L'argent de la Vieille Renée : 2

Théo Seguin

Christian est toujours seul, sur son canapé, et regarde toujours le néant.

Devant lui, une petite table en verre avec une pile de magazines, plus précisément des tabloïds.


CHRISTIAN, au public Je cogite beaucoup. La réaction de papa m'interroge. Le testament de mamie me tracasse. J'ai peur que quelque chose arrive. Parce que dans ma famille, qu'on soit un Jacquemart ou un Bonnel, on aime bien la brillance des pièces d'or et l'odeur argenteuse des billets. Argenteuse, certes, mais sale aussi ! (Un temps) J'espère sincèrement que mamie a inscrit les bons noms dessus. J'ai peur d'une bataille financière et j'ai un mauvais pressentiment. (Un temps, plutôt court) Vous aussi vous le ressentez ? (Un temps, plutôt long) Je sais ce que je vais faire ! Prier ! Ce soir, comme tous les jours avant de me coucher, je vais prier pour le salut de l'âme de mamie, mais aussi pour que le testament ne cause aucun tort à l'unité de la famille ! Je suis peut-être un peu naïf... il n'y a pas vraiment d'union... Y'en a que je verrai à l'enterrement et à qui j'aurai pas dit bonjour depuis quinze ans ! Mais bon... c'est stable... c'est la paix. Pff... Ça y est ! Je commence à stresser ! Je suis un grand stressé de la vie, moi. Et ça, cette histoire de testament, alors qu'elle est a même pas commencé... ça brouille mon organisme intestinal. J'ai l'impression d'avoir des sortes de couches de gaz qui flottent et pètent dans mon ventre. C'est horrible ! Et mon estomac qui va se mettre à gonfler dans les prochains jours, suite à l'anxiété. Gonfler et se durcir comme une roche ! Une roche à l'intérieur brûlant ! Vivement que papa aille voir le notaire et rapidement. Que cela ne devienne pas quelque chose d'arlésien. Sinon, bonjour l'ulcère. (Un nouveau silence) Mamie était aussi très proche de ses sous, faut pas croire. Elle comptait sans cesse l'argent qu'elle avait, se tuait à faire ses comptes tous les jours et éructait des plaintes à chaque dépense inutile. Un jour, c'était il y a deux ans, j'avais dîné chez elle et on avait parlé de ça justement. « Mamie, lui avais-je dit, à quoi cela te sert de faire tout ça ? À ton âge ? Profite du temps, mamie, profite... » Là, elle me répondit : « Sans tout ''ça'', vous n'auriez, à ma mort, que très peu d'argent – à ces mots j'ai fait une grimace. Je ne suis et ne fus jamais une femme dépensière. L'argent c'est fait pour être usé intelligemment. Les pauvres sont ceux qui n'ont pas vu la valeur réelle de l'argent et qui, par dessus leur moyen, on dépensé sans comprendre et sottement. Et si je dépensais tout d'un coup, je n'aurais pu grand chose pour vivre. Imagine si je survivais jusqu'à cent ans ?! Si j'atteignais l'âge canonique de Calment ?! Mieux vaut être précautionneux, Christian, et attentif. » (Un court silence) Une femme ma grand-mère ! (Il sourit puis son expression vire à la tristesse) Une femme morte, une grand-mère morte. Elle gardait toujours de l'argent de côté au cas où l'on devait l'envoyer dans une maison de retraite. Pour qu'on en ait déjà un peu. Même avec ça, papa voulait pas l'emmené en maison de retraite. Non pas qu'il considère ces établissements comme des prisons pour vieillards ou des garderies version seniors, mais ça coûtait trop cher. Et ma grand-mère était une dame au goût de luxe, alors pour lui c'était niet. (Énième silence) Bon ! Changeons-nous les idées ! Lisons l'un de ces magazines... (Il prend le premier qui vient. Un Public, dont il lit la une. Dépité, il le jette sur la table). Ça parle du testament de Johnny Halliday. Bon... Allons courir ! Ça change toujours les idées d'aller courir ! (Il quitte la scène mais revient au bout de quelques secondes) Il est vingt heure. (Il se rassoit) Bon bah... on va attendre Sophie et les enfants tranquillement. Ils devraient pas tarder à rentrer. Normalement.

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