L'argent de la Vieille Renée : 0

Théo Seguin

La scène se déroule dans la maison cossue de Renée Jaquemart.

Il y a une table avec, posé dessus, un rôti fumant.

Deux chaises juxtaposent cette table.

Sur ces deux chaises de paille, Christian et sa grand-mère Renée.

Au mur, un magnifique tableau représentant un fabuleux paysage de forêt, où se tient un chevalier faisant la cour à une dame.


RENÉE – Tu reprendras bien une petite bouchée de mon poulet ?

CHRISTIAN, la bouche pleine – Oh ! non ! Encore une part et je fais une indigestion ! Mon estomac va exploser.

RENÉE – Pourtant, tu n'en as quasiment pas mangé. Ce fut bon ?

CHRISTIAN – Délicieux ! Cette volaille fut délicieuse, comme toujours avec toi, mamie.

RENÉE, sur un ton joyeux – Cesse tes flatteries !

CHRISTIAN – Ce n'est qu'une stricte vérité, mamie. Mais tu es trop modeste pour recevoir de tels compliments, pas vrai ?


Court silence.


RENÉE – Il y a du gâteau au fromage. Tu en veux ?

CHRISTIAN – Mmm... avec plaisir !

RENÉE, au public – Ça ne veut plus de mon rôti fait maison, mais le gâteau du pâtissier voisin, ça, il ne refuse pas... quelques fois, mes petits-enfants me désolent...


Renée quitte le salon pour aller vers la cuisine.


CHRISTIAN, au public Ça doit faire quoi... plus quarante ans qu'elle fait cette dinde et j'ai toujours eu d'étranges problèmes digestifs à chaque lendemain. Et je sais que, dans la famille, je ne suis pas le seul à être victime de ce plat. Au moins, avec le gâteau de M. Borgez, je suis sûr de ne pas être constipé pendant une semaine ! Je ne sais pas ce qu'ajoute ma grand-mère, mais c'est pas très bon pour les intestins.


Un temps, plutôt long. Christian prend à la main le verre d'eau devant lui et en boit une gorgée.


CHRISTIAN, toujours sur sa chaise – Tu vas bien, mamie ?


Bref silence puis un lourd son de chute cognant s'entend de la cuisine.


CHRISTIAN – Merde !


Christian se lève et accourt jusqu'à la cuisine.


CHRISTIAN, hors-champ – Mon Dieu ! Mamie !


Un temps.

Christian retourne dans la salle à manger, face au public.


CHRISTIAN, sur un ton mêlant étonnement et grotesquerie – Mamie est morte. Enfin, je crois. Elle est allongée par terre, livide. Elle reste respire encore, je crois. Que dois-je faire ? Appeler les urgences ? Oui ? Non ? Peut-être les pompes funèbres ? Mais qu'est-ce que je fous, à parler tout seul ! Personne ne va me répondre ! De l'action, Christian, de l'action !


D'un seul coup, il se sent affligé de mélancolie et s'assoit.


CHRISTIAN – Je suis effroyablement choqué. Elle avait 94 ans, certes, elle n'était plus aussi physiquement en forme qu'auparavant ; mais elle a toujours conservé cette pêche de joie, d'allégresse, si familier pour moi. Et dire qu'hier elle me berçait d'histoires pour m'endormir. Le Petit Chaperon Rouge, Hansel et Gretel, Le Nain Tracassin, La Petite Sirène ; elle m'a tout lu. Ma petite mamie... (Un temps, l'esprit flottant au-dessus des nuages de la nostalgie) Merde ! Les urgences !


Christian quitte la scène en filant droit vers la cuisine.

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