La Reine de la Jungle

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“Toute méchanceté a sa source dans la faiblesse.” Sénèque, La Vie Heureuse

 

Léa ne l'aimait pas.

 

Elle travaillait avec X. depuis cinq ans, et elle ne pouvait ressentir autre chose à son égard : elle était tout simplement détestable. Remarques incessantes, méchanceté gratuite, dédain. Pourtant, personne n'osait rien lui dire, tout le monde avait en commun cette barrière infranchissable du poli, cette limite fixée par une bienséance ancrée depuis l'enfance. Cette barrière, X. l'envoyait valser d'un coup de pied vulgaire et provocateur.

 

Tout le monde la haïssait, à l'exception de quelques-uns. Rosa par exemple, l'adorait. Cela n'avait rien d'étonnant, la méchanceté avait cet effet étrange qu'il répulse autant qu'il attire : il n'y a qu'à voir la peste du lycée dans les films américains clichés. La plupart est persuadé que tous les autres élèves l'admirent à cause de sa beauté – c'est souvent une pom-pom-girl blonde à la taille de guêpe et au visage d'ange. En réalité, c'est sa beauté qui lui octroie sa popularité, l'admiration qu'elle inspire aux autres en revanche, relève davantage de sa méchanceté.

 

La méchanceté impressionne les plus faibles d'esprit, pour la simple et bonne raison qu'il s'agit pour eux d'une marque de puissance. Si l'on considère que la société est une jungle, c'est l'animal qui sera le plus rugissant qui en deviendra le roi. Il y a certes de la crainte, mais très peu. Ce que Rosa ressentait, c'était surtout une admiration pure et profonde pour celle qui avait osé prendre le commandement de la jungle, alors qu'elle, n'aurait jamais eu le courage de le faire. Ce qu'il y a d'encore plus formidable est que l'admirateur fera tout pour son roi bien aimé, qui lui, ne le considèrera même pas : Rosa avait beau acquiescer à tout ce que disait X., elle avait beau détester les gens qu'elle détestait, critiquer les choses qu'elle critiquait, elle ne semblait jamais avoir de l'importance à ses yeux. En réalité, Rosa était déjà à ses pieds, il n'y avait plus rien d'intéressant à tirer d'elle.

Le plus triste était que Rosa n'aurait jamais vu son comportement comme de la faiblesse : pour elle, elle était forte car elle était du côté des forts.

 

Simon, lui, était terrifié par elle. Chaque jour, il se demandait si elle allait s'en prendre à lui. Il pensait à X. tout le temps : parfois, il essayait de se rassurer en se disant qu'elle ne devait pas être si méchante, mais à chaque fois, elle faisait taire ses doutes en l'humiliant, poussant toujours plus les limites de sa méchanceté. Il espérait tellement qu'un jour, elle devienne gentille, qu'elle se mette à l'apprécier. Et en même temps, il avait envie de lui hurler à la figure à qu'elle point il la détestait, il avait envie de la gifler, de la frapper, de délivrer toute sa frustration sur son petit corps dont la vue lui était devenue insupportable. En somme, Simon était à X. ce qu'était Porcinet à Jack Merridew, et il savait que tôt ou tard, il finirait par sombrer dans le vide, éjecté du haut d'une falaise.

Simon l'admirait autant que Rosa, si ce n'est plus : il l'admirait autant qu'il la détestait. Au fond, n'est-il pas logique de détester ce qu'on admire ? Etymologiquement, admirer relève de l'étonnement, et l'être humain a toujours eu une propension à détester ce à quoi il n'est pas habitué.

 

 

Mais revenons à Léa.

 

Léa ne la détestait pas, ne l'admirait pas, elle ne l'aimait tout simplement pas. En revanche, Léa la craignait. A dire vrai, Léa avait surtout un problème avec elle-même, et cette fille lui rappelait sans cesse ce problème. Léa était ultra susceptible, elle s'était tellement faite marcher dessus qu'elle avait fini par faire une obsession du « savoir se faire respecter ». Dès que quelqu'un lui faisait la moindre remarque, elle le prenait pour elle, lui répondait, et même si elle réussissait à remettre la personne en question à sa place, elle ne pouvait s'empêcher de se repasser le conflit en boucle, se posant cette question, ô combien cruelle et cruciale pour elle : « ai-je répondu comme il fallait ? ».

 

Léa faisait tout pour l'éviter et lui parlait le moins possible. Elle travaillait dans le même service qu'elle, et elle était effrayée à l'idée de ne pas savoir comment réagir si elle lui manquait un jour de respect. Pourtant, elle sentait que ce jour approchait. X.  s'était attaquée à chaque personne de la boîte, il ne manquait plus qu'elle.

 

Ne pouvant plus vivre avec cette angoisse, Léa décida qu'il valait mieux mordre avant d'être mordue.

 

Il fallait l'exterminer.

 

Elle réfléchit à comment elle pourrait s'y prendre. Léa avait un grand atout : elle n'était pas bête. Elle pensa à Rosa, à Simon, à pourquoi ils agissaient de la sorte face à X.. Elle pensa à X., à sa façon de traiter les autres, à son envie presque obsessionnelle de provoquer les autres, à sa solitude.

 

Elle finit par comprendre.

 

Le lendemain matin, Léa fit exprès de la bousculer :

 

-         Oh excuse-moi, je ne t'avais même pas remarquée ! Je suis vraiment confuse heu… je suis navrée, quel est ton prénom déjà ?

 

X. pâlit, et d'une voix faible que personne ne lui connaissait, elle prononça son prénom.

 

Léa avait gagné.    

  • il faut toujours essayer de comprendre l'autre, mais e n'est pas toujours facile. Discuter, si l'on peut, c'est la meilleure solution, mais si l'autre est borné, coincé, il faut laisser courir...

    · Ago 5 months ·
    Louve blanche

    Louve

    • Tout à fait ! Et comprendre ne signifie pas tolérer ou accepter

      · Ago 5 months ·
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    · Ago 5 months ·
    Photo rv livre

    Hervé Lénervé

    • Comme quoi, le fait de le voir tel qu'il était a vraiment été bénéfique ! C'est particulièrement utile lorsque l'on a pas le choix de côtoyer la personne en question

      · Ago 5 months ·
      J

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