L'angle de la trente-et-unième avenue

Alison

Puis un matin, j'ai décidé d'arrêter de flirter avec les coïncidences. Ça m'agaçait et j'aimais bien chambouler le confort dans lequel je vivais. Entre deux cuillères de céréales, j'ai donc réussi à élaborer une théorie très intéressante. Cela m'a rendu un brin guilleret de m'apercevoir que j'avais toujours une imagination à la pointe de la perfection et du fanatisme. J'avais envie de revoir mon inconnue, vraiment très envie. Peut-être par curiosité ou alors par ennui, je ne savais pas très bien. Je me suis donc dit qu'elle devait habiter dans le coin ou alors tout comme moi, qu'elle se perdait souvent, avalée dans les méandres de la ville et recrachée dans un endroit ténébreux. En somme, on se retrouverait tôt ou tard.

Chaussures nettoyées, chemisette repassée, coiffure domptée, je me suis mis sur mon trente-et-un ou plutôt à l'angle de la trente-et-unième avenue. J'ai attendu le cœur vaillant, les pieds tapotant cette croûte de goudron bitumeux, j'ai attendu fier comme un coq, le torse bombé. Puis au bout de quelques heures, j'ai compris que je ne la rencontrerai pas aujourd'hui. J'ai recommencé cet exercice toute la semaine, à la même heure au même endroit, mais pas avec les mêmes vêtements. J'ai frotté mes chaussures contre le sol, le regard vide et mouillé, espérant te voir arriver au loin, au bout de la rue. Aujourd'hui, rien. Demain, rien non plus. Pendant un mois, toujours rien. J'ai eu beaucoup de temps utilisé à bon escient. J'ai compté tous les bancs de la ville, le nombre de fenêtres aussi, 1500 au passage, les portes rouges, les barbes mal taillées, les mauvais cafés, à l'odorat, les jambes longues, les jonquilles, les mauvaises herbes, surtout les mauvaises herbes. Puis, j'ai repensé à mon adolescence. J'ai recompté le nombre de cicatrices, de brûlures, de larmes acidulées qui ont laissé des crevasses par ci, par là. Et j'ai souri. 

J'ai grandi en Banlieue, je n'ai pas eu une enfance malheureuse. Maman travaillait souvent tard le soir, on ne se voyait pas beaucoup. C'est qu'elle travaillait dur Maman, elle a eu moins de chance que moi dans la vie. Je me rappelle de l'odeur de ses cheveux lorsque elle m'enlaçait avant d'aller dormir. C'était une odeur que je ne pourrai vous qualifier par des adjectifs ou des noms de fleurs. Ça sentait juste Maman. Elle était serveuse de profession, mais dans la vraie vie, elle était surtout mon âme sœur. On était fait pour se rencontrer l'un et l'autre, on était fait pour ne plus jamais se quitter.  Je me souviens aussi des quelques parties de petits chevaux le dimanche après-midi, la glace à la mangue et à la framboise que Papa m'offrait à la sortie de l'école, le temps que l'on passait au parc. Papa était vraiment très sévère en ce qui concernait ma scolarité. Il voulait le meilleur, que je sois le meilleur. Dans son esprit, Papa m'a toujours destiné à de grandes choses, à un destin extraordinaire, comme tous les parents. Et il avait raison, peut-être pas comme dans la voie qu'il espérait, mais il avait tout de même raison. J'étais un enfant sans réel problème, rêveur, réservé. J'étais bon élève, toujours prêt à satisfaire les désirs inavoués de mon père. Mes parents ont jugé bon de m'envoyer dans un collège non-mixte et catholique, pensant me protéger des difficultés que l'on rencontrait durant l'adolescence. La vérité, c'est que je n'en ai pas échappé à une seule. Lorsque mon cercle familial a explosé, je suis devenu un adolescent très perturbé. Papa avait décidé de donner de l'attention à la mauvaise personne alors que moi, j'avais besoin d'un héro. Mon père, tout comme moi, avait donc choisi de ne pas accepter la réalité et de se créer sa propre histoire. Alors j'ai grandi, d'un coup, comme ça, sans qu'on me demande mon avis. De treize ans, j'ai fêté mes trente ans en deux mois, même si je faisais toujours un mètre cinquante cinq. J'avais décidé de donner à Maman tout l'amour dont elle manquait, c'est-à-dire l'amour de toute une vie. J'ai pris l'habitude de bomber le torse, de porter systématiquement les packs de lait pour développer ma musculature. Je n'ai rien demandé à personne, je me suis construit tout seul. Et j'ai commencé à haïr Dieu. Il fallait bien que je rejette la faute sur quelqu'un dont je ne connaissais pas l'existence. Et de Dieu je suis passé à tout le monde, c'était relativement plus simple de généraliser. 

Aujourd'hui, j'ai encore grandi et je suis devenue adulte. J'ai un peu plus confiance en moi, je suis plus robuste. Mes jambes ont atteint leur pleine croissance, mes bottines sont un peu plus noires de crasse, ma vue a baissé et ma voix semble toujours plus grave. Je suis plus souple, plus solitaire aussi, plus normal. J'ai fait beaucoup d'efforts pour vous imiter à l'identique, j'ai mis mon masque de politesse et de simplicité. Je bombe moins le torse ces temps ci, mes cheveux sont plus courts, moins sauvages et mes chemises toujours neuves. J'ai appris le mot tolérance mais n'en reste pas moins retranché dans mes avis. Je me suis soumis à la dictature du bon chic bon genre, je suis comédien. Je pleure un peu moins, l'ouvre un peu plus. Je défis ce à quoi je peux ressembler, mais ne veut pas être. Je fume toujours autant, bois moins, veille à rester exactement dans la demi mesure. Je vous ai analysé pendant des années, même langage, même démarche. Aujourd'hui, je suis désormais confondu.

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