La guérison ou l'échange de cadeaux

Gilles Heuline

Louis, fils d'une famille pauvre, ne recevait jamais de cadeau à Noël. Paul, son ami malade, va lui faire un cadeau. En retour, il sera récompensé d'une manière surprenante pour sa générosité.

J'ai grandi en croyant que Noël était un moment où des choses étranges et merveilleuses se produisaient. Où des visiteurs, sages et d'allure royale, venaient à cheval pour conter des histoires fabuleuses. Quant à minuit, les animaux de basse-cour se parlaient sous la lumière d'une étoile étincelante. Pour moi, Noël a toujours été un moment d'enchantement, et jamais plus que l'année où mon fils Paul a eu huit ans.

Cette année-là, nous avions emménagé dans une petite maison près d'une zone boisée. À l'approche des vacances, notre esprit était léger et joyeux. Mais nous ne devions pas nous laisser abattre par les pluies d'hiver qui ont rendu les sols boueux. Durant tout ce mois de décembre, Paul avait été le plus animé et le plus occupé de nous tous. C'était mon plus jeune. Un garçon blond, joyeux et enjoué. Il a l'habitude pittoresque de vous regarder et de pencher la tête comme un chiot lorsque vous lui parlez. En fait, la raison en était que Paul était sourd de l'oreille gauche, mais il ne s'en plaignait jamais.

Cela faisait des semaines que je surveillais Paul. Je savais qu'il se passait quelque chose dont il ne me parlait pas. J'ai vu avec quel empressement il faisait son lit, sortait la poubelle. Il mettait soigneusement la table et aidait Bastien et Caroline à préparer le dîner avant que je ne rentre du travail. J'ai vu comment il collectait silencieusement son argent de poche et le cachait sans en dépenser un centime. Je n'avais aucune idée de la nature de cette activité silencieuse. Mais je soupçonnais que cela avait quelque chose à voir avec Louis.

Louis était l'ami de Paul et depuis qu'ils s'étaient rencontrés au printemps, ils étaient inséparables. Si vous appeliez l'un, les deux rappliquaient aussitôt. Leur univers était dans le pré, un pâturage à chevaux traversé par un petit ruisseau sinueux. Les garçons y attrapaient des grenouilles et des serpents, cherchaient des pointes de flèche ou des trésors cachés. Parfois, ils passaient un après-midi pour nourrir des écureuils avec des graines.

Les temps étaient durs pour notre petite famille et nous avons dû faire des efforts pour réussir. Avec mon travail de manutentionnaire et beaucoup d'ingéniosité, nous avons réussi à avoir un endroit agréable à vivre à peu de frais. Mais ce n'était pas le cas de la famille de Louis. Ils étaient désespérément pauvres. Et sa mère avait vraiment du mal à nourrir et à vêtir ses deux enfants. Ils formaient une famille solide. Mais la mère de Louis était une femme fière, très fière, et elle avait des règles strictes.

Nous avons travaillé, comme chaque année, pour rendre notre domicile festif pendant les vacances. Notre Noël était artisanal et composé de cadeaux cachés et d'ornements accrochés partout dans la maison.

Paul et Louis s'asseyaient parfois à table, assez longtemps, pour préparer des étoiles en carton pour l'arbre de Noël. Mais soudain, ils se mettaient à chuchoter et se retrouvaient dehors en un éclair. Ils passaient prudemment sous la clôture électrique du pâturage qui séparait notre maison de celle de Louis.

Un soir, peu avant Noël, alors que mes mains étaient plongées dans la pâte du gâteau que je préparais, Paul vint me voir et me dit d'un ton mêlant plaisir et fierté :

— Maman, j'ai acheté un cadeau de Noël à Louis !

— Ah bon, tu me le fais voir ?

Il a accepté et je me suis dit que c'était quelque chose que Louis voulait depuis très longtemps.

Après s'être soigneusement essuyé les mains sur un torchon, il tira de sa poche une petite boîte. En soulevant le couvercle, j'ai vu une boussole que mon fils avait achetée avec son argent de poche. Une petite boussole pour diriger un jeune aventurier à travers les bois.

— C'est un beau cadeau, Paul, dis-je.

Mais tout en parlant, une pensée inquiétante me vint à l'esprit. Je savais ce que ressentirait la mère de Louis face à leur pauvreté. Ils pouvaient à peine se permettre d'échanger des cadeaux entre eux, et il était hors de question de faire des cadeaux à d'autres. J'étais certaine que la fière mère de Louis ne permettrait pas à son fils de recevoir un présent qu'il ne pourrait pas faire en retour.

J'ai discuté du problème avec Paul. Il a tout de suite compris ce que je voulais dire.

— Je sais, maman, je sais ! … Mais si c'était un secret ? Et s'il ne savait jamais qui lui a donné ?

Je ne savais pas comment lui répondre. La solution du problème ne me vint pas à l'esprit.

La veille de Noël, une pluie battante s'abattit sur le village. Le temps était gris et glacial. Les trois enfants et moi-même s'occupions dans notre petite maison à peaufiner les secrets de Noël. Nous mettions tout notre cœur pour recevoir la famille et les amis qui allaient venir.

La nuit s'installa et la pluie continua. J'ai regardé par la fenêtre au-dessus du lavabo et j'ai ressenti une étrange tristesse. Comme la pluie semblait banale pour le réveillon de Noël ! Des hommes royaux, viendraient-ils à cheval par une telle nuit ? J'en ai douté. Il me semblait que les choses étranges et merveilleuses ne se produisaient que lors des nuits claires. Des nuits où on pouvait au moins apercevoir une étoile dans le ciel.

Mon regard a enfin quitté la fenêtre.

Je vérifiais le jambon et le pain fait maison chauffés au four lorsque j'ai vu Paul se faufiler vers la porte. Il portait son manteau par-dessus son pyjama et tenait à la main une minuscule boîte enveloppée de couleurs vives.

Il est allé dans le pâturage détrempé, puis il est rapidement passé sous la clôture électrique. Après avoir traversé la cour jusqu'à la maison de Louis, il a monté les marches sur la pointe des pieds. Puis, Paul à déposé le cadeau sur le pas de la porte et a appuyé très fort sur la sonnette. Rapidement, Paul se retourna, descendit les marches et traversa la cour dans une course effrénée pour s'éloigner. Mais, malheureusement, il a glissé dans la boue et a touché la clôture électrique. Le choc l'envoya deux mètres plus loin. Il était assommé sur le sol humide. Son corps tremblait et il avait le souffle coupé. Au bout d'un instant, il se releva lentement. Confus et effrayé, il rentra péniblement à la maison et déclara :

— J'ai touché la clôture et elle m'a projetée à terre !

J'ai étreint son petit corps boueux contre moi. Il était encore hébété et une tache rouge, de la bouche à l'oreille, commençait à se dessiner sur son visage. Rapidement, j'ai tamponné sa brûlure avec une lotion apaisante. Une tasse de chocolat chaud l'a calmé et réchauffé. L'esprit vif de Paul est revenu. Je l'ai mis dans son lit et juste avant de s'endormir, il m'a regardé et a dit :

— Maman, Louis ne m'a pas vu. Je suis sûr qu'il ne m'a pas vu.

Je me suis couchée malheureuse et perplexe. C'était si cruel ce qui arrivait à un petit garçon alors qu'il effectuait la mission la plus pure de Noël - donner aux autres. Je n'ai pas bien dormi cette nuit-là. Quelque part au fond de moi, j'ai ressenti la déception que la nuit de Noël soit venue et que ce fût une nuit ordinaire et pleine de problèmes, sans enchantement mystérieux.

Mais je me trompais.

Au matin, la pluie s'était arrêtée et le soleil brillait. La marque sur le visage de Paul était très rouge, mais c'était superficiel. Nous avons ouvert nos cadeaux et bientôt, sans surprise, Louis a frappé à la porte. Il était désireux de montrer sa nouvelle boussole à Paul et de raconter le mystère de son arrivée. Louis ne soupçonnait pas du tout Paul, et pendant qu'ils discutaient, Paul souriait sans arrêt.

Puis j'ai remarqué, pendant que les deux garçons parlaient de leurs cadeaux, que Paul ne penchait plus la tête. Lorsque Louis parlait, Paul semblait l'entendre avec son oreille sourde. Quelques semaines plus tard, l'infirmière de l'école confirma ce que Paul et moi savions déjà. Il entendait parfaitement des deux oreilles.

Le mystère de savoir comment Paul a retrouvé l'ouïe, et l'a toujours, reste jusque-là un mystère. Bien sûr, les médecins soupçonnent que le choc électrique en soit la cause. Peut-être que oui. Quelle qu'en soit la raison, je reste simplement reconnaissante envers Dieu pour l'échange de cadeaux qui a été fait cette nuit-là.

Vous voyez donc que des choses étranges et merveilleuses peuvent encore se produire la nuit de Noël. Et il ne faut pas non plus avoir une nuit claire pour suivre une étoile mystérieuse.

Gilles Heuline

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