La saveur des beignets de fleurs

K.Géhin & W.Tinchant

Le portail est fermé à l’aide d’une chaîne et d’un cadenas rouillé. Signe que l’endroit n’est plus habité depuis quelques temps. Je tente de regarder par-dessus le mur de pierre, mais c’est peine perdue. Aussi, comme le sale gosse que j’ai toujours été, je l’escalade pour partir à la recherche de souvenirs vieux de quarante ans.

Les années se rappellent à moi quand, atterrissant de l’autre côté dans un vol plané mémorable, je me relève avec le dos en vrac et le pantalon déchiré aux fesses. Je m’aventure sur le terrain, pour découvrir en bas de la pente, le mas aux volets couleur lavande, tous clos. Je décide de le contourner.

Les herbes folles ont commencé à reprendre leurs droits naturels sur la civilisation et sont maintenant bien hautes. J’arrive tout de même à me frayer un chemin sans trop de mal, pour déboucher là où j’espérais.

L’endroit, les odeurs qui chatouillent mes narines, tout me rappelle de vieux souvenirs que je pensais rangés bien au fond de ma mémoire.

Je fais quelques pas sur la terrasse. Elle est, et a toujours été, comme une pièce faisant partie entière de la maison, si ce n’est qu’elle est à l’extérieur.


Un soir d’été mes parents avaient décidé de rendre une visite surprise à leur amie Denise, la propriétaire de ce mas.

Si l’intérieur de sa maison ne m’avait pas interpellé, trop de livres partout et sans image en plus, un sentiment nouveau s’était emparé de moi dès que j’avais posé le pied sur cette terrasse. J’étais comme un capitaine à la proue de son navire, faisant face à l’immensité de la mer.

J’étais resté planté devant le panorama, avec cette impression paradoxale de dominer le monde, tout en sachant que je n’étais qu’un grain de sable face à lui.

— C’est beau, non ? m’avait demandé Denise.

Devant mes yeux s’étendait un paysage en patchwork, passant des champs de vigne aux champs de lavande, où la terre ocre bordait la pinède au vert éclatant et les chênes-lièges côtoyaient les oliviers majestueux.

Tout n’était que couleur et lumière. La nature pure, sans trace d’habitation ni présence humaine. Un paysage vierge, un monde pour moi tout seul.

— Tu sais, tous les matins je viens prendre mon petit déjeuner ici. Et à chaque fois, j’ai l’impression de découvrir un nouveau paysage.

J’avais hoché la tête pour lui montrer que je comprenais ce qu’elle voulait dire.

— Assieds-toi, m’avait-elle dit en désignant les deux marches permettant de “sortir” de cette pièce ouverte. Tout à l’heure, tu verras le soleil se coucher et tout illuminer de nouvelles couleurs.

J’avais obéis avec plaisir, m’installant sur la pierre tiède, profitant de l’attente de cet évènement pour noter chaque détail à priori anodin de ce lieu étonnant.

Le muret de gauche se finissait par un énorme pot de terre contenant des aromates aux odeurs douces mais épicées aussi. Un pilier, sur lequel grimpaient quelques sarments de vigne vierge, soutenait le toit en tuile canal. Un petit lézard cherchait quelque nourriture, s’arrêtant parfois pour se repaître de la chaleur des derniers rayons de soleil.

Sur un côté de la terrasse, une chaise longue en rotin recouverte d’un plaid rouge vif nous invitait à venir nous y reposer. À son opposé trônait une table en bois massif, entourée de part et d’autre de deux bancs récupérés dans une école.

Mes parents y étaient assis, préparant le repas du soir en sirotant du rosé bien frais.

Me tendant une boîte métallique et une paire de ciseaux, Denise m’avait demandé d’aller cueillir des fleurs de courgette.

Devant son sourire, et malgré mon envie de rester assis là pour ne pas manquer le coucher de soleil, j’avais saisi la boite.

— Tu les reconnaîtras à leur jolie couleur orangée. Prends ton temps, avait-elle ajouté avec un clin d’œil, le soleil est encore haut.

Une fois dans le carré de terre jouxtant la terrasse j’avais facilement trouvé et coupé les fleurs.

Je m’étais attardé un instant, surpris par la douceur de leurs pétales entre mes doigts.

À mon retour sur la terrasse, ma mère venait de finir la pâte à frire. J’avais trouvé étrange l’idée de manger des fleurs, mais l’odeur délicieuse des beignets de fleur de courgette en train de rissoler avait vite envahi la terrasse, m’ouvrant l’appétit.

Denise s’était mise à accrocher en hauteur de petits pots de verre de couleur, remplis d’un mélange d’huile d’olive et de citronnelle, qu’elle avait allumés avec de grandes allumettes.

— Pour que les moustiques ne se perdent pas, avait-elle expliqué devant mon étonnement.

Nous avions mangé. Denise avait convaincu ma mère de me laisser tremper les lèvres dans son rosé pamplemousse. Pour moi, tout avait une saveur particulière, un goût de soleil et de liberté. Après une petite grimace j’avais décrété que je trouvais ça très bon, faisant rire les adultes.

Lorsque fatigué, j’étais allé m’allonger sur la chaise longue, Denise avait saisi la couverture rouge pour la poser sur mes épaules, me glissant doucement à l’oreille de ne pas m’endormir, car elle me chargeait de compter les étoiles dans le ciel afin de voir si, par hasard, il n’en manquerait pas une.

— Et si tu en vois une en train d’essayer de filer, n’oublie pas de faire un vœu !

J’avais fait de mon mieux, luttant vaillamment contre le sommeil, mais il y en avait vraiment beaucoup. Avant de m’endormir complètement, un dernier regard en direction des rires avait pour toujours gravé dans mon cœur cette image simple du bonheur.

Assis sur les mêmes marches, quatre décennies plus tard, les sensations n’ont pas changé. Je m’enivre des mêmes arômes, les rayons du soleil me réchauffant le cœur. Je caresse du bout des doigts les dalles de pierre posées au sol. J’aime la magie que dégage ce lieu.

Un bruit de voiture me tire de ma nostalgie et me ramène à ma vie d’aujourd’hui. Je me lève et me penche discrètement, pour découvrir un homme occupé à clouer une pancarte sur le portail de bois.

J’attends qu’il s’éloigne pour reprendre le même chemin qu’à l’aller, mais c’est hélas au tour de ma chemise de faire les frais des épines de ronce.

De retour sur la route, je m’approche de l’écriteau. Sur lequel est écrit en rouge « À vendre ». Je reste quelques instants à fixer ces deux mots puis décide de l’arracher et de l’emporter avec moi. Ça me fait sourire. Un vrai sale gosse.

Le panonceau coincé sous le bras, je repars le cœur léger et confiant. Il est grand temps de prendre des nouvelles de mon banquier.

  • Cela fait plaisir de savoir que le plaisir d’écrire se transmet dans la lecture. Merci Littlewoman pour ton commentaire.

    · Ago over 6 years ·
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    K.Géhin & W.Tinchant

  • J'ai passé un très bon momment à vous lire.

    · Ago over 6 years ·
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    littlewoman

  • Merci pour ta lecture et ton commentaire Chiarra!

    Janteloven, merci d'être passé! bises!
    Mys k

    · Ago over 6 years ·
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    K.Géhin & W.Tinchant

  • J'adorerai avoir de tels souvenirs...

    · Ago over 6 years ·
    B3

    janteloven-stephane-joye

  • C'est un beau récit ! Bravo !!!!!

    · Ago over 6 years ·
    Photo  15  300

    chiarra

  • Un grand merci également aux personnes qui nous envoient leurs encouragements par la messagerie!

    · Ago over 6 years ·
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    K.Géhin & W.Tinchant

  • ma douce Sweety, merci pour cet adorable commentaire!

    Mathieu, merci d'être passé nous lire!

    K

    · Ago over 6 years ·
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    K.Géhin & W.Tinchant

  • On y est...donne envie de suivre ce sale gosse !

    · Ago over 6 years ·
    Sdc12751

    Mathieu Jaegert

  • super mignon.la description on s'y croirait sur la belle terrasse ensoleillee...
    joli souvenir d'enfance!

    · Ago over 6 years ·
    Suicideblonde dita von teese l 1 195

    Sweety

  • ça doit être boooon!!! merci Franek!
    K

    · Ago over 6 years ·
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    K.Géhin & W.Tinchant

  • j'ai voté, dans ma Champagne on fait des beignets avec les fleurs d'acacia, excellent

    · Ago over 6 years ·
    Mariage marie   laudin  585  orig

    franek

  • Merci Nilo! ça fait plaisir!

    Ma chère DS, merci! mais en fait, c'est très rare que je saute des barrières! je suis sage! ;-)

    mys K

    · Ago over 6 years ·
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    K.Géhin & W.Tinchant

  • Ça ne m'étonne pas de toi, Myss K que tu sautes par dessus les barrières... et vous avez sauté tous les deux sur un très beau texte.
    Je m'en vais voter de ce pas, que je ne qualifierais pas d'alerte mais de décidé.
    Et faut pas oublier, quand on dit un mas, on prononce le s. C'est le sud!

    · Ago over 6 years ·
    Dis pas ca 1 465

    divagations-solitaires

  • Une belle histoire pleine de soleil et de senteurs. A déguster sans modération ! Bravo à vous Deux. CDC et vote

    · Ago over 6 years ·
    Version 4

    nilo

  • Mdrrr..merci beaucoup pour vos commentaires, vos votes et cdc.
    Je dois avouer que mon banquier n'a pas apprécié le braquage a la pancarte que je lui ai fait subir.
    Oui, Joëlle, sale gosse se conjugue au masculin ;-) et je le trouve beau ce petit nom, surtout a mon grand âge.

    · Ago over 6 years ·
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    K.Géhin & W.Tinchant

  • Merci Yvette, pour le comm et le vote! bises!
    Woody, tu seras le bienvenu!
    Gigi, merci à toi! heureuse que tu aies aimé!
    Mys K

    · Ago over 6 years ·
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    K.Géhin & W.Tinchant

  • tendrement nostalgique. CDC
    Je vais voter!

    · Ago over 6 years ·
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    gigi--3

  • très joli conte, on y est si bien avec le soleil et les fragrances, et je me dis que vous vous avez eu une très bonne de l'acheter, ce magnifique endroit ! Surtout de nous en faire profiter ... il suffit juste de trouver la bonne date ! Je pense pouvoir m'organiser ...

    · Ago over 6 years ·
    Img 5684

    woody

  • très joli et l'odeur des beignets de fleurs de courgettes je connais. J'aime beaucoup la fin, "sale gosse" où tu pars acheter cette maison. Bravo et j'ai voté.

    · Ago over 6 years ·
    Moi

    Yvette Dujardin

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