La Grande Freyeur

A Mind On The Brink Of Collapse

Où l'on découvre Euta, lors sa descente en Voldavie.

Euta franchit l'Ecluse rouillée, ferme les grilles de Verachin, le Mestre cachectique. En contrebas, un parc forain attriste la marée de Voldavie. Les araignées depuis longtemps détiennent les Jardins, se dit Euta la quantième fois. Des chevelures grisonnantes, n'havre d'aucune âme, emplissent les beaux houppiers d'antan; yeutant par huits la figure sombre, joindre l'ébène caniculaire. Certains rameaux défraîchis offrent la vue de Rools, rachitiques - ptérosaures statufiés - n'ouvrant plus l'aile au chant du coq lointain - le coq brahma perdrix doré. Depuis la fin du monde, le bougre avait des clous fichus dans les orteils et n'osait plus faire apparaître le soleil. On entend plus corvus croasser. 

Euta traverse le carrousel aux Hippalectryons, la dune pétrole, dépoussière la rosace d'une cathédrale en ruines, aux rares vitraux éteints. Un court motet, de quelques âmes en peine, résonne dans l'ancienne nef. Les êtres de la cathédrale n'attendent plus rien de la lumière. Il ne fait pas nuit en Voldavie, mais le ciel éternel est retenu depuis un voile brumeux. Les rayons jamais ne traversent les vitraux pour donner vie aux chevaliers errants, jadis fiertés des Passeurs de lumière.

Près du marais, Euta fait frétiller le pappus d'un pissenlit, au sortir d'un chablis, un Hone déraciné dont le trou d'Epouvantable baille d'un vent glacial - d'aussi longtemps qu'on s'en souvienne. Euta écoute les voix du vent comme bons présages de ses sombres desseins; aux portes de l'ontophanie. Le trou laisse sortir quelques brinvents, mais parfois même une râlerie, en attente d'un corps pour y plonger, pour le faire grogner; comme un discours nuisible à la recherche d'une bouche pour le prêcher.

Cet Hone génére peu de bons caractères, elle le sait. Parfois ses crachats, ses rejetons deviennent imprévisibles, voulant saigner du pair, toujours mêler aux affaires d'autres, plutôt qu'aux siennes. Une colère impalpable imprégne les épines et les rosiers du Labyrinthe. Mais cette colère a du mérite : elle croit toujours prédecesser sa marche, servant au mieux les grands desseins. Même dans le froid son âme, elle ne comprend jamais le pion d'une stratégie plus lâche, contre quoi tourner sa lame.

Accroupie, Euta fait volter des noms vernaculaires, dont le lexique vient du murmure de bois hantés, trouvés plus facilement sur les hauts pics. Traçant des huits du doigt, elle emmêle les courants d'air, les noms se mélangent en un même oeil, qu'ils ne partent pas se perdre en cerf-volant. Au tourbillon son sein elle souffle des aigrettes; s'abrègent dans le béant. Enfin Euta souffle le tout au creux de l'Hone lui faisant face.

D'abord lui est rendue une haleine moite, puis un rot, pas moins désarçonnant qu'à la coutume. Euta disperse l'eucalyptus au tas puis touille la boue du sol par la brindille, dégageant une chose naissante et empêtrée. Effectivement elle saisit comme un air sur le paquet d'humus aux pieds; d'abord deux yeux puis une espèce de gueule. La chose pleurniche, n'étant encore qu'une tête à moitié pleine. Euta plonge sa main dans son crâne mou. Regarde-moi, fixe mes yeux. La chose gesticule car elle ne sait nager. D'une main médecine Euta lui guérit la méfiance, car elle sait jouer des émotions. Une douce comptine au travers de ses dents vives, apaisante à faire bruire et ronronner, permet d'allonger sous la terre toutes les extrémités de Chose. Tu seras l'un des Leurres, résonne-t-elle, une trahison orale dont seule l'écriture témoigne de l'ambivalence. Plongée dans le regard de sa créatrice, la terreur quitte momentanément la créature, celle d'apparaître un quart formé, d'un bond prodigieux à l'âge adolescent, sans jamais le morpion ; comme prenant possession d'un être du néant, mais au passé encore brûlant les doigts. Je veux que tu chasses une pierre précieuse, cachée dans l'esprit d'une enfant. La bête miaule.

Sens-tu cette peur ? Euta lâche Chose, qui perd pied dans l'humus, pataugeant pour se sauver instinctivement du marais. Ceci se nomme la peur. Elle miaule de plus belle, griffant Euta; mais impitoyablement se laisse sombrer. Lorsque je t'ai fait naître, je t'ai extrait, et par là même t'ai promis à la mort. En échange de ne fournir mon immortalité, je t'en apporte l'impression perpétuelle, ce qui au monde des sens est identique. Sers-moi et je freinerai le temps si bien que ta dernière seconde durera mille vies ; chaque jour passant la mort faisant vers toi un pas de recul ; et jamais tu ne sauras rien d‘autre. Si tu es sage, je te reprendrai dans mes bras et t'offrirai à l'aube du prochain monde. Euta toussote, un papillon mourant d'un infarctus. L'amour sera ta direction, pour que tu saches le bon pour toi et donc le bon pour moi ; dans l'inconnu tu connaîtras le jeu du chaud et froid ; tu sauras quoi faire de ma voix quand elle retentira à tes oreilles. Ecoute bien petite chose. Sa voix se fait troublante et profonde, à créer des éboulements dans les tunnels aux marmottes. Tu es Noulty, celui qui quand il pleure s'endort au son perpétuel de l'orage et de la pluie. Dans ton sommeil nous parlerons, sans être vus de tous, car je verrai seulement tes rêves, sur les écumes, le long des Grèves du Skä. La chose gesticule à tout-va, chassant le rebord. Euta lui pose la main sur le museau et tout se tait, le marécage soudain ne l'enfonce plus. Ce sentiment de victoire, comme une victoire dans le corps ainsi béni. Tu sais nager maintenant. Et la bête se lâche, patauge timidement. Alors Euta ajoute devant la face de chat crispée : Tu as le droit de ne pas m'obéir une fois rejeté, après la passation. Mais alors, tu mourras dans le chaos.

Confiant en l'effet de son laïus, elle sort le corps du bain, du tas en décomposition, tel un chaton sertit d'un placenta muqueux. Elle porte Noulty à sa poitrine où il se met à léchouiller son nez. Les chatouillis font rire Euta qui tente de calmer l'affection. Je suis la plus sublime qui jamais ne t'a porté. A chaque vénération, tu verras la preuve de notre relation, car la vénération t'apportera cette victoire. Mon amour. Maintenant, l'heure est venue pour la battue. Je veux voir, je veux apprendre. Et elle lâche sa bête bondissante, en toute hâte vers les montagnes, fonçant dans la ligne de moraine, quittant la Voldavie, laissant aux traces la conviction jamais de ne couper le fil de la haute vénération secrète.

Euta n'envoya pas sa bête pour tuer l'enfant, pas cette fois, mais elle lui parlerait la nuit, dans ses rêveries. Pour apprendre. La bête allait trouver le groupe institué en-haut, les adeptes, les disciples ayant tous partagé le même cauchemar, celui de la Grande Freyeur, en l'attendant comme un messie. Ceux qui lisaient l'avenir dans les oignons et la danse des guêpes, voyant dans chaque détail du monde de nouvelles preuves accablantes de sa présence dans les annales du monde; lui vouait tous un culte morne.

Euta parla souvent avec Noulty au loin : Quand tu seras au loin de moi, trouve la chose attirant plus ton attention et tu me retrouveras. Et elle fonçait à travers ciels, à travers terres, ne détournant rien d'une course pour adoucir son maître. Ainsi allait la Grande Freyeur.

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