C'est trop dur de t'aimer

Alison Brady

Je ne sais pas par où commencer, c'est toujours comme ça de toute façon. Lorsque c'est vraiment important, on ne trouve jamais les mots mais les maux tachent de nous rappeler à l'ordre. J'ai beaucoup de choses à te dire. Des choses ennuyeuses, des choses tendres aussi parce que plus je vieillis plus je deviens sentimental. C'est comme ça, je ne peux rien y faire. Un jour, tu es partie. Tu n'as pas laissée de mot sur la table de la cuisine, encore moins tes affaires, même pas une chaussette célibataire enfouit dans les plis du canapé. Je n'ai pas pleuré au début, je me suis contenté d'attendre sur le lit. Je suis resté là, dans le silence, à regarder mes pieds. Je ressemblais à un chien qui attendait que son maître rentre du travail. Mais tu n'es jamais rentrée, je ne t'ai plus jamais revu. Au bout de quelques jours, j'ai compris que ma vie allait être un enfer et que je ne pourrais compter que sur mes deux mains pour me relever. Il n'y avait plus que moi ici, j'étais seul. Alors il faut se réhabituer à vivre normalement, accepter de prendre son café le matin en ayant pour seul paysage le mur de la cuisine à fixer. Ce n'est pas facile tous les jours. Je me lave les cheveux tout seul maintenant et j'arrive à me préparer mes repas même si je regrette beaucoup tes œufs brouillés au fromage.

Dès fois, lorsque je sors de la douche et que je me regarde dans la glace, je peux te voir silencieuse derrière moi. Tu ne parles pas beaucoup mais tu comptes le nombre de cicatrices sur mon corps, le nombre de kilos que j'ai perdu avec tes petites mains parce que même si tu es un peu fâchée, je sais que ton instinct maternel est d'une trop grande largesse. Je me rappelle qu'un soir, tellement inquiète de ne pas me voir rentrer, tu avais téléphoné de nombreuses fois sur mon cellulaire et tu m'avais grondé comme un enfant parce que j'aimais bien la solitude nocturne de mon grand Paris mais que tu trouvais cela dangereux. Je t'avais fait cette affreuse scène qui t'avait terriblement rendu muette. Je suis persuadé que tu ne te souviendras pas de cet épisode. On s'accordait bien finalement, j'étais ta mémoire et toi ma raison.  

Je te demande pardon à l'avance des hématomes qui vont orner ta joue, des fissures intrinsèques que tu vas ressentir, des secousses qui vont se loger au creux de ton estomac. Pardon Marie, mais même si ton prénom à une valeur sacrée ça ne te donnait pas le droit de piétiner mon cœur et de briser nos promesses. Tu avais ouvert en un fracas la porte de ma petite vie accompagnée de ta grosse boite de pansements pour me faire un cœur tout neuf. Et quand tu as compris qu'il n'était pas chose aisée de raccommoder les entailles, alors tu as criée " AU SUIVANT " et tu l'as jetée à la poubelle, comme ça. Est-ce que tu penses que lorsque l'on est jeune parent, on rapporte son enfant à l'hôpital parce que ce dernier pleure un peu trop, parce qu'il marche de travers ou parce qu'il est médiocre en mathématiques ? Quel genre de monstre peut commettre une chose aussi abjecte ? Je te laisse en déduire par toi-même. Tu te rappelles de cet énorme chien que tu avais quand tu étais plus jeune et qui a été récupéré par une de tes anciennes amies ? Je pense qu'on a beaucoup de points communs lui et moi. On attend ton retour dans le silence de nos journées mais tu ne reviens jamais nous rendre visite. Alors, on s'acclimate, on s'accommode. Combien de personnes as-tu laissée derrière toi ? Combien souffrent-elles de ton absence ? On devrait peut-être créer un groupe de parole en ta faveur ou un truc comme ça, qui rassemblerait tous les amoureux transis comme moi. Et on partagerait ce sentiment si familier lorsque l'on prononce ton nom, tu sais celui de l'abandon. J'ai abordé d'autres femmes, très différentes de toi parce que leurs seins ne sont pas assez voluptueux, que leurs lèvres ne sont pas assez charnues et que leurs peaux n'ont pas cette saveur. A vrai dire, elles ont toutes l'odeur de la mort alors que je recherchais juste la chaleur des vivantes. C'est dommage, on ne se tiendra plus la main. 

Je ne sais pas si je t'ai déjà parlé du rêve très cher qui se loge au creux de mon cœur depuis si longtemps maintenant. Est-ce que je t'ai déjà évoqué le songe de cette charmante maison aux volets bleus ? C'est un endroit paisible, logé sur les bords de mer ou il y fait bon de vivre, ou la chaleur n'est pas écrasante. On peut y trouver des fauteuils à bascule sous le porche, deux précisément, un pour toi et un pour moi. Je m'y vois bien sous la véranda, sirotant une limonade en te regardant trébucher dans le sable. Je pourrais y écrire mon prochain roman, toi tu t'adonnerais à tes toiles. Je prendrais aussi des photos de toi, tout le temps, parce que je sais qu'un jour, à nouveau, tu partiras. Lorsque je regarderais ton visage, je verrais ces petits sillons du passé au coin de tes yeux qui te rendront surement encore plus belle. Et je te ferais remarquer que celle qui trône au milieu de ton front, elle est pour moi et pour toutes mes bêtises qui t'auront sûrement donner  de belles frayeurs. Te souviens-tu quand on avait quinze ans ? A notre premier rendez-vous, je m'étais vêtu comme un prince. J'avais passé des heures devant la glace de ma chambre à me répéter toutes sortes de choses charmantes que j'aurais pu te dire aux creux de l'oreille. Triste illusion et surement beaucoup d'émoi devant tes jolis yeux caramels, j'étais resté muet. Je n'osais même pas t'embrasser, comme si j'avais peur d'abîmer ta beauté naissante. C'était ta première ride, avec moi.

Je t'ai aimé et je t'aime de tout mon cœur, je t'aime vraiment. Je t'aime plus que l'odeur du café le matin, plus que les films de Dolan, plus que mes bottines en daim marron qui me donnent un air de parisien nonchalant, et je t'aime peut-être plus que mon cher Paris. Parfois, je pleure encore en pensant à toi. Tu me manques tout le temps mais il faut que tu partes. Ne me demandes pas les raisons, il faut que tu partes, c'est tout. Faut que t'arrêtes de me réveiller la nuit, faut que t'arrêtes de transposer ton visage sur tous les gens du métro, faut que t'arrêtes de me bousculer dans la rue, faut que t'arrêtes de faire semblant de m'appeler alors que c'est juste l'électricien qui me confirme qu'il passera à midi. Pars maintenant ou reviens. Mais je tenais à te dire que je préfère que tu partes maintenant quand même, parce que même si mon cœur crie famine, ma tête est mieux construite. 

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