LA HONTE DU BONHEUR

minuitxv

Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est fortuite.


Je me promenais sur les bords de l'Oise avec Nicolas. Nous parlions de la complexité humaine et de la propension qu'ont certaines personnes à se gâcher la vie. Le refus du bonheur, comme pour le remettre à plus tard. Car le connaître c'est courir le risque de le perdre. Se complaire dans la douleur ou la souffrance c'est souvent s'attirer la reconnaissance des autres. Le malheur attire la sympathie, le bonheur la jalousie. Les plus astucieux font semblant du malheur, questionnant la définition même du bonheur. Celui-ci ne durerait que quelques secondes. Ou bien il aurait plusieurs visages. A trop vouloir le définir on finirait presque par lui faire dire n'importe quoi. Ou bien on s'arrange avec des définitions changeantes en fonction du présent, histoire de repousser le bonheur à un autre domaine, à un peu plus tard à coups de « quand je serai grand, quand l'été viendra, quand j'aurai changé de travail... ».

Nous nous attardions sur la lâcheté humaine lorsque j'aperçus un morceau de papier dans l'herbe. La page 235 et 236 d'un livre inconnu. Nous avions rebroussé chemin et entamions notre retour à Pontoise.


« Elle travaillait sans relâche, et voulait que chacun travaillât comme elle. Ce travail n'avait pas pour but de rendre les autres et elle-même plus heureux : au contraire ! On pouvait presque dire qu'il avait pour principal objet d'être une gêne pour tous et de rendre la vie le plus désagréable possible – afin de la sanctifier. Rien n'aurait pu la décider à interrompre un seul moment , le saint office du ménage, cette sacro-sainte institution, qui prend chez tant de femmes la place de tous les autres devoirs moraux et sociaux... On eût dit qu'il s'agissait de son honneur... Et elle méprisait celles qui ne faisaient pas comme elle. »


Je tapai quelques lignes de la page 235 sur mon moteur de recherche et découvris qu'il s'agissait d'un écrit de Romain Rolland « Jean-Christophe », extrait de « L'adolescent ». Je ne connaissais pas Romain Rolland jusqu'à ce soir. Nous fîmes connaissance de la plus poétique des posthumes façons.


Je fus frappée par ce passage qui me rappela quelqu'un.

Un peu plus tôt dans la journée, je visionnai un documentaire intitulé « ma mère, mon poison », dans lequel une femme témoignait de son histoire et son histoire ressemblait presque point pour point à la mienne. Deux coïncidences dans la même journée : deux hasards qui me pointent la même personne et me renvoient à cette vérité que les victimes ont tendance à ignorer afin de protéger leurs bourreaux : le déni du mal infligé. Est-ce cela la résilience ? Ou bien est-ce cela l'instinct de survie ? Pourquoi la victime porte-t-elle la honte du mal qu'on lui a fait sur les épaules ? Mais aussi, et entre autres, pourquoi l'alcoolique repenti doit-il plonger dans l'anonymat ? Faut-il avoir honte de ne plus boire d'alcool ? Le bonheur n'est-il possible que s'il est dissimulé ? Après tout, ne jouit-on pas plus et/ou mieux en secret ? Toutes ces questions qui n'amènent pas forcément de réponse...


La solitude avait refermé ses bras sur moi. Lorsque je m'adressais à Nicolas, je butais sur mes mots tant j'avais perdu l'habitude de parler. Il me fallait visionner des reportages ou lire, pour ressentir une présence, pour entamer un dialogue silencieux et entretenir un semblant d'activité verbale, certes intérieure mais activité tout de même.


J'avais exhumé mon nounours de mon placard afin de le laver. J'avais besoin de tendresse et personne pour m'en donner. Quoi de plus attendrissant qu'un nounours ? J'étais pressée de dormir avec, alors il passa de la machine à laver au sèche-linge. Il ne prendrait pas de place dans le lit, ne ronflerait pas et aurait toujours cet air affectueux et doux au coucher comme au réveil. A bien le regarder, je sus qu'il détenait le secret du bonheur.


Pour le sexe, j'avais trouvé la parade et déniché un vibromasseur. Je n'avais jamais essayé et je fus conquise. Adieu les envies qui se croisent, les prises de tête sur l'oreiller, les MST.


Pour ce qui est de l'amour, j'avais décidé de commencer par ordonner ma charité. Ne plus attendre qu'il vienne d'ailleurs, ou plutôt de nulle part, mais diriger celui que je suis capable de donner vers moi-même. Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ?



Cela pourrait choquer certaines âmes sensibles. Mon discours n'est pas sexiste. On me qualifiera peut-être de misanthrope? Si je l'étais, pourquoi écrirais-je ici? Bien au contraire, je pense que je ne suis pas aimable. Je mets en place des solutions qui me semblent agréables sans faire de prosélytisme. J'essaie, à ma façon, de tuer la honte, la honte du bonheur.






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