La dernière descente

azraelys

Ma première descente en amour a été un échec.

« L'alcool est l'aspirine de l'âme. »

– Louis Gauthier

 

Nous scandions des mots d'amour quand nous étions encore ensembles. Ceux-là qui sont identiques d'un couple à l'autre ; d'une liaison à une autre ; d'une illusion à une autre. Nous fûmes une déflagration. Et pourtant, nous sommes partis en fumée, mutuellement consumées par nos mots tendres. Tout ce qu'il en reste, ce sont cendres, mais les bourrasques du temps ont tout emportées.

Le premier amour est semblable au jackpot. Les premiers jetons dépensés nous semblent infini… ! Toutefois, lorsque les dettes s'entassent, il ne reste que nos mains – vides – tendues vers le croupier. On en demande encore. On veut jouer jusqu'a que la pauvreté nous accable. De toute façon, qu'est-ce qu'on pourrait encore bien perdre ? Une fois endetté jusqu'au cou, on recherche autour de soi un quelconque réconfort. On guette le moindre nectar à butiner. On saute sur la première étourdie. On tisse sa toile autour d'une femme solitaire convaincue qu'elle ne vaut plus rien. Finalement, tout ce qui passe entre nos mains fait l'affaire, mais les plus faibles sont les proies les plus amusantes. Du moins, c'est ce que je pensais jusqu'à que je ne sombre dans mon propre jeu. Je me suis éprise d'une de ses proies.

Derrière l'impératrice de mes sanglots se cachait toujours une autre partie, une ombre impossible à discerner. En apparence, elle semblait être dotée d'une sagesse rare pour son âge. Cependant, elle possédait un caractère de dominatrice qui lui était propre. Et pour couronner le tout, elle baignait dans un égoïsme et un égocentrisme sans fond.

J'ai toujours cru que les déferlantes de nos disputes ne finiraient jamais par m'emporter. J'étais persuadée que tout le monde vivait ce genre d'explosion. Je me forçais, peut-être, à croire que c'était normal d'enchaîner autant de souffrance avec autant de complaisance.

L'amour crève le cœur et place la naïveté sur un piédestal. On y reste. On ne bouge pas. Ou plutôt, on ne bouge que lorsqu'il s'agit de sauter d'un pont pour montrer à l'autre à quel point on l'aime. Chose faite, l'autre y croit. On se force à croire que dans les coulées de cyprine qui nous réunissent, nos ailes nous ferons voler au septième ciel ! On vole si haut. On vole avec tant d'ardeur. On oublie, au fur et à mesure, que l'altitude augmente et que notre chute sera implacable et dévastatrice.

Nous nous sommes jurées des tas de mensonges. Nous nous sommes écorchées par des tas de songes. Nous portions nos faiblesses sur le bout de la langue. Et quand nous nous embrassions, nous dirigions nos regards dans des directions totalement opposées.

_____

 

On tente de l'oublier. On tente d'effacer ses marques qui nous recouvrent. On tente de s'arracher la peau. On veut que ces maudits sanglots s'arrêtent. On implore à cette flammèche qui nous maintenaient en vie de disparaître à tout jamais pour que l'on puisse s'éteindre, mais rien n'y fait. Au juste, qui est ce « On » ? Ce sont tous ses imbéciles qui se complaisent avec hypocrisie dans une relation amoureuse. Et j'ai beau avoir soufflé sur cette étincelle, elle reste intacte. Alors que pendant ce temps, la cire de cette bougie nommée « Amour » continuera de se déverser sur moi et de me recouvrir de cette substance blanchâtre et impérissable.

« Pourtant, il faut continuer de vivre. »

On me l'a dit plusieurs fois.

Être seule, c'est mieux qu'être mal accompagnée ?

Ne me faites pas rire !

Qu'arrive-t-il lorsque l'on veut, à tout prix, être avec quelqu'un ? Qu'importe l'amour, qu'importe son apparence. L'important, c'est d'assouvir ce besoin de ne plus être seul.

Tout ce que je voulais, c'était remplir ce vide au creux de ma poitrine.

Alors pour que cela se réalise, j'ai tout ingurgité. J'ai avalé cette mauvaise foi. J'ai bu cul sec ce que je haïssais tant. J'étais une oasis incapable d'hydrater un cœur aride. Tout ce que je pouvais faire, c'était de les divertir pendant quelques heures, quelques nuits et tout au plus : un ou deux mois. Je les aimais pour de faux. Je cuvais jusqu'à la dernière bouteille d'alcool disponible puis je leur offrais de fausses promesses. Je rendais ce que la vie m'avait donné. Je punissais les autres, car on m'avait punie.

C'était ça le résultat de ma première descente aux amours ; un caprice vindicatif puéril.

_____

 

J'erre dans les rues d'une ville dont je ne me souviens même plus du nom. Dans ma main droite, je tiens une bouteille de tequila. Cependant, j'ai beau boire, mes lèvres sont toujours sèches. J'ai beau tout avaler d'une traite, ma gorge ne brûle même plus.

Étalée à terre, car le trottoir m'a tiré à lui, je lui parle. Il m'écoute, mais il ne répond jamais. Néanmoins, quand je crie ce prénom, il me supplie de la fermer et de boire une autre gorgée.

Lorsque je relève la tête, je ne peux m'empêcher de baver de jalousie quand je vois ces gens. Ces imbéciles qui se tiennent la main en pensant que tout sera éternel. Entre leurs doigts fermement enlacés, je la revois. Elle qui refusait catégoriquement que nous nous tenions la main en public.

Les amoureux se rassurent de leur sourire hypocrite. Ils balbutient des « je t'aime » qui s'envolent dans les airs puis disparaissent. Mais, ils ne le savent pas encore. Ils ne sont pas encore au courant. La plupart des mots qui leur sont prononcés ne leur sont pas adressés. Les humains se voient dans les yeux des autres. Tout ce qu'ils disent, c'est pour gonfler leur propre ego avec qui ils entretiennent un amour inconditionnel.

« Je t'aime, donc je m'aime. Puisque l'amour est à deux, j'ai besoin de toi pour m'aimer. »

Clouée contre le sol, tout ce que je vois ce sont des chaussures – aux formes et aux couleurs diverses – qui s'arrêtent de temps à autre à côté de ma carcasse malodorante. D'autres me donnent une pièce à cause de mes vêtements en lambeaux. Le reste murmure. Et la majorité ignore les raisons qui m'ont amené jusque-là.

Alors que leurs yeux s'écarquillent par l'horreur de ma présence, mes sanglots s'apprêtent à les noyer. Je resterai à la surface de cet océan immortel, de ces amours folles. En effet, je suis incapable de tomber plus bas, car j'ai déjà touché le fond. Même l'océan ne veut plus de moi.

Quand je lui ai dit que, s'il le fallait, je l'attendrais éternellement, sa réponse m'a tout simplement morcelé. Elle m'a affirmé que ce n'était pas nécessaire. Je devais juste oublier tout ce que nous avions vécu. La distance n'était pas envisageable pour elle. La seule option : la séparation.

– Je me souviens, vous savez, racontais-je à haute voix sûre de mes propos, elle était belle quand elle m'aimait !

Les ombres me dévisageaient. Le soleil quant à lui, il s'en moquait éperdument. Il m'écoutait, car il n'avait pas de mains pour se boucher les oreilles. À vrai dire, il n'avait même pas d'oreilles pour m'écouter. Mais sa présence me rassurait, en quelque sorte. Sa chaleur me rappelait que je n'étais pas encore morte et ce n'est pas faute d'avoir essayé. Mes yeux le fixaient souvent, bien trop souvent. Le soleil était mon ami. Son sourire apaisant me revigorait. Cependant, il lui arrivait de m'éblouir avec tant d'entrain que mes pupilles en perdaient leurs pigments. Ma vue devenait – elle aussi – une option à mon existence.

Dès l'instant où mon acuité était réduite, je percevais la présence des autres par leur parfum violent. Cette odeur qui s'immisçait jusqu'à l'intérieur de mes narines et qui me faisait grimacer : l'odeur du bonheur.

Ce bonheur putride et écœurant…

Dès l'instant où je me suis relevé, j'ai hurlé son prénom comme chaque les jours, mais elle ne répond jamais.

Les jours n'existent pas.

Le temps n'avance pas.

Le passé ne revient pas.

Je titube en direction d'un phare qui n'existe même plus depuis son départ.

Je m'enfouissais dans les rues en même temps que son image qui ne cessait de s'enfoncer dans ma mémoire.

Après un rire moqueur sortit de nulle part, déboussolée dans ma propre stupidité, je trébuche une nouvelle fois.

Tu m'as laissé comme ça, comme un déchet. Tu es partie vers l'horizon, et moi, je suis encore là. Tu m'as menti. Tu t'es volatilisé en même temps que mon humanité. Maintenant, je suis couchée sur le sol. À demi-morte, au seuil des marches de cet enfer.

À la tombée de la nuit, je rôde comme un zombie en quête de ta chair, en quête d'une partie de toi, en quête d'un souvenir quelconque. Il pouvait faire nuit ou jour, il pouvait pleuvoir ou faire chaud, il pouvait neiger ou grêler, j'attendais ton retour.

Combien de temps cela faisait-il… ?

Je ne sais plus.

Je ne sais pas.

Je ne sais rien.

Tout ce que je sais, c'est que l'eau que j'ingurgite me fait vomir des restes invisibles. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir vomir si je ne mange qu'une fois par jour ce que les gens peuvent bien daigner m'offrir ? De manière générale, quand la faim me tient en laisse, je n'ai qu'à me réfugier dans le jardin de mes parents. Ils sont toujours là pour me nourrir. Ils sont de bons maîtres et je suis une sacrée chienne.

Une fois la panse remplie, je me dirige – comme à mon habitude – vers son ancienne maison. J'y voyais toujours des lumières allumées, mais personne ne me répondait jamais.

Sous les flocons de neige, j'aperçois une silhouette s'approcher de moi. Elle crie mon prénom, alors que je rampe sur le sol. Cette ombre, que mes pupilles usées n'arrivent même pas à distinguer, me soulève contre mon gré. J'ai beau la repousser, elle me retient fermement. Elle m'aide à marcher, sa main contre la mienne. N'était-elle pas écœurée d'aider une marginale telle que moi ?

– Encore toi ? Qu'est-ce que tu fais ici ?

Je ne sais pas ce qui a bien pu arriver après ses mots. Tout n'est plus que ténèbres. Je ne perçois plus rien. Je ne ressens plus rien, à part le froid de ton absence.

_____

 

Alors que mon corps tantôt engourdi parvient finalement à se détendre, je ressens des effleurements de doigts qui percutent ma peau. J'ouvre immédiatement les yeux tout en sursautant, mais je ne vois rien. Étais-ce un rêve ?

Je balaie la salle du regard puis je fixe la baignoire remplie d'eau chaude et parfumée dans laquelle je me trouve. Cette salle de bain, plutôt bien aménagée, me rappelle que je suis dans un lieu qui n'est pas de mon ressort.

J'essaye de me relever, mais mon corps refuse de m'obéir. Il s'obstine à m'empêcher de fuir. Cette scène pitoyable change tout à coup lorsque mes yeux rentrent en contact avec des jambes qui s'avancent vers moi. Au fur et à mesure que je relève la tête, je suis frappé d'étonnement.

Cette femme, vêtue d'une chemise de nuit noire au bas transparent et en dentelle, je la connais. Ses cheveux longs et bruns, ce regard qui en dit tant sur ses pensées… ses yeux noisette ne peuvent se jouer de moi. C'est bien elle : Elena.

J'avale ma salive de travers lorsque nos regards finissent malheureusement par se croiser. Ses cheveux attachés en queue de cheval se balance à mesure qu'elle s'approche de moi, tandis qu'elle me regarde de ses yeux souriants. Lorsqu'elle arrive jusqu'à moi, elle me tapote doucement le dos. Mon visage se crispe soudainement dès l'instant où elle décide de s'asseoir contre le rebord de cette baignoire blanche.

– N'apprends-tu donc jamais de tes erreurs ? Tu préfères la punition, c'est ça ?

– Non ! C'est juste que j'avais…, balbutiais-je, presque apeurée.

– Arrête d'essayer de t'inventer des excuses, déclare-t-elle tout en tortillant mes cheveux mouillés.

– Je ne m'invente pas d'excuses, Elena !

– C'est qu'elle se souvient même de mon prénom, ajoute la femme, émerveillée, en se penchant vers mon visage.

– Laisse-moi partir…

J'essaye de bouger en faisant usage de mes forces restantes, mais c'est inutile. Complètement inutile. Mon impuissance m'irrite à tel point que j'en verse des larmes de rage. Pourquoi est-ce qu'elle m'a encore une fois ramenée ici ? Pourquoi m'a-t-elle encore une fois sauvée d'une hypothermie ?

Son visage indifférent ne me permet jamais de savoir ce à quoi elle peut bien penser. Cependant, le simple fait qu'elle me tende toujours la main lorsque j'en ai le plus besoin me donne envie de vomir.

Tous ses souvenirs que j'ai volontairement effacés à l'aide de l'alcool resurgissent sauvagement. Je me recroqueville à l'autre bout de la baignoire, le corps tremblant. Par la suite, je me laisse lentement glisser à l'intérieur de celle-ci, mais Elena m'agrippe fermement le bras.

– Lâche-moi !

– Arrête de crier, dans le cas contraire je devrais te faire taire.

Anxieuse quant aux moyens qu'elle compte employer, j'ai décidé me taire. Alors que je souhaite simplement sortir du bain, elle se place derrière moi et passe ses bras autour de mon cou. Son étreinte est tout simplement dévastatrice. Elle me rappelle à quel point cette femme est dangereuse. Cette « dame » solitaire qui n'a rien trouvé de mieux qu'une clocharde pour occuper ses soirées.

– J'aimerais vraiment connaître ton prénom, souffle-t-elle au creux de mon oreille.

– Je t'ai déjà dit de…

– Pourquoi est-ce que tu t'obstines à vivre dans la rue ? Je t'ai déjà proposé de vivre avec moi. Pourquoi es-tu incapable d'ouvrir les yeux ?

Ce discours, elle me l'a répétée un nombre incalculable de fois. Celle qui s'obstine le plus entre nous deux, c'est elle. J'ai beau la repousser, elle finit toujours par me recueillir. J'ai beau hurler le nom d'une autre devant sa maison, elle s'entête à me garder à ses côtés et cela jusqu'à que je ne prenne la fuite. J'erre durant un certain laps de temps puis je retourne devant sa demeure dans l'espérance de mourir, mais elle me récupère. J'aimerais juste périr là où tout a commencé. Est-ce trop demandé ?

À chaque fois, il faut qu'elle me sauve. Je désire jusque prendre cet aller-simple vers le repos éternel. Elle me condamne, par pur égoïsme, à vivre dans un monde que je déteste tant. Son obsession me rend tout simplement malade.

Elle persiste, pour je ne sais quelle foutue raison, à faire de moi son animal de compagnie. Cependant, c'est impossible pour elle de réussir à me garder à ses côtés. À chaque tentative pour me remettre dans le droit chemin, même lorsqu'elle m'envoie me faire « désintoxiquer », je finis par me rouer dans la boue. Je faisais tout pour la décevoir, mais ça ne servait à rien. Elle continuait aveuglément de voir en moi un être humain et non un déchet.

Alors que je cogite sur les actions de cette entêtée, elle me soulève par les hanches pour me faire sortir de l'eau. Mon corps nu, exposée aux yeux de cette perverse en manque d'affection, ressent un frisson le parcourir à l'instant où ses yeux me dévorent.

– Tu ne comptes pas me laisser partir, pas vrai ? demandais-je, sans une once d'espoir.

– Cela fait déjà deux mois que tu n'as plus donnée de nouvelle. Tu crois vraiment que je vais te laisser partir aussi facilement ?

– Fais ce que tu veux dans ce cas, mais nourris-moi avant.

Elle hoche la tête, visiblement satisfaite que j'abandonne toute résistance. Je ne voyais aucune raison de le faire de toute façon. L'avantage d'être au fond du trou c'est qu'il ne peut rien nous arriver de pire. Tout ce qu'il reste à faire, c'est de remonter pour mieux retomber.

Elle s'occupe de me sécher le corps et les cheveux puis de me vêtir d'une maudite chemisette semblable à la sienne. Elle perd son temps à me parfumer, ensuite à démêler mes longs cheveux bouclés pour finalement appliquer une crème à l'odeur envahissante. Elle apporte les dernières finitions à sa poupée en la coiffant d'un chignon…

Elle m'emmène jusqu'à sa chambre où un lit double m'ouvre ses bras. Je m'y jette, exténuée. Elle s'assoit près de moi pour poser sa tête contre mon ventre, caressant ce qu'elle aimerait tant posséder : mon corps.

– Qu'est-ce qui t'empêche d'être avec moi ? Je ne suis pas assez jeune pour toi ? demande-t-elle en posant ses yeux en direction des miens.

– Je ne sais même pas quel âge tu peux avoir, déclarais-je en haussant les épaules.

– 30 ans. Et toi ?

– 22 ans. T'es pas si vieille que ça.

Elle affiche un sourire narquois. Il semblerait qu'elle n'attendait que ses mots-là pour que son cœur soit comblé. Ai-je commis une erreur en lui disant cela ?

– Pendant des années, j'ai toujours vécu seule. Je me contentais de ramener dans mon lit ceux qui se présentaient à moi, ceux qui s'intéressaient à moi… Mais je n'avais pas le courage d'aller au-delà d'une nuit avec la même personne.

– J'ai faim, coupais-je désintéressée de ses anecdotes.

– Comment ai-je pu tomber amoureuse de toi ? Tu ne penses qu'à la mort et à l'alcool.

– Nourris-moi et je t'écouterai après, assurais-je.

Elle m'ignore totalement. Elle n'en a que faire de me nourrir alors que mon estomac est en train de se tordre de douleur. Elle s'est lancée dans une tirade sans fin sur « l'amour » qu'elle prétend ressentir.

– Tu ne choisis pas de qui tu tombes amoureux, répondis-je exaspérée. Si j'avais à choisir, je n'aimerais personne. Au début cela fait du bien puis au fur et à mesure, ce qu'on a pris le temps de bâtir n'est plus qu'un amas de ruine.

– Est-ce à cause du nom que tu hurles devant chez moi que tu me dis ça ?

– Tu as expérimenté une vie pleine de liberté. Quant à moi, j'ai goûté au véritable Amour et j'ai été enchaînée. Le plus lamentable dans tout ça, c'est qu'on est toutes les deux seules. Toi et moi.

Le souffle chaud d'Elena se disperse maintenant contre ma nuque. Elle semble être en colère après ce que je viens de dire.

– Arrête de te lamenter ! Après l'orage, le ciel se dégage.

– L'amour est un orage sans fin, répondis-je en fronçant les sourcils.

Elle pose sa main contre ma bouche pour me faire taire. Ses yeux m'indiquent clairement de la fermer, si je ne souhaite pas être victime d'une quelconque « punition ».

Alors que ses lèvres ne se remuent plus pour dire des inepties, elle daigne finalement se lever. Elle semble être fatiguée de me parler. De toute façon, je ne compte plus l'écouter.

Je ferme mes yeux, emportée dans un tourbillon de mélancolie. Je me force à dormir. L'heure m'importe peu. J'ai besoin de repos, ainsi je pourrais fuir à nouveau. Je n'ai que faire de son opinion et je n'ai pas particulièrement envie de la convaincre.

_____

 

J'ouvre les yeux vivement. Il est temps de m'enfuir. Cependant, à l'instant où j'ai tourné mon regard, j'ai sursauté. Elena est endormie sur le lit, son portable sur la poitrine. Les yeux encore imprégnés par la fatigue, je décide tout de même de décamper.

Je me laisse glisser vers le bas du lit, mais j'attire malencontreusement une partie du drap avec moi. Je me retourne, en pleine panique, pour voir si elle ne s'est pas réveillée après cette erreur. Toutefois, elle dort encore.

Soulagée, je m'élance en rampant difficilement jusqu'à la porte. Soudain, j'entends un bruit émis par le frottement de deux objets métalliques. J'observe autour de moi, mais je ne vois rien. Effrayée d'avoir réveillée Elena, je me retourne à nouveau, mais elle n'est plus là. Je décide de pousser la porte en pleine panique, mais l'une de mes mains refuse catégoriquement de bouger.

Lorsque je dirige mon regard vers celle-ci, je me rends compte qu'elle est menottée. L'autre partie se trouve entre les mains d'Elena. Elle me force à me relever et elle me pousse à m'asseoir sur le lit. Elle attache l'autre menotte aux barreaux du lit.

J'ai beau me débattre et hurler, elle s'en fiche éperdument. Elle se contente d'esquisser un sourire puis elle s'empresse de m'embrasser. Ses lèvres d'une douceur perturbante s'accaparent des miennes. Je recule la tête, prête à lui hurler dessus, mais elle pose un doigt contre mes lèvres et elle me murmure : « Ta liberté s'arrête ici. »

J'écarquille les yeux, cherchant désespérément un moyen de me défaire de ses attaches, mais c'est une perte de temps. Mes poignets sont marqués par des traces cramoisies, tant je me suis débattue vainement.

– Tu ne pourras pas me garder ! aboyais-je.

– Personne ne se soucie de l'ivrogne du coin, coupe-t-elle d'un sourire extatique. Personne… à part moi.

– Putain !

Ses crocs s'accrochent à la peau recouvrant mon cou. Elle me marque de ses stigmates malsains, prête à tout pour prouver que je suis sienne. Par la suite, elle pose sa tête contre mes seins. Ses bras s'enroulent autour de mes hanches. Inerte, mon corps refuse de lui-même de se débattre. Que m'arrive-t-il ? Que m'a-t-elle fait ?

– Est-ce que tu te rappelles la dernière fois que je t'ai recueillie ? marmonne Elena.

– Bien-sûre que non, répondis-je ironiquement. L'alcool me permet de tout oublier. Un jour, je finirais aussi par t'oublier.

– Devrais-je te le rappeler ? demande-t-elle en frôlant ses lèvres aux miennes.

– Ce n'est pas comme si j'avais le choix, soupirais-je.

Un éclair s'abat sur mon cœur à l'instant où nous nous embrassons. Elle prend mon visage entre ses mains, alors que nos langues commencent à peine à se rencontrer. Elles s'éternisent dans une valse qui ne devrait pas avoir lieu d'être. J'ai le choix, mais je refuse de choisir. Je veux qu'elle choisisse pour moi, car je sais que dans tous les cas, c'est moi qu'elle choisira. Je suis pathétique. Au fond, sa présence étouffante m'a manqué…

Dès que je reviens devant chez elle et que je crie le nom de cette autre, elle rapplique. Pourtant, je me suis toujours demandé quelque chose. Pourquoi est-ce que je continue de revenir ? Est-ce pour l'impératrice de mes sanglots ou pour Elena ? Si je voulais tant mourir, je le ferais ailleurs, non… ?

Et ce cœur, pourtant décimé, dès que je l'entends me sermonner se remet à s'agiter et à s'affoler. En réalité, je n'ai rien pour me protéger d'elle, car je ne souhaite pas qu'elle m'oublie. Je désire qu'elle me coure après. J'espère secrètement qu'elle n'est que moi à l'esprit…

_____

 

Les rayons de soleil se faufilent à travers les rideaux lorsqu'ils ondulent, laissant apparaître la pendule qui se trouve sur le mur d'en face. Je remarque aussitôt que mes mains ne sont plus menottées. Néanmoins, en relevant la tête, je remarque qu'il est dix heures du matin.

À la fois surprise et conquise par sa grandeur, j'observe le globe de feu se déplacer lentement dans le ciel, alors que mes yeux l'imitent à l'intérieur de cette pièce. À cet instant, j'aperçois d'innombrables photos recouvrir le mur sur ma gauche. Je suis la pièce maîtresse de ses images. Quand a-t-elle prise ses clichés ? Pourquoi en a-t-elle autant ? Quel était l'intérêt ?

Soudain, je suis extirpée de mes pensées par son arrivée. Elle tient entre ses mains un plateau contenant un sandwich et un verre de jus d'orange.

Elle reprend sa place à mes côtés et elle commence à manger, sans même me demander si j'en voulais, alors que je meurs littéralement de faim. Elle chantonne la bouche pleine, de concert avec les complaintes de convoitise que mon ventre entame à son tour. Elle me fixe, bien que la seule chose qui attire mon attention est ce qui se trouve entre ses mains. Elle arbore un sourire radieux et me tends un bout que je croque à pleines dents. Je mâchouille sauvagement, guidé uniquement par la faim, qu'importe s'il ne lui en restera plus rien. Alors que j'ai ingurgité ce qui est à elle, son regard se dirige vers le jus d'orange présent sur la commode. Ce jus pour lequel ma bouche est capable de tout. Elle le comprend immédiatement. Elle en boit une gorgée, mais en voyant mon expression crispée, elle s'approche subitement et m'embrasse. Ce liquide coule en moi, étanchant ma soif. Elle lèche doucement une coulée fugace qui se trouve au coin de mes lèvres et colle son front contre le mien, un sourire espiègle à la bouche.

– Reprends des forces. De cette façon, tu auras de quoi produire ce liquide que j'aime tant, affirme Elena d'un regard lubrique.

– …

– Tu en as envie, pas vrai ?

– Envie de quoi ?! criais-je, exaspérée.

– De moi, de nous, de nos corps nues… de crier autrement que de colère.

– T'es en manque ou quoi ? lançais-je subitement sans réfléchir.

– En effet, avoue Elena en se mordant les lèvres.

– Tu es folle !

– Oui, de toi.

Elle déforme chacun de mes propos à son avantage. À ce rythme, nous allons finir aux portes de l'extase. Toutefois, j'ai beau lui répondre avec dédain, je désire ardemment être sienne. Au moins pour aujourd'hui, je veux lui appartenir. L'espace d'un instant, je veux tout laisser de côté.

Elle place ses jambes de chaque côté de mon corps et ses yeux en face des miens.

Elle ne bouge plus. Nos regards se confondent à l'instant où nos bouches s'effondrent l'une contre l'autre. Par la suite, elle planque sa tête contre mon cou tandis que ses bras m'enlacent. Se pourrait-il qu'elle soit mal à l'aise ? Regrette-t-elle de m'avoir gardé prisonnière « contre mon gré » ? Dans le doute, je me résigne à ne rien dire. Je décide de ne pas agir. Je me contente de profiter de cet instant.

Néanmoins, ce n'est que peu de temps après qu'elle bouge de là, à mon plus grand regret. Elle se recroqueville sur elle-même, au bord du lit. Je me laisse glisser à terre, direction la porte de sortie qui est ouverte. Je la referme puis je retourne en direction d'Elena qui a enfoui sa tête au creux de ses bras. Je suis pratiquement sûre qu'elle pense que je vais m'enfuir une fois de plus. Toutefois, je me penche dans sa direction et je lui souffle doucement à l'oreille : « Bien que mes sentiments pour toi me tue, je veux rester et mourir à tes côtés. »

Ma première descente en amour a été un échec. Mais ma dernière descente en enfer a été un succès. Je ne peux pas l'aimer comme elle m'aime, mais j'ai besoin d'Elena et elle a besoin de moi. Je ne sais pas ce que je ressens pour elle, mais nous n'avons pas la nécessité d'utiliser des mots pour décrire notre relation. Nous avons juste besoin de fermer nos yeux et de nous enlacer, car cela nous suffit amplement. Nulle d'entre nous ne sait si cela va durer. On s'en contrefiche, car de toute façon il est trop tard pour faire marche arrière.

  • Terrifiant !

    · Ago 7 months ·
    Oiseau... 300

    astrov

  • Vous m'avez complètement embarquée dans votre histoire.

    · Ago 9 months ·
    Visage etaine eire capture %c3%a9cran

    Etaine Eire

    • Je suis contente que mon texte ait pu vous embarquer de la sorte.

      Merci pour votre commentaire !

      · Ago 9 months ·
      Large

      azraelys

  • Quelle belle description de cette descente aux enfers ! Les mots sont bien choisis, le style est alerté et on ne laisse prendre par ce récit vêtu de noir d'abord, puis de lumière.

    · Ago 9 months ·
    Coquelicots

    Sy Lou

    • Merci pour votre commentaire. Cela me touche énormément !

      · Ago 9 months ·
      Large

      azraelys

Report this text