La prison imaginaire

Swan Le Loup

    Un froufrou courait. Il s'échappa de la capitale, réveilla les ronfleurs, perfora le vent pour se faufiler dans une vaste forêt avant d'achever sa chevauchée à l'intérieur d'une forteresse fouettée par la mer. Le chat noir rappliqua dans ce bastion avec un air arrogant et son cheveu sur la langue. Il colporta une nouvelle à l'adolescente qui trônait au cœur de la bâtisse. Le félin lui conta que le loup blanc, sous protection de la loi, en profitait pour s'attaquer à toutes les bêtes et les visiteurs du bois. « Un assassin protégé par la loi ?! », cria l'hystérique en brandissant subitement le glaive qu'elle bordait pour le rabattre comme une brute en grimaçant. L'arme grinça au sol tonnant la furie de la rebelle sur tout le rivage. Elle paraissait si inconsciente qu'elle aurait pu défier n'importe quelle divinité. « Souhaitez-vous caresser la poisse pour évacuer votre rage ? », provoqua le chat noir pour adoucir cet instant glacial. La guerrière l'ignora en abandonnant son trône pour aller combattre le fauve.


Pour comprendre le fin mot de cette histoire il faut revenir à l'enfance de la révolte.


   Autrefois, issue de la royauté, la rebelle était une princesse choyée par sa mère, reine de cet empire. Le majestueux château flamboyait bercé par l'océan qui était l'unique ressource alimentaire du royaume. Un pont-levis protégeait le fort de la forêt, terre crainte où vagabondait un loup blanc. Lorsqu'un habitant croisait ce fauve par mégarde il restait pétrifié face à son charme sauvage.

    La gamine ne vivait pas comme les autres enfants et refusa un mariage forcé. Elle fut condamnée par sa maternelle qui l'emprisonna dans une cage, pendant tel un lustre sur le plafond de la salle du trône. La môme vécut recroquevillée dans cette petite prison. Elle dût supporter le froid de l'air marin qui soufflait des meurtrières ainsi que les regards curieux des habitants du royaume qui se prosternaient devant la reine.

   Un soir, l'océan se souleva contre les pirateries de l'empire. Une tempête éclata et le château fut envahi. Les dormeurs se noyèrent, les chanceux fuirent et les autres un peu des deux. Les richesses s'effondrèrent et seules les fondations de la forteresse tinrent. Les flots montèrent jusqu'à la petite prison de la déshéritée qui lui fit remonter la clef de sa liberté. La mer repartit calmement.

    À l'aube, les chants des merles résonnaient dans la forteresse mis en miette qui ressemblait désormais à un dédale labyrinthique. Des murs esquintés, des vitres brisées, des vestiges fracassés et des escaliers effondrés qui s'entrecroisaient pour former d'innombrables impasses. Les chaînes pendouillaient des parois. Il y avait un arrière-goût de rouille et d'eau de mer. Cycle continu d'humidité balayée par le vent qui poussait les frappes de l'océan.

    La misérable traina dans cette prison imaginaire quelques jours avant de se l'apprivoiser. Le temps en fit une sauvage, se lavant de sa culture, de ses traditions, de son éducation, de son langage pour n'en garder que l'essentiel dans un coin de sa mémoire. Une mémoire fatale qui emprisonna dans son corps la rage. Une biographie se balafre mais ne s'efface jamais.

    Pendant ce temps, se développa une démocratie à l'autre bout de la vaste forêt. Les chefs étaient élus par une masse de gens durant plusieurs printemps. Des lois régissaient cette nouvelle domination. En plus de l'océan, contrôlé par un port démesuré, ce peuple investit la forêt sauvage pour la transformer en terre nourricière. Le loup blanc était jugé de vagabond hors-la-loi qui hantait le lieu, maraudait le peuple et jalousait les chiens. Il devint l'animal à abattre mais sa malice était aussi admirable que son élégance. Seuls les plus talentueux chasseurs pouvaient l'entrevoir avant leur mort.

    Du coté de la sauvageonne l'océan n'était plus en conflit mais une onde de détente et d'apaisement. Elle domestiqua la forêt afin de chasser, s'alimenter et boire. La forteresse abandonnée était un lieu maudit où plus personne n'y mettait les pieds. L'enfant ne vivait cependant pas dans une profonde solitude. Un chat noir, filou espion de cette jungle, lui donnait des nouvelles de ce nouveau peuple qui imposait petit à petit sa loi sur tout le territoire, menaçant la nature, sa liberté et chassant le loup blanc. Ce rapport social entretint l'esprit humain de la gamine qui alimentait ses songes et sa rage. Elle rêvait de diriger un monde vivant dans l'inconnu et l'innocence. Pour cela il lui fallait fonder une armée d'enfants afin de trafiquer leur éducation en plein vol.

     La petite fille se transforma en adolescente pleine de grâce, grande, athlétique et guerrière. Elle se sentait prête à se révolter contre la société. Pour cela elle demanda à son complice, le chat noir, d'organiser un rendez-vous secret dans les bois avec le loup blanc. La rencontre eut lieu au clair de lune. L'adolescente se tenait debout, dignement, son glaive à la main. Le loup blanc apparut dans la pénombre, levant son museau pour apercevoir le visage de la guerrière. La colère grandissante de l'adolescente lui permit de n'être ni effrayée ni admiratrice face à ce fauve. Elle lui expliqua avec ferveur sa stratégie et ses attentions d'en faire un animal sacré s'il s'associait à elle pour créer ce monde inconnu. Le loup l'écouta pour mieux imposer ses idées. Le chat noir, qui baillait vautré comme un flemmard au sommet d'un rocher, fut le témoin du pacte des deux sauvages.

    À la nuit tombante, la personnalité du loup blanc faisait diversion pour entrainer la masse de soldats dans la bêtise. Pendant ce temps, la guerrière se faufilait à travers les remparts tel un ninja, afin de kidnapper un enfant en âge de courir. Elle les éveillait doucement de leur sommeil puis les réveillait en les prenant brusquement par la main afin de s'échapper brutalement pour les guider du haut de son trône.

    Petit à petit la ravisseuse donna naissance à une tribu d'enfants hors-la-loi qui vécurent autour de la forteresse abandonnée. Le loup blanc était une légende pour ces jeunes gamins, un protecteur et gardien de leur nuit. Ce petit peuple vivait en harmonie oubliant leur confort d'antan pour la mer berceuse.

   À la suite d'attentats, d'outrages et de guet-apens, manigancés avec le fauve pour protéger la nature des envahisseurs, la rebelle fut qualifiée de terroriste par la société et d'ennemie public numéro 1. La chef assumait à elle seule la violence du combat qu'elle engagea. Laissant sa petite tribu dans l'ignorance et l'insouciance. La guerre n'était cependant pas terminée. La forêt était de plus en plus civilisée et le loup blanc, sans le souhaiter, devint protégé par la loi. Le chat noir colporta l'information jusqu'aux oreilles de la terroriste qui fut empoisonnée par la furie, se sentant trahie par son associé. La guerrière abandonna les enfants.


    Dans les ouvrages, une bataille ne se décrit pas pages par pages mais elle se résume à l'essentiel. Aux combats des protagonistes, aux horreurs de la guerre, aux souffrances. L'adolescente ne devint jamais une adulte. Elle vit pour la dernière fois son reflet dans un miroir rouge avant de s'assoupir. L'histoire raconta que l'adolescente était une terroriste atteinte par la folie. Cependant, les détails ont parfois de l'importance. L'information colportée par le chat noir n'était qu'une rumeur. Une fausse rumeur. Le loup banc fut chassé jusqu'à sa mort et la démocratie coule des jours paisibles, sans terrain sauvage.

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