La prestigieuse qui se retroussait

Sophie D'aubreby

Je bande. Elle vient de s’adosser au mur qui fait l’angle du trottoir qu’elle arpente depuis une heure. Moi, je viens de décider d’aller lui parler. Je vais traverser la rue qui nous sépare, changer de trottoir, et m’enquérir de ses tarifs. De sa santé. De ses disponibilités. D’abord, je vais terminer cette clope. Une dernière taffe pour le courage. Comprenez-moi, c’est la première fois que je fais ça. Je ne pensais pas faire partie de ces mecs-là. J’ai un job, un appart, des rencards, des exs, tout un tas de futures. J’ai été baptisé, j’ai une maman et plus vraiment d’Œdipe. Pas grand-chose à régler avec mon père, pas de problème avec la drogue. Je bois un coup de temps en temps oui, je vous l’accorde. Non vraiment, un type normal. Votre voisin de palier, voire celui de votre sœur. Voilà qui je suis. Je mate des pornos, ça m’arrive. M’enfin, je ne suis pas excité par les enfants. Ni par les animaux. Une femme me suffit, les homosexuels ne me posent pas de problème particulier. Je suis un être sexué, d’une banalité déconcertante. J’ai beau chercher, je ne trouve pas en moi la fêlure que je pensais commune à tous les mecs qui font ce que je m’apprête à faire. C’est juste qu’elle est là, qu’elle est belle et que ce soir, j’en ai envie. Mon mégot fume, à deux ou trois mètres de moi. Elle m’excite, dans ses fringues bon marché qui flirtent avec le vulgos. Elle m’excite avec son rouge à lèvres rose et ses chaussures taillées dans un similicuir synthétique et criard. Le bleu et le rose des bites dessinées au néon sur la façade derrière elle se reflètent dans ses cheveux. Elle m’excite, putain. Je n’ai plus tellement l’esprit à réfléchir. Les bandes blanches défilent sous mes pas. Ca y est, on foule le même trottoir.  Un mélange de parfum cheap et de Craven-A. Le grésillement d’un néon. L’éclat d’un strass collé glu. Un battement de faux cils.  Du gloss. Du vernis à paillettes. Des dents blanches. Quelques imperfections. Un bas filé, une bretelle de soutien-gorge. Ca sent le shampooing quand elle ramasse ses cheveux du côté droit, ça sent le Tiare. Elle n’est pas si différente. Des autres, de celles qu’on ne paie pas, j’veux dire. Je bande toujours. Elle esquisse un mouvement à mon approche et j’aperçois un bas. J’ignore pourquoi, ça doit être la dentelle. Mais à ce moment-là, je me souviens que le vieux Louis Ferdinand les appelait les « Prestigieuses Retroussées ».  Je crois que quand j’ai appris ça, je venais d’apprendre à bander.

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