La ville humide

hel

avant dernière avant le baissé de rideau je pense

La nuit je ne dors pas, l'air est moite et comme je tiens la lumière allumée sur la grande encyclopédie des arbres de tous pays, des bêtes de nuit me grignotent les mollets.
Je ne dors pas alors que la nuit est calme, que le père ne rentre même pas comme il le fait parfois à cogner dans les meubles et les murs ou encore les veines baignées de mauvais vin quand  il se met à rire, à parler fort aux fenêtres, à crier à la rue des saletés crues qui m'obligent à lui tirer la manche pour le faire taire.
Je ne dors pas, il m'a poussé trop de branches vert tendre dans le ventre, et le regard brun de Paulo Rabiossa les soulève une à une pour y faire naitre à l'ombre des saules des remous plus grands encore.
Il n'y a pas à chercher le pourquoi du comment, les hommes bruns ont quelque chose que les autres n'ont pas, et Paulo Rabiossa encore plus.
Je ne dors pas et par la fenêtre accoudée je l'aperçois : la fille à la tresse, au ruban rouge guérisseur qui pend sur son épaule tandis qu'elle noie dans le canal des bateaux de papier.
Je me rappelle sa peau, que j'ai pensé à ma peau tatouée, mais elle est  plus tendre, plus jeune à la lumière des eaux saumâtres, le jupon baissé.
D'autres remous viennent, qui ne ressemblent en rien à ceux de la minute d'avant, ceux-là n'habitent pas mon ventre, mais le creux de mes paumes qui s'échauffent et brûlent en dedans à s'imaginer le visage du père et son souffle rauque.
La nuit je ne dors pas, entre douceur des songes qui bercent et cauchemars yeux grands ouverts.
La fille à la tresse me voit qui agite la main et à laquelle ma main répond, et dans nos regards semblables peut-être même que l'on échange quelques mots en silence.
Puis elle saute de côté et s'enfuit d'un autre bond par une ruelle étroite qui s'enfonce dans les boyaux sombres de la ville humide.

***

Les nuits sans sommeil sont des nuits plus longues encore.
Tout y bat plus fort. Tout s'y étend.
Les peurs, les angoisses, les douleurs : décuplées.
Les nuits sans sommeil tout grandi, tout ronge plus en profondeur, les minutes poussent au cœur des palpitations et induisent l'esprit en erreur, l'on pense alors que le matin plus jamais ne viendra, et pourtant il vient et avec lui un jour tout neuf.
Heureusement j'ai l'encyclopédie des arbres de tous pays pour repousser les ombres et mes cauchemars.
A quatre heures, le père rentre et se cogne, s'érafle contre le mur. J'entends déjà, tandis qu'il monte les trente-six marches, son souffle rauque ; à la seizième il s'écroule, s'affale et ne se relève pas.
Je ne vais pas chercher le père. J'ai mieux à faire et l'encyclopédie des arbres de tous pays entre mes mains.
J'attend le jour tout neuf, et le regard sombre de Paulo Rabiossa. 

***

Le matin le père se relève de la seizième marche et grimpe les vingt autres, crache, gémit, se frotte les articulations, fait cuire des œufs dans trop de gras, m'appelle et m'appelle encore.
A ma natte j'ai accroché un ruban rouge guérisseur qui l'a figé sur place. Mais tout a continué pareil ensuite. C'était juste l'espace de deux secondes de vérité jetée en douce.
Le jour neuf qui vient est un vieux jour qui ressemble aux jours anciens, passés, repassés, et sus par cœur.
Un jour sans le regard sombre de Paulo Rabiossa.
Il ne vient pas le lendemain ni le surlendemain ni les jours d'après. Pendant sept jours.
Sept jours qui ressemblent à de longues nuits, accompagnés de sept nuits sans sommeil.
J'ai revu la fille à la natte. J'ai cueilli au bord de la trente-sixième marche ses bateaux de papier qui ne s'étaient pas noyés et comme dessus il y a avait des mots peints en litanie, je les ai relâché puisqu'ils étaient pour le canal, comme des prières à la ville humide.
Elle je ne l'ai plus revue, juste ses bateaux pliés et ses prières.
J'ai monté et descendu quatre-vingt quatre marches, passé quatorze fois le pont au-dessus du canal, bu sept citronnades, porté vingt et un plateaux à maman et autant de brocs d'eau, et pour ne pas devenir folle et faire venir à nouveau les jours neufs j'ai arrêté de compter, arrêté d'attendre ce qui ne venait pas.
La carte glacée aux belles lettres amples est restée à sa place, sur mon bureau, face à la grande fenêtre et même le vent n'y a pas touché.
Nous n'avons pas le téléphone à la maison, mais quand bien même j'aurais pu appeler Paulo Rabiossa de chez Acunza, dire que j'avais rempli le formulaire ce qui aurait été un mensonge car je n'ai pas la tête à ça, mais je n'en ai rien fait.
J'ai déjà rêvé comment tout se passerait, la fois prochaine. J'ai projeté, et alors même si le moment m'échappe d'une quelconque façon, je ne peux me résoudre à le saboter moi-même.
L'attente est peut-être la partie la plus douce, car elle a la couleur du ponceau, et gravé à la chair, le songe permet tous les voyages.     

***

Et puis soudain tout s'est emballé à n'y rien comprendre.
Pour du neuf il est venu un jour chamboule tout comme il en arrive peut-être deux ou trois dans une vie,  et encore même pas toutes les vies, c'est dire son importance et sa force, un jour inconnu qu'on n'avait ni prévu ni envisagé ni pu prévoir.
Quand j'ai traversé le pont de métal tressé qui passe au-dessus  du canal et mène chez Acunza, la surprise à été grande de trouver sur le pas de sa porte, Rabiossa, non pas le chargé de recensement, Paulo Rabiossa, l'homme que j'attends depuis huit jour car c'est un homme brun au regard sombre, et que...bref ! J'ai déjà fait son chapitre et repassé dessus. Non, c'était Rabiossa le maire, le petit ventru aux airs d'important derrière lequel se tenaient les bras croisés deux peintres en bâtiment du moins il m'a semblé.
Il s'est passé qu'Acunza est sortie comme une furie, qu'elle a pesté, crié, juré, et ses seins bien en face des yeux de Rabiossa maire, à moins de deux centimètres que ça l'en faisait loucher, elle a annoncé qu'il n'était pas question de repeindre ses volets ou sa porte en blanc, ni maintenant ni jamais, pas à moins de lui passer sur le corps ! Et ça se voyait bien que Rabiossa maire, il ne savait pas trop exactement comment interpréter ses paroles.
Pour finir il s'est reculé d'un pas, a gratté son front, soulevé son chapeau pour se ventiler, puis il a fait un signe aux deux peintres de reculer, encore d'un pas puis encore d'un autre jusqu'à ce qu'ils se retrouvent sur la dernière marche,  alors il a promis à Acunza que plus jamais il ne serait question de repeindre ses portes ou ses volets, et qu'à  y regarder de plus près en réfléchissant bien, ce bleu était le plus beau bleu qui lui avait été donné de voir de toute sa vie, et que pour l'harmonie, eh bien ma foi, il suffisait de faire peindre tous les autres volets et toutes les autres portes.
— Je serais honoré, ma chère dame, si vous acceptiez de diner en ma compagnie en guise d'excuses, si modestes soit-elles face à l'acharnement dont infortunément vous avez été victime...et blablabla, adverbe, blablabla, adverbe encore car c'est ainsi que s'excuse les gens aux manières d'importants  par ici : en y mettant des mots et des formes.
Plus étonnant encore, c'est qu'Acunza a fini par dire oui !
Le jour chamboule-tout venait de commencer son œuvre,  et ce n'était là que le premier acte comme je n'allais pas tarder à le découvrir.

***

Ce qu'il faut savoir mesdames et messieurs, c'est que jamais au grand jamais, Acunza n'avait eu d'amoureux ni même quelque chose qui  eut pu s'en rapprocher vaguement. Ni baiser ni main tenue ni caresses ni déclaration ni même de chaleur fondue dans le creux de ses reins  : rien de rien du tout !
Ses nuits d'hiver, de ses dimanches jusqu'aux autres jours de la semaine, seule toujours, depuis le premier jour où elle s'était installée dans la ville humide.
Ce n'était pas faute d'avoir des atouts et pas des moindre, comme Rabiossa maire pu le mesurer à vue d'œil, pas faute de gentillesse et de bonté, ou encore de fantaisie et de gaieté comme en attestait le bleu outre-mer pour lequel  elle s'était battu bec et ongles.
Peut-être que toute cette solitude avait débordé de trop et attendri son cœur, ou peut-être qu'Acunza attendait juste Rabiossa maire, un drôle de petit homme, qui surgit dans sa vie de manière totalement imprévue et avec beaucoup d'adverbes. Quoi qu'il en soit, ses deux là, après avoir dîner ,ne devaient plus jamais se lâcher et rattraper tout un wagon d'hivers, de dimanche et d'autres jours à se donner de la chaleur dans le creux des reins et même ailleurs...
 

  • je dévore cette série qui me plait beaucoup :-)

    · Ago almost 4 years ·
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    Maud Garnier

  • Comme c'est jolie et d'une poésie...j'aime : "Il m'a poussé trop de branches vert tendre dans le ventre" "tandis qu'elle noie dans le canal des bateaux de papier"..."La fille à la tresse, au ruban rouge guérisseur"...et j'en passe !

    · Ago almost 4 years ·
    Louve blanche

    Louve

    • Merci beaucoup pour ça, contente que cela vous ai plu

      · Ago almost 4 years ·
      Avat

      hel

  • Magnifique comme toujours quel talent ! Eh , au fait le rideau se relève après déménagement j'espère ?? bon courage à toi Mamz 'Hel

    · Ago almost 4 years ·
    W

    marielesmots

    • oh je gribouillerais peut-être même un peu encore avant, si les plantées sont alignées, qu'il me vient le temps et l'inspiration et contente que cela t'ai plu.

      · Ago almost 4 years ·
      Avat

      hel

  • Merveille. Que dire d'autre§ Merveille. Touchée au coeur.

    · Ago almost 4 years ·
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    lyselotte

    • Chouette, j'en suis bien contente !

      · Ago almost 4 years ·
      Avat

      hel

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