L'argent de Vieille Renée : 1

Théo Seguin

Salon de Christian.

Dans cette pièce presque vide se trouve un canapé en cuire.

Christian est debout, zieute le sol d'un regard vide, pensif.


CHRISTIAN, au public – Je vous confirme, mamie est tristement morte. « Crise cardiaque », m'a suggéré le médecin. Une autopsie va être effectuée pour valider cette thèse. (S'affalant sur le canapé) Oh ! ma pauvre mamie ! Tu me manques déjà... (Se redressant par sursaut) Oh ! Il faut que j'appelle mes proches ! Et que je prévienne toute la famille ! Mon Dieu ! Commençons par Léon, mon père.


Christian prend son téléphone portable, compose un numéro et colle l'engin à son oreille ; la sonnerie résonne dans toute la salle.

Double vue du public : salon de Léon, composé d'une table et de deux chaises.

Léon lit « L'Amant » de Marguerite Duras.

Son téléphone sonnant, il le décroche.


LÉON – Oui, allô ?

CHRISTIAN – Allô, papa ?

LÉON – Oui, Christian ? Pourquoi m'appelles-tu ?

CHRISTIAN – J'ai quelque chose à t'annoncer. Tu es assis ?

LÉON – Tu divorces de Sophie ?!

CHRISTIAN – Absolument pas ! C'est par rapport à... mamie...

LÉON – Mamie ? Qu'a-t-elle ?

CHRISTIAN – Elle... elle... elle s'est envolée papa.

LÉON – « Envolée » ? Comment ça « envolée » ?

CHRISTIAN – Elle est morte. Mamie est morte.

LÉON – Mamie est morte ?

CHRISTIAN – Mamie est morte.

LÉON – Mamie est morte !


Un long silence où Léon, ébahit, reste bloqué dans une position de bouche-ouverte.


CHRISTIAN – Papa ? Tu es là ?

LÉON – Quand est-ce arrivé ?

CHRISTIAN – Il y a peine une heure.

LÉON – À peine une heure ! Tu es où, là, maintenant ?

CHRISTIAN – Chez moi.

LÉON – Grand-mère est morte chez toi ?

CHRISTIAN – Non, elle a fait une attaque lorsque je déjeunais chez elle. Elle fut transporté à l'hôpital, mais on m'a dit qu'elle était... déjà décédée avant son arrivée et qu'il n'y avait rien à faire. « De toute façon, une femme de son âge... » m'a dit le médecin.

LÉON – Pourquoi n'ai-je pas été prévenu plutôt !

CHRISTIAN – Il n'y a que moi qui suis au courant de la mort de mamie. Et toi.

LÉON – Comme cela se fait que tu ne mets pas contacté à l'hôpital ?!

CHRISTIAN – Je me sentais coupable de ne pas avoir sauvé mamie à temps. J'avais la tête ailleurs. Je ne pensais qu'à elle. C'est en rentrant que j'ai décidé de t'appeler. Je suis aussi dévasté que toi, papa.

LÉON – Oui, oui, oui, fiston. Excuse-moi. Le choque.


Du côté de Léon, une femme vient.


CLAUDE, tapotant son épaule Qui a-t-il, Léon ?

LÉON – Attends Christian.

CHRISTIAN – J'attends.

LÉON, éloignant le téléphone – Ma mère est morte.

CLAUDE – Oh ! La pauvre Renée ! (Sur un ton ironique) Elle était si gentille...

LÉON – Je sais que tu n'aimais guère ma mère, mais pourrais-tu avoir l'obligeance de la respecter et de respecter ma souffrance et mon chagrin ? (Rapprochant le téléphone) Bon, c'est une dure journée aujourd'hui. Mais des jours plus noirs vont obscurcir notre vie, mon fils, le temps du deuil. Où est le testament de ta grand-mère ?

CHRISTIAN – Euh... chez son notaire... je crois.

LÉON – J'irai y faire un tour demain.

CHRISTIAN – Déjà ! Mamie n'est même pas dans son cercueil que tu veux déjà lui prendre son oseille ?

LÉON – Écoute, je vais pas dire que la mort de ma mère m'arrange ou que – Dieu du Ciel – elle soit bien tombée ; mais en ce moment, c'est très difficile pour Claude et moi. On a beaucoup de dettes, on est en retard sur les impôts et on doit payer – je viens de me souvenir – l'eau et le gaz de la maison. Non vraiment, très difficile je te dis.

CHRISTIAN – Bon... s'il peut y avoir du bonheur dans le malheur...

LÉON – C'est ça !

CHRISTIAN – On se voit bientôt ? Du coup ?

LÉON – Pour organiser l'enterrement. Je vais prévenir le reste de la famille, ne t'inquiètes pas. Enfin quand je dis « reste de ta famille » je veux dire tes deux tantes. Le bouche-à-oreille renseignera les autres.

CHRISTIAN – OK. Très bien.

LÉON – Je vais te laisser. Je vais téléphoner à mes sœurs Brigitte et Christiane. Allez à la prochaine fiston, je te rappellerais. Et sois fort mon fils.

CHRISTIAN – Sois fort aussi papa, à plus.


Christian raccroche.


CLAUDE, toujours au dos de Léon – Tu sais à quoi tu me fais penser ?

LÉON – Non.

CLAUDE – À un vicelard.

LÉON – Oh ! Claude, je t'en prie ! Ma mère n'a pas toujours été des plus plaisantes avec moi. Ces derniers temps, on ne se parlait quasiment plus. On ne se voyait qu'au réunion de famille. Ce n'est pas ce qu'on attend d'une relation entre sa mère et son fils ! Et elle était vieille ! Pas loin de cent ans.

CLAUDE – On a fêté son 94ème anniversaire l'automne dernier.

LÉON – Pas loin, j'ai dis !


Claude quitte la scène, les yeux au ciel.

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