • bah en fait c'est bien déjà moi ça me va nickel merci c'est super ces encouragements me touche beaucoup à peluche :)

      · Ago over 5 years ·
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      Christophe Paris

  • Une nouvelle originale et fort bien écrite, bravo !

    · Ago over 5 years ·
    W

    marielesmots

    • Merci c'est gentil content qu'elle t'ait plu

      · Ago over 5 years ·
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      Christophe Paris

  • J'aime beaucoup.

    · Ago over 5 years ·
    Gif hopper

    Marion B

    • merki bôcou,merci de me lire encore et toujours bijes :)

      · Ago over 5 years ·
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      Christophe Paris

  • J'ai lu et été emportée dans ce texte vers ton arbre... Kiss

    · Ago over 5 years ·
    One day  one cutie   23 mademoiselle jeanne by davidraphet d957ehy

    vividecateri

    • j'espère qui t'ont pas attachée :) merci de t biseses coms toujours so sweet

      · Ago over 5 years ·
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      Christophe Paris

  • C'est très bien écrit, on se laisse vraiment embarqué. Je n'avais pas compris le côté "humour" jusqu'à la dernière phrase.
    Merci pour ce très joli texte

    · Ago over 5 years ·
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    jasy-santo

    • merci pour ta lecture erreur de clic il 'sagit de fait de société désolé pour la méprise, ton commen taire me fait très plaisir

      · Ago over 5 years ·
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      Christophe Paris

    • j'ai trouvé ça sarcastique à la fin

      · Ago over 5 years ·
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      jasy-santo

    • c'esr vrai mais plus depité que sarcastique :) bon les gosses crient plage it's time to get back on earth :) à bientôt

      · Ago over 5 years ·
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      Christophe Paris

  • C'est plutôt bien écrit et émouvant, mais je ne vois pas exactement où se situe l'humour...

    · Ago over 5 years ·
    Logo sirenade

    Mylène Marle

    • bon plutôt bien écrit c'est que je suis sur la bonne voie en revanche pardon pour la voie de garage humour, erreur de click je voulais taper fait de sociétéet non humour , merci de ton passage

      · Ago over 5 years ·
      P 20140419 154141 1 smalllll2

      Christophe Paris

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