La femme de promesse

Georges Procrastin

A lire jusqu'au bout...

Peu avant la nuit, Stanislas parqua sa vieille Peugeot 404 cabriolet devant le studio. Au loin, les arbres du parc frissonnaient sous la brise chaude. Il regarda l'écran de son portable posé sur le siège passager, espérant voir sur l'écran un appel manqué. Un appel de Maria. Il soupira, alluma une cigarette, et contempla dans le rétroviseur les cernes sous ses yeux et sa barbe grisonnante. Il claqua la portière du cabriolet et gravit les marches menant à l'entrée du studio de Radio One. Le talon de ses bottes claquait sur le béton quand son téléphone vibra ; il fourra la main dans la poche de son jean et lu le numéro sur l'écran : ce n'était pas Maria. Il hésita, frictionna sa barbe, et prit l'appel :

« Allo ?

– Le délai est écoulé, Stan. Tu les a ?

– T'en fais pas, je passerais après l'émission.

–  C'est souhaitable. Dans ton intérêt, Stan. »

La communication coupa et Stanislas fourra le téléphone dans sa poche. Il poussa la double porte des locaux de Radio one et se planta devant Anita, la standardiste. Vautrée sur son siège derrière le comptoir d'accueil, dans la pénombre, elle mâchouillait un chewing-gum et lisait un numéro de Cosmopolitan en tortillant ses cheveux roux.

« Salut, beau gosse.

– Salut, ma belle. Quoi de neuf ? »

Anita posa le magasine sur le bureau et ouvrit un tiroir derrière le comptoir. Elle plongea ses ongles roses à l'intérieur, puis tendit à Stan une pile de lettres non décachetées.

« La routine. Tout le monde t'adore, Stan… »

Stanislas saisit la pile de lettres et compulsa les premières sur la pile. Des prénoms de femmes figuraient au dos des enveloppes, accompagnés d'une adresse. Parfois, un petit cœur était dessiné au feutre rose. Certaines sentaient le parfum.

« C'est vrai que tu reçois des poils pubiens ? » demanda Anita.

Stan sourit et fit une grimace.

« Va savoir… 

– Patricia t'attend dans le studio. On se voit après l'émission. »

Stanislas hocha la tête et Anita reprit la lecture de son magasine. La pile de courrier sous le bras, il se dirigea vers la porte du fond, surplombée d'une borne lumineuse portant l'inscription « ON AIR », et entra dans le studio. Derrière les vitres de la cabine de la régie, Patricia triait une pile de disque Vinyle ; elle tourna la tête quand il passa la porte. Ses cheveux noirs étaient attachés en chignon au sommet de sa tête. Elle portait une jupe droite étroite à motif tartan, coupée au dessus du genou. De grands anneaux dorés pendaient à ses oreilles. Ses lèvres peintes au rouge vif se pincèrent et ses sourcils  froncèrent, derrière ses lunettes à monture épaisse noire, quand Stanislas pénétra dans la cabine.

« Faudrait vraiment que t'arrives plus tôt, Stan…

– Je sais. Tu t'en sors ? »

Patricia lui tendit deux disques vinyle.

« Elvis ou Buddy Holly pour l'ouverture ?

– Elvis, bien sûr »

Stanislas imita le déhanché du King et s'efforça de sourire. Puis il tâta son téléphone portable dans la poche de son jean et demanda, en plaquant ses cheveux longs en arrière :

« J'ai le temps pour un café ?

– Cinq minutes, mon beau, le standard est déjà en train d'exploser. »

Patricia posa une fesse sur le coin de la console de mixage. Elle détailla le visage de Stanislas qui baissait les yeux.

« Si quelque chose n'allait pas, tu me le dirais, Stan ? 

– Tu veux que je te ramène un café ? 

– Y'a une femme là-dessous, pas vrai ? »

Stanislas caressa la joue de Patricia, quitta la cabine de régie et marcha dans le studio en direction de la cafetière. La pièce était plongée dans l'obscurité, seule une petite lampe de bureau projetait son éclat jaune pâle sur les murs et la table ronde équipée de microphones. Stan renifla le pot de la cafetière : le café semblait tiède, mais bien noir. Il remplit un gobelet en plastique à ras bord et alla s'asseoir à sa place, face au micro. Il posa le café et la pile de lettre sur la table ronde. Derrière son reflet en filigrane dans la vitre de la régie, Patricia tendait cinq doigts à son attention. Stan sortit le téléphone portable de sa poche, le régla sur le mode silencieux, et le posa bien en vu à côté du micro. La pendule murale au dessus de la cafetière indiquait dix heures moins cinq ; derrière la vitre Patricia leva un pouce et le jingle habituel retentit en sourdine dans le casque de Stanislas trainant sur la table.

« Rock'n roll, café noir et cœurs brisés, avec Stanislas sur Radio One, l'émission qui panse les blessures. »

Patricia lança le disque d'Elvis ; Stanislas plaça le casque sur sa tête et tapota son micro - Elvis chantait It's all right, mama. Il but une gorgée de café tiède et s'éclaircit la voix. Patricia lui fit signe derrière la vitre. Elle commença le décompte en repliant les doigts un à un vers sa paume de main. Cinq, quatre, trois, deux… Stanislas approcha ses lèvres du micro :

« Content de vous retrouver, les filles. Stanislas au micro pour écouter vos petits cœurs qui saignent, comme tous les soirs entre vingt-deux heures et minuit sur Radio One. Préparez le café et vos oreilles, Stan fera le reste. Patricia et Anita, belles comme des Betty Page sorties d'un porno soft, prennent vos appels en continu et vous passent à l'antenne. N'hésitez pas ! »

Patricia lui fit un doigt d'honneur derrière la vitre. Stanislas poursuivit :

« On me fait signe que nous avons une première auditrice. Allo ? Qui va là, ma belle ? »

Stanislas entendit un soupir dans son casque.

« Eh bien, ne sois pas timide, rien de ce que tu pourrais me dire ne me fera grimper au rideau. Allez, lance-toi. Comment t'appelles-tu ?

– Je m'appelle Annie, j'ai trente-cinq ans, dit une petite voix pointue dans le casque de Stan.

– J'ai connu une Annie, autrefois. Elle chantait d'adorables chansons folks dans un bar que je fréquentais. Malheureusement, elle avait tendance à briser les assiettes contre les murs avant que je ne parte travailler. Bienvenue Annie. Quel est le motif de ton appel ? »

Un silence s'installa. Derrière la vitre de la régie, Patricia se frottait la joue avec le dos de la main. La jeune femme reprit la parole :

« Vous croyez en l'amour, Stan ? »

Stan jeta un coup d'œil machinal à l'écran de son portable sur la table.

« Eh bien, il nous faudrait l'émission entière pour en débattre, je crois. Mais…

– Mais ?

– Je crois qu'il est possible de regarder au dessus de la mer ensemble et de savoir précisément ce que pense l'autre à ce moment. »

Stan sentit ses mains trembler. Il continua :

« Et quand tu reste assis là, tout seul, tu sais qu'il te manque un morceau de toi quelque part. Tu sais que l'attente de sa présence est insupportable, mais tu aimes ça quand même, parce que ça veut dire que ce sera meilleur de la retrouver. Et puis ça te laisse le temps de l'imaginer. Je crois que l'amour c'est remplir les blancs pour constater que c'est encore meilleur en vrai. C'est un truc qui fonctionne en deux temps, absence-présence. »

Patricia mima un geste de masturbation derrière la vitre ; Stan lui retourna un doigt d'honneur.

«  Mon copain veut qu'on s'installe ensemble », dit l'auditrice au téléphone.

Sa voix chuta sur la fin de la phrase ; Patricia faisait mine de pleurer derrière la vitre. Stan colla sa moustache contre le micro :

« Eh bien, si tu as bien écouté ce que je viens de te dire…

– Si on habite ensemble, il ne me manquera plus. C'est ça ?

– Tu as des enfants avec ton copain, Annie ? »

L'écran du portable de Stan restait éteint.

« Non. Nous nous connaissons depuis trois mois… »

Stan passa une main dans ses cheveux longs et soupira.

« On va faire un truc, Annie, tu va compter jusqu'à un million et tu…

– Il dit que c'est pour l'argent, Stan. Le loyer sera moins cher à deux… »

Stan tapa du poing sur la table ; le micro trembla.

« Ah, l'argent ! Ben voyons ! Eh bien, achète une roulotte et habite dedans ! Ici nous parlons d'amour, ma belle. Pour l'argent, consulte un conseiller fiscal ! »

Derrière la vitre, Patricia se sciait la gorge du tranchant de la main dans un mouvement de va et viens. Stan entendit dans son casque les premières mesures de Johnny be good - la célèbre introduction à la guitare. Il reprit son calme et approcha le micro de ses lèvres :

« Dans un instant, une autre auditrice. Après le génialissime Chuck Berry et sa guitare. »

Plus bas, d'une voix grave et sensuelle, il susurra :

« N'essayez pas d'imiter le fameux pas de canard de Chuck en mon absence, vous allez vous bousiller les genoux, mes belles. Stan revient après la musique… »

Il posa son casque sur la table et lâcha le micro. La borne « ON AIR » s'éteignit à côté de la pendule et Patricia sortit de la cabine en rage.

« T'insultes les auditeurs, maintenant ? »

Stan saisit son gobelet de café et s'adossa à son siège. Le café tremblait dans la tasse.

« Te mets pas en pétard, Pat. Cette fille a dit les mauvais mots…

– Mais merde, tu crois quoi ? Que ces nanas sont des ados ? Y'a que toi qui t'imagines que l'amour est un truc abstrait et onirique. La plupart des gens espèrent simplement une belle baraque et une ristourne sur leurs impôts, ça ne les empêche pas de s'aimer. Grandis, Stan ! »

Patricia s'assit à la table et se calma. Ses sourcils obliquèrent vers le haut de son front. Dans la vitre, Stan, vit le reflet d'un homme aux traits creusé, un adolescent fatigué aux cheveux longs et gris. Il frotta sa barbe et se demanda ce que Maria pouvait bien lui trouver.

« Hier soir, dit-il, le regard perdu au fond de son café, j'ai vu un chien et une chienne se renifler le cul avant de s'accoupler… »

Patricia l'écoutait, elle scrutait les mouvements de ses lèvres derrière l'épaisse montures noires de ses lunettes. Stan leva sur elle des yeux de chien loup, aux paupières griffées de rides.

« Je suis fatigué, Pat. Cinq ans que je passe mes nuits à conseiller des femmes éplorées, et bordel, y'a même pas une putain de bouteille de lait à trainer dans mon frigo. Depuis cinq ans, je dine d'un burger dégueu au café du coin, parce que chaque fois que j'ai le temps de faire les courses, je préfère aller marcher sur la plage et me saouler. Et le soir, attablé devant ce foutu burger, je me demande pourquoi je fais ça. Pourquoi je ne suis pas comme ces clébards qui se reniflent le trou de balle, et s'en vont heureux vers le soleil couchant. »

Chuck Berry chantait en sourdine dans le casque de Stan, posé sur la table. Patricia entrecroisa les doigts. Elle hocha la tête ; ses grands anneaux aux oreilles se balancèrent.

« Tu sais, dit-elle, moi, je voulais ressembler à Marylin Monroe, mais ça c'est passé différemment. C'est comme ça, Stan. On peut la faire plus courte, ce soir, si tu veux. On causera après l'émission, tu viendras à la maison, je te ferais à diner. »

Stan hocha la tête. Chuck Berry achevait le dernier couplet de Johnny be good. Patricia regagna la régie et il remit son casque sur les oreilles. La borne « ON AIR » s'alluma sur le mur ; il murmura dans le micro :

« De retour avec vous, les filles. Vous écoutez Rock'n'roll, café noir et cœurs blessés. Stanislas, au micro jusqu'à minuit, tâche de démêler vos petits cœurs en pelote. Ah ! Patricia et son joli dress code des sixties, très sexy-sexy, miaou-miaou, me fait signe que nous avons une auditrice au téléphone. Allo, allo ? Qui va là, ma belle ? Nous t'écoutons.

– Bonsoir, Stanislas », dit une voix de femme – la voix était lointaine, comme étouffée derrière un mouchoir.  

Stanislas leva les yeux vers ses sourcils comme s'il cherchait dans ses souvenirs.

« Bonsoir, Mademoiselle. Comment t'appelles-tu et que puis-je faire pour toi ? 

- Mon nom et mon âge importe peu…

– Merde, un contrôleur fiscal ! Ils m'ont retrouvé. J'avoue tout ! Pitié, je promets de payer mes impôts l'année prochaine ! Je me repends sincér…

– Je vais vous raconter une histoire, coupa l'auditrice. C'est l'histoire d'une jeune femme, disons qu'elle s'appelle… Louise. »

Stanislas jeta un œil à l'écran de son téléphone portable, puis il braqua son regard vers Patricia : derrière la vitre de la régie, elle pointait le fond de sa gorge avec son index. La voix lointaine de la jeune femme reprit dans ses écouteurs :

« Alors voilà... Louise est une jeune femme timide, dont certain s'accorde à dire qu'elle est jolie, intelligente et attentionnée. Elle a dans son regard un je ne sais quoi de triste et d'enfantin qui plait beaucoup aux messieurs.

– Oh oh, une femme comme je les aime… »

Sans tenir compte de l'intervention de Stanislas, la jeune femme poursuivit :

« C'est difficile à expliquer mais... Louise est une femme de promesse. C'est son truc de promettre.  Elle promet un coup de main à ses parents pour les commissions, ou la tonte de pelouse. Le vernissage des volets de la maison. Elle promet une visite à une amie très malade à l'hôpital. Des enfants à son mari et des diners romantiques. Elle promet d'arrêter de trainer dans les bars. De ne plus tromper son époux. Mais… Louise est ainsi faite que lorsqu'arrive le moment d'honorer ses promesses, l'animal effrayé qui vit en elle s'éveille. Il se cabre et s'effraye de voir Louise tenter de contrer sa nature sauvage. Chaque promesse est un boulet ferré à sa cheville. Une laisse autour de son cou.  Et si tu les décevais ? lui souffle-t-il. Peut-être es-tu incapable d'aimer qui que ce soit ? Si tu étais simplement comme ça ? Pourquoi honorer cette promesse ? Pourquoi ne pas monter dans un train ou un autobus ? Faire valoir ta liberté ? Et bien sûr, Louise obéit. Des voyageurs anonymes la voient se saouler de Cuba libre au bar d'une gare voisine, choisie au hasard. Au comptoir d'un relai routier crasseux. On la voit marauder tard sur la plage et engueuler l'océan, une bouteille de rhum à la main. Elle s'éveille l'esprit embrumé entre des draps inconnus. Les heures de visite à l'hôpital sont passées. Son rendez-vous au restaurant ou au cinéma, manqué. Les crocs du remord se plante dans la gorge de Louise et l'animal effrayé qui vit en elle ricane. Louise regagne le domicile conjugal, le regard bas et fatigué. Ses épaules sont lasses et ses cheveux froissés.  Et elle promet. Encore. A son mari. Ses amis. Ses parents. Ça n'arrivera plus, c'est promis, dit-elle. Elle promet alors que personne ne le lui demande. Et elle ignore pourquoi elle fait ça, promettre.»

Stan sentit son pouls s'accélérer. Il buvait les mots de la jeune femme, cherchait du sens dans le moindre silence, la moindre intonation de sa voix . Sa gorge était sèche ; il but une gorgée de café froid et leva les yeux du micro en direction de la cabine régie : Patricia lui fit signe de laisser l'auditrice continuer - sa main tournait comme un moulin à hauteur de ses anneaux d'oreille. Au micro, il dit d'une voix enrouée :

« Peut-être Louise a-t-elle simplement peur ? Que lui arrive-t-il ensuite ? »

La jeune femme renifla à nouveau - la voix était lointaine, étouffée, tremblante dans le casque de Stanislas.

« Il arrive à Louise ce qui arrive aux filles comme elle… Stanislas. Un jour, son père lui dit au téléphone qu'ils sont fatigués de ses promesses. Eux. Ses parents. Oui, ils l'ont aimé. Beaucoup. Son père dit qu'il l'aime toujours, mais que sa mère ne souhaite plus de visite de sa part. Jamais. Et il raccroche. Louise garde le téléphone collé à l'oreille un moment. Elle l'entend rire. L'animal effrayé et farouche qui habite en elle se moque de ses remords. De sa faiblesse. De ses larmes. Il aiguise ses crocs et attend un autre voyage en train, une nouvelle nuit d'ivresse, un autre rendez-vous clandestin dans un hôtel discret. Mais cette fois, Louise décide que non. Le lendemain, elle coupe ses cheveux très courts. Comme si cela voulait dire guérir, changer, grandir. Elle cesse de boire et de sortir le soir. S'essaye à la cuisine et aux séries à la télé. Pour la première fois, elle accompagne Marc au supermarché. A la piscine. Marc, c'est son Mari. Son pauvre Mari a qui elle promet tant de chose. Comme elle promet à d'autre. A tous. Elle se retient. Elle camoufle les plaques d'eczéma sur ses bras et ses insomnies. Ses mains tremblent de ne pas succomber à sa nature. Elle maintient l'animal effrayé à l'intérieur d'elle même sous contrôle. Il rugit, supplie, tourne dans sa cage, griffe le coeur de Louise, impatient de sortir. Elle tient bon. Mais, un matin, Louise apprends que son amie est morte à l'hôpital. Le jour de l'enterrement, elle arrive titubante, ivre de vodka, à la cérémonie. Elle insulte la famille de son amie, son fiancé et leur connaissance commune. Elle saccage les couronnes de fleurs apportées par les proches et leur crie qu'ils sont tous trop cons. Et elle ne sait pas pourquoi elle leur crie cela. L'animal effrayé qui vit en elle se gausse de ce que Louise lui obéit à nouveau. De son incapacité à vivre sans lui. Sans sa liberté. Sa violence. Il se réjouit de son impossibilité de se faire prendre au collet des obligations et des engagements. Des promesses. Il flatte son hôte dans le sens du poil, lui souffle de bonnes excuses à son comportement. Elle est comme ça, c'est tout : libre, trop libre pour aimer. Durant trois jours, elle et l'animal, disparaissent. Ils courent cote à cote les lieux de nuits. Ils se réconcilient, pactisent, s'apprivoisent. Et à leur retour, la maison conjugale est déserte. Les penderies et les tiroirs sont vidés des affaires de Marc. Certain tableaux ont disparus des murs, laissant une trace plus claire sur le papier peint. Du vide. Le lendemain, un avocat l'appelle au téléphone. Il faut qu'elle vienne signer des papiers, dit-il. Il faut être raisonnable. Dans son intérêt. Et Louise lui dit d'essayer de sucer ce qui sort de son cul et…

- Et ? relança Stanislas, la gorge nouée.

- Je… J'ai besoin d'un verre », dit la femme

Patricia adressa un pouce dressé à Stanislas derrière la vitre de la cabine régie et tapota le cadran de sa montre. Stan approcha ses lèvres du micro et dit d'une voix éraillée :

« On a tous besoin d'un verre, ma belle, je crois… La suite de ton témoignage après un air de rock'n'roll, si tu veux bien. »

Stanislas entendit comme un craquement, un frottement dans son casque ; son cœur s'emballa à l'idée que la jeune femme ait pu raccrocher. Après un court silence, elle répondit :

«  D'accord... »

Les premières mesures de Jumping Jack flash résonnèrent dans le studio ; Patricia sortit en hâte de la cabine.

« On tient une bonne histoire avec cette nana, la lâche pas, Stan. Déjà des tonnes de réactions au standard. Les gens veulent la suite. C'est bon pour nos annonceurs et l'audience de l'émission. Laisse-la parler. »

Stan hocha la tête. Ses yeux de loup semblaient regarder au travers du visage de Patricia. Il ramassa son téléphone portable sur la table, déplia sa longue carcasse au dessus de son siège, et se dirigea vers les toilettes au fond du studio.

« Cinq minutes, Stan, pas plus » dit Patricia dans son dos.

Stanislas leva un pouce par-dessus son épaule. Ses bottes claquèrent sur le lino, il poussa la porte des toilettes et verrouilla derrière lui. Dans le lavabo, il fit couler le robinet, plongea ses mains sous l'eau, se pencha, et aspergea son visage. Dans le miroir, l'unique ampoule du plafonnier accentuaient ses rides et la fatigue sous ses yeux. L'eau dégoulinait en filet le long des sillons profonds creusés autour de sa bouche. Il se souvint que Maria appelait cela les rides du singe. Elle trouvait cela sexy chez lui. Il sentit les larmes monter à ses yeux et se retint de lui téléphoner. Non, pas maintenant. Il avait confiance. Il avait envie de fumer. Et de boire. Bientôt, tout serait terminé. Il sortit des toilettes, s'assit  à la table, et remit son casque sur les oreilles avant la fin du morceau des Stones. Patricia fit un nouveau décompte avec les doigts ;  Stan colla ses lèvres au micro :

« Ici Stanislas, de retour derrière le micro, mes belles. Vous êtes bien sur Radio One et vous écoutez, vous savez quoi, jusqu'à vous savez quand. Nous avions au téléphone une jeune femme mystérieuse avant la musique, est-elle toujours là ? Allo, allo ? Toujours en ligne, mademoiselle ? »

Stanislas attendit une réponse dans son casque pendant ce qui lui parut une vie entière. Ses mains étaient moites, il les plaqua sur les oreillettes de son casque pour y détecter une respiration. Un souffle. Un signe audible de la présence de la jeune femme au téléphone.

« Mademoiselle ? Ce verre vous a-t-il éclaircit les idées ? »

Il leva les yeux vers la vitre de la régie : Patricia hochait la tête de l'autre côté ; il fut soulagé. La voix étouffée et tremblante reprit la parole dans son casque :

« Je suis là…

– Bon… Vous vous étiez arrêtée au moment où Louise disait à cet avocat d'essayer de… sucer ce qui lui sortait du cul, je crois…

Stanislas perçut un léger ricanement cynique dans son casque.

« Eh bien, dit la jeune femme. La suite, ce n'est pas le plus gai, mais… Louise se rend chez l'avocat de son mari et signe les papiers du divorce. Marc, son pauvre ex-mari, lui cède la maison et les meubles. Malgré, vous savez, tout ce que Louise lui a fait subir. Tout ce mal qu'elle produit autour d'elle. Ces déceptions qu'elle pond dans le cœur des gens. Ces petites larves de haine. Pourtant, après le divorce, Louise est ainsi monstrueusement faite qu'elle se sent mieux. Elle laisse repousser ses cheveux. Son eczéma et ses insomnies s'estompent. L'animal qui vit en elle se satisfait de la savoir libre, exempte de toute promesse, de par le vide affectif qu'elle a créé autour d'elle. Louise n'éprouve plus le besoin de boire ni de monter dans des trains. Elle traine rarement dans les bars et ne rencontre plus d'hommes de passage. Quoi que cela puisse signifier pour quelqu'un comme elle, Louise se sent heureuse – le mot libre conviendrait mieux. La liberté, ça veut dire qu'elle peut se trancher les veines, si elle le souhaite. Ce n'est pas négligeable, vous savez, Stanislas, cette possibilité là, cette liberté de disposer du loisir de se tuer. »

Stanislas laissa passer un silence et comprit qu'il devait parler. Patricia hochait la tête, pensive, derrière la vitre de la cabine.

« Mais Louise n'est pas femme à se suicider, pas vrai ? dit Stan – sa voix lui faisait l'effet d'un chat qu'on étrangle.  La vie est trop forte en elle… »

La jeune femme soupira ; Stanislas put presque sentir son souffle sur son oreille.

« Effectivement… Louise est seulement capable de blesser les gens qu'elle aiment. Sa malédiction est tournée vers l'extérieur. Elle est trop lâche et trop effrayée pour attenter à sa propre vie. L'animal ne la laissera pas faire. Elle est condamnée à se voir blesser les autres, sans pouvoir mettre fin à son calvaire par le rasoir ou les somnifères. D'où son goût pour l'alcool, les trains et le sexe. Ce choix de petits suicides...

– Mais vous disiez que Louise allait mieux...

– Elle va mieux... Mais un soir elle reçoit un appel de Marc. Son ex-mari. Il regrette. Il dit qu'il l'aime et souhaite la revoir. Comme avant, dit-il. Et Louise commet l'irréparable : elle promet à nouveau. Elle accepte un jour, une heure et un lieu de rendez-vous. Bien sûr, le soir venu, elle ne se montre pas. Elle sort se saouler dans un bar de la ville. C'est là-bas qu'elle rencontre cet homme. Elle ne l'aperçoit d'abord que de dos, accoudé au comptoir, mais elle comprend. L'animal aussi le flaire : ils se ressemblent. Cet homme aussi est un homme de promesse. Louise le lit dans les rides de son visage. Son sourire enfantin. Son regard mélancolique. Vous savez Stan, cette manière qu'a le malheur de reconnaitre ses pairs. L'homme lui sourit et lui offre un premier verre. D'autres suivent. Beaucoup. Louise et l'homme éprouvent quelque chose qui pourrait ressembler au sentiment d'être arrivé à destination après un très long voyage.  Ils n'en parlent pas, ils le savent, c'est suffisant. Les personnes comme elles ne disent pas l'amour, elles font des promesses pour le signifier. Pour évacuer ce sentiment monstrueux : savoir qu'on est lié à quelqu'un par le cœur. Cette nuit-là, Louise et l'homme font l'amour un nombre incalculable de fois dans la chambre de Louise. Pas une seconde, Louise ne pense à Marc. Au matin, l'homme rentre chez lui. Le soir même, ils se revoient. Ils se saoulent encore et font l'amour. Aussi fort qu'ils peuvent. Le danger n'est pas encore là. Il n'y a que l'instant. Ils jouissent de ce répit. L'animal qui vit en Louise rit par avance du naufrage qui s'approche. Cela dure quelques semaines avant que Louise et l'homme échange un premier regard qui parle du futur, qui questionne. Ce soir-là, après avoir fait l'amour, le corps brulé de sueur, l'haleine chargée de whisky, le nez enfoui dans les cheveux de Louise, l'homme sent que c'est le moment. Sa nature reprends le dessus : il promet à Louise de ne jamais l'abandonner. Il ignore pourquoi il fait cela. Louise ne le lui demande pas. L'homme dit qu'ils devraient partir ensemble. Vers le sud. Rien ne les retiens ici. Et où ils iront, ils seront toujours quelque part, puisqu'ils y seront tous les deux. Seuls les hommes de promesse prononcent ce genre de phrase. Après blesser les gens, ce que Louise craint le plus, c'est de pleurer. Elle déteste pleurer, parce que c'est comme des poignées autour du cœur auxquelles les gens peuvent s'accrocher. Mais elle se met à pleurer parce que l'homme est sincère. Elle pleure de sa naïveté. De l'avance qu'elle possède sur lui sur la lecture de la situation. Puis l'homme la serre contre lui. Il promet de trouver l'argent pour s'enfuir ensemble. Et Louise fait à son tour une promesse : elle l'accompagnera quoi qu'il arrive. Ou qu'il aille. Il lui suffit de trouver l'argent et ils partiront. Vers le sud. Elle promet et, contre son habitude, l'animal effrayé qui dort au fond d'elle se tait. Il ne se méfie pas de ces promesses échangées, car l'homme et Louise appartiennent à la même espèce monstrueuse… »

La jeune femme marqua un silence, puis renifla dans le casque de Stanislas. Il regarda derrière la vitre de la cabine : Patricia écartait les mains, paumes vers le haut, de part et d'autre de sa poitrine, et écarquillait les yeux derrière ses lunettes à montures noire épaisses. Elle fit signe à Stanislas de relancer la discussion d'un moulinet de la main. Après un soupir, il parvint à dire :

« Continuez… »

Il entendit un léger choc dans son casque - le bruit d'un téléphone portable que l'on reprend en main.

« Désolé, je me servais un autre verre… dit la voix étouffée de la jeune femme. J'en ai besoin, nous arrivons à la fin de l'histoire…

« Je vous en prie, continuez, mademoiselle…

– Je vais le faire, mais... La fin de cette histoire n'a pas de sens précis, ni d'explication logique, encore moins de morale. La plupart des gens ne la comprendront pas comme Louise et l'homme la comprendront... Alors voilà… Un soir, l'homme appelle Louise au téléphone : il dit qu'il a obtenu l'argent. Un prêt en liquide. C'est le signal. Comme un coup de sifflet adressé à un chien. L'animal effrayé qui sommeille en Louise lève une oreille. Il ricane et s'étire. Louise demande d'où vient le fric et l'homme répond qu'il est en route pour le déposer chez elle. A son arrivée, l'homme serre Louise dans ses bras, si fort qu'elle en a mal aux reins. A l'oreille, il lui chuchote : « cent mille, ma belle, cent mille… » Cet argent, il l'a emprunté.  Sans intérêt. Il a quinze jours pour le rembourser. Louise demande s'ils sont en danger. L'homme ne répond pas. Il sourit et dit qu'ils ne rembourseront pas. Dans quinze jours, ils seront loin. Tous les deux. Il promet qu'ils ne leur arrivera rien. Mais ils doivent cesser de se voir jusqu'au soir du départ. Il charge Louise de s'occuper des billets d'avion. De les prendre à son nom, pour ne pas éveiller les soupçons du généreux prêteur de fond. Ce Frog, ce gars qui trempe dans des affaires de drogue et d'armes à feu. Et bien sûr, Louise promet... »

Stanislas sentit quelque chose couler sur sa main, tremblante autour du pied de micro : une larme. Patricia tapa au carreau de la cabine.

«  Je n'ai pris qu'un seul billet, Stan... je pars seule. 

– Pourquoi, Maria… »

La voix de la femme se brisa et se fit plus proche :

«  Parce que je suis comme cela, Stan. L'animal effrayé qui vit en moi ne peut aimer longtemps, de crainte d'être blessé mortellement. Mais sa nature est si monstrueuse qu'il ne peut non plus vivre sans l'amour des autres. C'est ainsi qu'il griffe et s'enfuit lorsqu'il se sent menacé de s'attacher trop. Tu es comme cela aussi, Stan. Pour le moment, tu ne l'admets pas. Mais, un jour, tu comprendras. Je t'ai menti, mon nom n'est pas Maria, je m'appelle Rachel. Je dois y aller…  »

Il y eu comme un rugissement féroce dans le casque de Stan et le silence se fit. Il sursauta quand les premiers accords de Born to be wild claquèrent dans ses oreilles. Il arracha le casque et le jeta contre le mur. La borne « ON AIR » s'éteignit et Patricia se précipita hors de la cabine de régie. Son rimmel noir avait coulé sur ses joues. Stan restait immobile, vouté sur son siège, l'arrête de son nez pincé entre ses doigts.

« Stan, tu dois voir les flics ! Tu n'as plus le choix. Tout le monde a écouté la radio, tu dois réagir vite. Tu m'écoutes ? »

Stanislas soutint le regard paniqué de Patricia. Il sourit. Un sourire qui ne s'accordait pas avec l'expression de son regard bleu pale.

« C'est trop tard, Pat. Tu as entendu ce qu'elle a dit. Je vais simplement aller bouffer ce foutu hamburger et rentrer me saouler. 

– Ils vont te trouver, Stan ! »

Stanislas ramassa son téléphone et se leva, presque au ralenti. Il se dirigea vers la sortie du studio sous le regard de Patricia ; elle était figée, impuissante, écartelée entre l'envie de le retenir et d'abandonner. Stanislas caressa du dos de la main la joue de la jeune femme et passa la porte du studio ; elle claqua dans son dos. Derrière le comptoir d'accueil, dans la pénombre, Anita, les sourcils inclinés, le regarda trainer ses bottes vers la sortie. Elle parvint à dire :

« Bonne chance, Stan. »

Ses lèvres peintes en rose se tordirent, Stan hocha la tête et sortit. La nuit était belle, les silhouettes des arbres du parc oscillaient sur fond de ciel étoilé. L'air était chaud et moite. Stan alluma une cigarette et descendit les marches menant vers le parking. Il fit quelques pas encore vers son cabriolet Peugeot 504. Dans la pénombre, il vit l'extrémité incandescente de leur cigarette rougeoyer. Il distingua deux hautes et larges silhouettes d'hommes qui attendaient, appuyées au capot du cabriolet. Ces hommes, il les avait vu dans le bureau de Frog, l'homme qui lui avait prêté l'argent. Ils se mirent sur leurs jambes à la vue de Stan ; leurs mégots dessinèrent dans l'air une trajectoire courbe et orangée, puis rebondirent sur le sol, éparpillant une constellation de particules brulantes. Les deux hommes d'allure athlétique avancèrent et firent craquer les articulations de leurs poings. Et au moment où ils sortirent un revolver de leur ceinturon, Stanislas entendit l'animal effrayé qui vivait en lui pousser un soupir de soulagement.

 

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