L'Assassin

salomon_koubatsou

à quoi ressemble l'humanité à travers les yeux de la mort? Si vous espériez des éloges de sa part, vous êtes hélas bien loin de la réalité.

Partie 1



Chapitre 1: Eva



Je tâte la poche de mon manteau. Le poignard est en place. Bien.


Invisible dans mon inséparable manteau noir, voilà 10 minutes que j'attends derrière ce canapé, mon long corps étendu sur le sol pour plus de discrétion. Eva va bientôt arriver. Ce n'est qu'une question de seconde.


Je roule délicatement des épaules pour empêcher l'ankylosement de s'installer. Je veille toujours à garder en forme mon aspect taillé pour la mort. Une silhouette fine dissimulant des muscles invisibles, un pas de félin; ajoutons à cela, un teint pâle, un regard blanc brouillard et de longs cheveux gris recouvrant ma capuche et voletant au gré du vent derrière ma nuque; je suis l'Assassin. Et aujourd'hui, ma cible est Eva, cette grande femme aux joues teintées d'une délicate couleur rosée.

Elle ne m'échappera pas. Personne n'a jamais su échapper à l'appel du destin.

Personne ne m'a jamais vu à l'oeuvre dans ma besogne.

Personne n'a jamais su m'arrêter lorsque le temps venait pour moi de prendre une vie.

Discrétion et vitesse sont mes préceptes. Et, cessons la fausse humilité, j'admets volontier ne pas manquer d'imagination pour parvenir à mon but: diverses sortes de poison déposées dans un innocent verre d'eau, vapeurs toxiques inodores et incolores soufflées directement dans les narines, flaque sur laquelle on glisse, funeste objet posé au mauvais endroit au mauvais moment, corde furtivement enlacée à un cou dodu ou décharné, aiguilles du destin sautant des instants pour parvenir plus vite à l'échéance...


Aujourd'hui, je travaillerai à l'arme blanche. Ce beau canapé a bien besoin d'un peu de sang.

Ça y est, Eva est là! Mon souffle ralentit tandis que mon sang se met à battre la chamade contre mes tempes. Mais je tâche de ne pas me laisser aller à l'excitation et demeure immobile comme une pierre. Quelle sorte d'Assassin suis-je donc si je ne peux contrôler mes sensations!

L'heureuse élue s'installe confortablement dans le canapé tout en feuilletant un livre jusqu'à une certaine page qu'elle lit d'un air profondément pénétré. Le silence dans la pièce est surnaturel. Je savoure fièvreusement cet instant unique entre tous. Eva va mourir dans un instant et ne s'en doute pas une seconde... Elle lit sans savoir qu'elle ne connaîtra jamais la fin de ce livre. Sans savoir que jamais plus elle ne quittera ce canapé. Que jamais plus elle ne refranchira la porte par laquelle elle est entrée ici. Sans savoir que je suis là, juste derrière elle, qui vais bientôt lui prendre sa précieuse vie. Elle ne connaîtra désormais plus rien d'autre que ce canapé. Et cette page. Pauvre innocence...

Après avoir goûté tout mon soûl à l'ivresse de l'adrénaline, je me décide à passer à l'acte. Avec des mouvements de serpent, je me relève silencieusement et passe la tête au dessus du canapé. Son crâne est à quelques millimètres du mien, mais contrairement à moi, aucune lame n'est à sa disposition. Dire qu'elle ne se doute pas un seul instant de ma présence... Je sors mon petit couteau et l'approche délicatement de sa nuque. Le Temps s'arrête. Tous mes sens se rétractent dans mon poignet dont l'extrémité brille d'un éclat argenté. Ma respiration s'est tue.

On pourrait presque penser que c'est moi le cadavre dans cette histoire. Je souris.

Puis, avec une vitesse aussi silencieuse que dévastatrice, ma lame transperce l'air en même temps que le cou d'Eva.

En une seconde, tout commence et se termine aussi sec. Le craquement répugnant des vertèbres brisés et des veines sectionnées. Un délicat suitement de sang.


Eva n'a pas crié. Et à peine plus souffert. Elle est simplement assise, là, le haut du corps penchant en avant, la tête pendante, l'entraînant de plus en plus vers le bas. Et il ne faut pas longtemps avant que la totalité de son cadavre finisse par s'écrouler au sol avec le même bruit mat qu'une vulgaire poupée de chiffon. Inutile de cacher le corps. Ils croiront à un meurtrier quelconque. Alors qu'en vérité, c'est bien moi qui l'ai tuée. C'est moi qui l'ai tuée!


***


Chapitre 2: L'enfant



Je m'avance vers la petite porte au fond du couloir. Il n'y a plus aucun doute, c'est là que m'attend ma prochaine cible. Une invisible brume noire m'y guide depuis une semaine, s'épaississant dans l'air à mesure que je m'approche du but. C'est presque absurde que les humains ne remarquent pas ce phénomène, cet irréversible présage annonçant invariablement mon arrivée. Mais l'idée de leur mort les terrifient tant et leur paraît si abstraite qu'elle doit inconsciemment neutraliser cette faculté. Ils ne me sentent ni ne me ressentent. Ces êtres misérables si pétris de culture et d'ambition restent sourds et aveugles aux choses de l'âme. Tant mieux. Mon travail n'en est que plus simple.

La porte est fermée à clef. Après tout peut-être que, dans son instinct maternel, la mère de Jules parvient finalement elle aussi à ressentir le destin qui stagne autour de son fils depuis des jours. Mais hélas pour elle, toutes ces infimes barrières sont vaines face à moi.

Je tapote la serrure du bout des doigts puis j'entends presque immédiatement un déclic m'annonçant que l'obstacle dressé sur mon chemin n'en est plus un. Je pousse tout doucement la porte et pénètre à l'intérieur. Il n'y a pas un bruit: tous doivent être en train de dormir à cette heure-ci. On se croirait dans un caveau. Me fiant à mon instinct, je me dirige à pas de loup dans la pièce du fond que je devine être la chambre des deux habitants de ce lieu. Ils dorment tout deux comme des bébés, la mère dans son lit et l'enfant dans son berceau. L'atmosphère est saturée par l'étouffante odeur de la mort prochaine. Une bulle gluante et suitante de peur accumulée heure après heure et que je m'apprête à crever.

J'aperçois la masse amorphe du petit Jules dans son berceau. Le jeune innocent dort profondément. Sa mère ne repose qu'à deux pas de lui. Mais cela vaut mieux pour elle qu'elle ne soit pas consciente; aucune mère en ce monde ne souhaiterai assister à ce qui va suivre...

Tout en me penchant sur le minuscule lit, je regarde plus attentivement l'enfant assoupi devant moi. Il n'est venu au monde qu'il y a sept jours et a dormi pendant cinq d'entre eux. Que connaît-il de ce vaste univers ? Beaucoup trop peu pour me craindre en tout cas. Sans souvenirs, sans réflexion et sans ambition, l'âme de ce garçon est presque aussi pure que la mienne. Car oui, étonnament -pour vous, humains-, mon âme est plus blanche qu'un flocon de neige. Mais ce qui est valable pour moi l'est rarement aussi pour la gente humaine.

Jules ouvre et ferme ses petits poings potelés, toujours endormi. Pour lui, nul besoin d'user d'habiles stratégies; je me contente de poser la main sur son visage.

Je reste ainsi une minute entière, les membres figés, sans quitter des yeux le bébé dont j'entends les battements du coeur qui s'affole, cherchant où est passé l'air, tentant de retrouver ce précieux oxygène que je lui enlève si brutalement. Oui, tout s'agite là-dedans en cet instant. Pourtant de l'extérieur, Jules paraît toujours aussi serein. Comme si rien d'important ne se produisait. Alors qu'en vérité, il meurt à l'intérieur.

Au bout d'une soixantaine de seconde, j'entends un bruit sec provenant de la bouche que recouvre ma main, m'indiquant que Jules à cessé de lutter. J'ai du mal à contrôler ma respiration qui demeure fébrile et de grosses gouttes visqueuses de sueur coulent le long de mon front blème: C'est comme si ma main avait aspiré sa vie hors de son petit corps !

Mais malgré cette irrépréssible poussée d'adrénaline, je peine à éprouver la satisfaction du travail accompli quand celui-ci comprend un enfant comme cible. Ces êtres sont encore vides en eux. Ils sont étrangers à la mort de par leur conscience encore vierge. Ils ne font clairement pas des cibles idéales. L'extrême suaveté de la mise à mort repose en grande partie sur le jeu qui s'opère entre moi et la peur de la cible, son ignorance sur sa fin dangereusement proche, son angoisse dans ses derniers instants... De mon opinion, une cible au berceau est un gâchis pur et simple. Mais nécessaire. Personne n'échappe à l'appel du destin.

Maintenant que ma tâche est accomplie, je dois me dépêcher de disparaître. J'ai beau ne pas m'émouvoir de cette vie interrompue, je n'ai aucune raison de m'attarder et d'assister au supplice de la mère quand elle tentera de réveiller son fils lorsque viendra le jour. La brume noire qui stagne dans la petite chambre se chargera amplement de la torturer mentalement pendant les jours à venir.

Et puis je n'ai pas de temps à perdre.


***


Chapitre 3: l'heure du crépuscule



Aujourd'hui est un jour important. Aujourd'hui, c'est plus de cent ans qui vont être fêtés. Aujourd'hui est venu le départ de Zoé.

Après plus d'un siècle d'existence bien rempli, la voici couchée, seule dans son grand lit que son défunt mari n'occupe plus depuis cinq ans. Cette nouvelle journée écoulée aura été sa dernière et probablement sa meilleure. Elle a reçu la visite de ses petits-enfants qui, accompagnés de leurs parents, lui avaient présenté le petit dernier de la famille. Le vieux coeur fatigué de Zoé s'était lentement réchauffé de bonheur et d'amour devant cet arrière petit-fils qui l'avait dévisagé avec curiosité de ses grands yeux bleus si semblables aux siens. Devant ce tendre nourisson si petit et le reste de sa famille réunit autour d'elle le sourire aux lèvres, la vieille femme s'était, pour la première fois depuis longtemps, sentie en paix. La vie arrivait à son terme et elle contemplait là ce qu'elle y avait réussi de mieux. Elle pouvait maintenant partir le coeur fort et léger.

-Je sais que vous êtes là. Allons, laissez-moi vous regarder, ne me refusez pas cette faveur.

Je fronce les sourcils. Elle sent ma présence depuis tout-à-l'heure; j'aurais dû m'en douter. Aux portes de la fin, l'aveuglement auquel sont accoutumés les hommes se détériorent. Elle peut me sentir.

La discrétion n'étant à présent plus de mise, je m'extirpe du lit sous lequel j'ai passé la journée, sans rien avoir perdu de la réunion de famille qui semble tant avoir contenté Zoé. Je me redresse et baisse la tête vers ma frêle et vulnérable cible, la dominant de toute ma hauteur qui dépasse de beaucoup celle d'un humain lambda. Combien d'êtres semblables fûrent terrifiés par mon apparition et ne quittèrent ce bas monde que dans la panique la plus totale, déjà brisés par la vision de ma personne ? Mais elle, reste sereinement immobile tout en m'observant avec curiosité.

-Découvrez-vous. Ne laissez aucun artifice à votre apparence; pas aujourd'hui.

Décidément, Zoé sait ce qu'elle souhaite. Je n'ai pas pour habitude de dévoiler mon corps à une cible banale mais puisqu'elle le demande si poliment... Je laisse donc tomber mon long manteau noir sur la moquette et m'avance vers elle, dévoilant mon corps nu et laiteux.

Elle soupire:

-Le moment est donc venu.

Elle ferme les yeux un instant et je sens défiler derrière ses paupières closes les souvenirs de toute une vie qu'elle s'apprête à quitter. "Comme ils vont tous me manquer..."

-Plus pour longtemps, n'ayez crainte, rétorqué-je, m'efforçant de faire naitre en elle le sentiment de terreur habituelle que j'aime tant discerner dans le regard de mes cibles.

-N'essayez pas de m'effrayer, s'exclame ma cible d'un ton sec, tant d'années m'ont été accordées; vous êtes le seul impératif qu'il me restait encore à attendre. Mais si vous pensez ne serai-ce qu'une seconde que l'idée de votre venue me terrifie, sachez que vous ne pourrez commettre plus grande erreur."

À cet instant, la vieille dame qui se tenait couchée devant moi disparut, et surgit alors du néant une jeune femme au cheveux bruns et aux yeux brillants remplis de projets et d'espoirs. "Vous qui prenez la vie, n'avez-vous jamais vécu? Connaissez-vous la joie de rire à s'en faire mal aux côtes? Le bonheur de courir, de grandir, d'apprendre, d'aimer et d'être aimé, de donner naissance à une fille qui à son tour donnera naissance à un fils, et de voir un jour son petit-fils nous amener son premier enfant... Vieillir dans sa maison, connaître l'amour, la peur, le rire et la tristesse... Ces sensations sont autant de lumières qui éclairent notre vie à chaques battement de notre coeur. Et puis un soir vient où, seule dans son grand lit que l'on a jadis partagé, on comprends que l'on a bien vécu et qu'il est temps pour nous de refermer le dernier chapitre. Le mot FIN s'écrit de lui-même lorsque l'on vous sens sous notre lit comme un monstre lugubre s'apprêtant à terroriser un enfant. Mais le temps passe et les enfants deviennent plus grands et plus forts que les monstres cachés sous leur lit. Je suis cependant forcé de constater qu'il finit bien par nous rattraper à la fin de l'histoire puisque vous êtes devant moi... Mais flasque et ridée comme je suis maintenant, peut-être suis-je devenue aussi affreuse que lui, dit-elle, une lueur amusée dansant dans le regard, ce doit être pour ça qu'il ne me fait pas peur.

Elle s'interrompt un instant le temps d'un incroyable éclat de rire. Ses paroles sont ambigues, complexes à suivre. Apparement, la vieille humaine est décidée à tout me raconter de l'existence avant de la quitter. Impossible pour moi d'en placer une.


-L'Amour! J'aime tout dans l'Amour. J'aime aimer, contrairement à vous qui devait sûrement ignorer jusqu'au sens de ce mot! J'aime mon mari que vous avez emporté il y a cinq ans, j'aime ma famille, j'aime mes amis, j'aime mes voisins qui me font rire aux larmes en me racontant leurs voyages, j'aime cette pluie qui nourrit mes salades et qui tambourine à mes carreaux, j'aime cette sensation de bien-être quand mon vieil estomac arrive à satiété, j'aime me promener dans ces grands magasins avec ma petite-fille, j'aime me réconcilier avec mes proches après de dures disputes, j'aime concentrer mes neurones pour résoudre une énigme ou un mot-croisé, j'aime ranger mes photos dans tous mes vieux albums, j'aime cette vie qui offre tant de choses.

Zoé conclut sa tirade par un long soupir de contentement. J'incline la tête en signe de respect pour ces paroles de sagesse, puis sors de la poche de mon manteau toujours par terre, un minuscule flacon de liquide blanc. Si le discours de mon heureuse élue est admirable, sa fin restera aussi simple, froide et brutale que toutes les autres.

Je soulève la couverture de son lit et me glisse à l'intérieur, tout contre son corps. Je tend ma main contenant le flacon. La vieille dame penche docilement la tête tout en entrouvrant ses lèvres tirées par le temps, et boit comme un nourisson le liquide que je verse dans sa bouche, tout en fermant paresseusement les yeux.

Je suis si proche d'elle que son souffle me caresse le visage. Je l'entends qui se fait de plus en plus ténu, de plus en plus lent à mesure que mon poison s'insinue en elle et y chasse toute vie. Il ne suffit que de quelques instants à ma cible pour rendre son dernier soupir contre moi.

Je me redresse lentement, ivre de mort, la respiration haletante, et contemple le cadavre. Cela faisait longtemps, bien longtemps qu'un humain ne m'avait pas parlé. Assez curieusement, cette longue tirade -ou bien était-ce un monologue?- s'est révélée plaisante à suivre. Il est intéressant de constater à quel point la perception des gens à mon égard peut varier d'un humain à l'autre. Mais quoi qu'ils peuvent bien penser de moi, les humains constituent ma nourriture. Et je peux choisir ma façon de la déguster. J'ai l'habitude de me servir assez vite, mais la sensation incomparable que procure un plat préparé, assaisonné et reposé pendant de longs mois, voir même de longues années, commence à me manquer. Je commence à penser que le temps est peut-être à nouveau venu pour moi de trouver un petit amant...


***


Quel jour sommes-nous? Jeudi? Vendredi?

Ça ne s'arrêtera donc jamais...

Mon portable s'allume. Un message d'Alex. C'est vrai, ils avaient prévu de sortir aujourd'hui. Non, désolé Alex mais je reste chez moi.

Mais au fait, pourquoi n'ai-je plus aucune envie de voir mes meilleurs amis? Qu'est ce qui me dissuade autant de sortir?

Peu importe, tant pis. Voir tous leurs visages niais me ferait vomir.

Cette satisfaction d'imbécile me répugne; il n'y a strictement aucune raison de l'être! Suis-je donc le seul à voir à quel point l'existence n'est qu'une lente agonie?

Mon corps me brûle, me vole mes sensations. Comme des millions de petites aiguilles paralysantes. C'est à la fois douloureux et étrangement apaisant. Et bien que mon instinct me hurle de m'enfuir, de m'échapper de cette torture, mon corps refuse d'obéir, et ma cervelle tout autant. Je reste accroché à cette lente et curieuse sensation d'engourdissement, tel un condamné sur le bûcher déjà intoxiqué par la fumée. Pourquoi devrais-je stopper cette sensation? J'aime bien, moi...

Quelques part en moi, je me dis qu'il faudrait peut-être tout de même bouger, se défendre... Non?

Non. Pas la volonté aujourd'hui. Et puis, se défendre de quoi? De qui? De moi-même?

Bah!

Je n'ai plus envie de me battre. Tout ce que je souhaite encore au monde dans l'immédiat, c'est dormir.

Dormir...

Mais merde! Putain d'appel de merde! Merde! Laisse-moi en paix, Alex! Laisse-moi partir!

***



Chapitre 4: Rémi



Il s'appelle Rémi. Rémi Dellan. Je l'ai trouvé il y a un mois dans un petit appartement. Je m'en souviens parfaitement, il était affalé sur le matelas qui lui servait de lit, son regard bleu se perdant dans le néant. Ses cheveux fins arborait une amusante couleur paille tirant sur le gris qui me plaisait particulièrement. Sa peau était pâle. Et tirée. Et pâle.

Les humains partent souvent du principe que tous devraient aimer la vie. Erreur. Certains n'y parviennent pas, certains ne ressentent qu'incompréhension devant cette chose si complexe et si injuste qu'est l'existence.

Pas tout-à-fait vivants mais pas tout-à-fait morts.

Et mon but et justement de tester leur volonté de rester sur Terre. Ceux sont tous des cibles potentielles et je dois m'assurer qu'un maximum d'entre eux deviennent des cadavres à part entière. Pour le bien des rouages du Temps, tous doivent devenir vivants ou mort.

Ça, c'est mon travail théorique en temps qu'Assassin. Mais dans la réalité des faits, la jouissance procurée à hypnotiser tous ces humains, à les tourmenter jusqu'à la folie et à les amener par la main vers la corde, est tout simplement incomparable. Impossible de ne pas y prendre un plaisir sauvage.

Une décharge de pure excitation m'avait d'ailleurs parcouru le corps tandis que j'avais approché ma bouche de sa tête dans un silence glacial. Je soufflais sur sa tempe droite. Une brume noire translucide s'était aussitôt échappée de mes lèvres pour venir heurter sa peau blanche. Traversé d'un frisson, Rémi s'était à moitié levé et, tournant la tête dans ma direction, avait écarquillé les yeux d'une terreur sans nom sans toutefois oser faire le moindre autre geste. Avec un sourire bienveillant, j'avais posé ma main sur son torse à l'endroit où son coeur battait la chamade, pendant que la brume noire qui s'était épaissie, nous enveloppait tous les deux comme un sombre voile.

L'esprit grisé, j'avais caressé du bout des doigts son visage, sentant que sa peur le quittait progressivement à mesure que se prolongeait le contact de nos corps, si ténu soit-il. Partagé entre la jouissance et la répulsion, Rémi avait fermé les yeux dans une grimaçe de dégoût mais je ne pouvais que constater que le reste des muscles de son corps commençait à se détendre. Malgrès cela, je sentis ses bras me repousser, sans succès, mais avec une hargne certaine.

Haletant, il s'était ensuite replié sur lui-même, la tête dans les genoux, entouré de ses bras; comme si me soustraire à sa vue avait une petite chance de me faire réellement disparaître, comme un cauchemar qui ne dépend que de l'attention qu'on lui porte.

Je n'avais pas pu retenir un rire devant l'absurdité de ce geste. Touchante naïveté humaine... puis, tout en caressant ses cheveux blonds, j'avais murmuré avec douceur:

"Allons mon Rémi, ne me reconnais-tu pas? Pourtant dans ton esprit, mon nom semble être bien connu. Tu as besoin de moi Rémi. Je ne cherche pas à te nuire, mais simplement à te tenir compagnie"

Il avait alors relevé la tête et pâteusement soutenu mon regard. Dans le sien se lisait une volonté de me résister, de me prouver que je ne pourrais rien faire contre lui, qu'il était plus vivant que jamais. Mais ce message se contredisait avec toute cette buée que je voyais stagner dans ses yeux bleus comme un brouillard. La volonté de vivre était devenue pour lui, une idée abstraite qui semblait n'avoir plus ni queue ni tête.

-Je sais ta douleur, petit humain, avais-je continué en prenant sa tête entre mes longs doigts. Je vois ta peur, tes doutes. La vie ne peut plaire à tout le monde. Songe que peut-être, Après, tu serais plus heureux. Songe que rien ne t'empêche de rester si tu souhaite t'en aller. Je ne suis là que pour t'aider à trouver le bonheur, petit humain au coeur desséché.

Tout en parlant, mes mains avaient lentement glissé de son visage pour venir caresser son cou et s'enfoncer lentement dans les profondeurs de son T-shirt. Plus bas, toujours plus bas... Jusqu'à l'entourer totalement de mes bras, tout contre moi. Rémi tenta de s'arracher à cette étreinte:

-Je n'ai jamais eu besoin de toi. Je vais bien. Maintenant, lâche. Lâche. Lâche-moi.

Mais toute conviction avait quitté sa voix et je ne tenais plus contre moi qu'un pantin à l'âme enivrée et enivrante de cette délicieuse brume noire qui tournoyait gracieusement autour de nos deux corps enlacés.

Le gros de mon travail était à présent fait et je ne pouvais m'attarder plus longtemps. Le Temps allait se charger de l'entraîner vers moi. Alors, après avoir desseré mon étreinte, j'empoignais la main gauche de Rémi, plongeais la mienne dans ma poche et en ressortit une bague rutilante sertie d'un onyx en forme de spirale. Je la lui passa à l'annulaire, puis, après avoir furtivement déposé un baiser sur ses lèvres gerçées, j'avais rejoint la seule fenêtre de la pièce, enjambé le rebords et sauté, non sans avoir tourné une dernière fois la tête vers ma cible toute fraîche et lui avoir lançé:

-A très bientôt, Rémi Dellan!

***

Chapitre 5: Une immense flaque d'eau


S'il est bien un fait que ces années de travail m'ont apprises, c'est qu'un humain ne me devient vraiment vulnérable que lorsque la réalité de mon existence a pénétré son esprit. Un jeune enfant de deux ans ne m'apporterai ni satisfaction, ni la moindre émotion. Pour que le phénomène ancestrale de la peur de la fin se manifeste dans toute son ampleur, il faut bien que la cible soit aussi consciente que moi de ce qui lui arrive. Sans cela... quel intérêt? En revanche, dès qu'elle s'est faite à l'idée de mon inévitable venue pour une date inconnue, elle passera inconsciemment le reste de sa vie à m'attendre impatiemment. Même s'ils prétenderont tous le contraire. Amusant, non?

Et quel divertissement, quel formidable jeu pour moi que de demeurer dans la plus grande des discrétions, à l'affût de toutes leurs petites têtes dont les paires d'yeux à l'arrière me guettent avec une éternelle méfiance, frustrées de leur incapacité à prévoir mon passage.

Et le pire, c'est qu'ils se disent sereins malgré tout.


Comme ils me débectent tous avec leur pareille mauvaise foi...

Comme cet arrogant gamin de 15 ans, cet horripilant petit Arthur...


Ma bouche fine se tord en un rictus en pensant à ma dernière cible. Cet imbécile à l'égocentrisme surdimentionné avait vite ravalé sa prétendue nonchalance quand l'une de mes fléchettes jetée à la sarbacane l'avait étouffé en asséchant son gosier.

C'était il y a trois jours. Le jeune coq Arthur déambulait dans les rues de son voisinage, la tête haute, la démarche sûre et le sourire satisfait qu'arborent ceux qui sont adulés de tous et qui en ont pleinement conscience.

Moi, les membres lassivement étendus sur le sol du toit d'un immeuble alentour, je l'avais suivi des yeux pendant de longues minutes, savourant d'avance le dénouement de cette amusante fable. Le magnifique Arthur. Le jeune homme le plus populaire de son lycée, fier de ses notes désastreuses, amateur de remarques sexistes qui semblait ne jamais vexer ses groupies, et intimidateur de premier ordre. Harceleur en chef. Pousse-au-suicide en plus de Pousse-au-crime. Et en apparence, il ne se sent pas le moins du monde concerné par sa mort. Mais je pouvais lire en lui aussi facilement que dans un livre ouvert, combien il redoutait cet incertain terminus. Et je jouissais à l'idée de pouvoir l'y pousser aujourd'hui.

Avant de souffler dans ma sarbacane, j'avais longuement médité sur cette boue que je sentais déborder dans le coeur de ma cible. Il est assez incroyable que des créatures aussi insipides dans le mécanisme de l'univers, puissent voir naître en elles une telle tendance à la nuisance. Tant de mépris émanait d'Arthur... Il empestait! Même du haut de mon toit, sa puanteur m'écoeurait.

Et pourtant...

Pourtant il ne restait rien de plus qu'un faible et petit humain noyé dans un océan d'autres humains tous petits et faibles, qui n'ont aucune vie à lui offrir, simplement une place, une minuscule place pas plus grande qu'une gouttelette d'eau qui viendra grossir les rangs de milliards d'autres gouttelettes d'eau, sans qu'elles n'y trouvent jamais la moindre utilité. Le moindre but. Au fond, si certaines personnes développent très tôt de telles tendances à la perversion, c'est sans doute tout simplement une tentative d'exister. Un moyen des plus discutables de s'arracher à la flaque d'eau pour devenir le pied qui écrase cette dernière.

Et pourtant, face à moi, ils redeviennent tous égaux. Pauvres, pauvres jouets de l'humanité !

Je pense à Rémi, à son âme et à son corps qui portent à présent mes marques. Il s'est livré à moi car il n'avait pas le tempérament ni la bêtise pour être assez mauvais et s'en sortir. Dans son esprit embrumé, une seule solution éclaire encore ses pensées pour cesser d'être une goutelette d'eau parmi des milliers d'autres identiques goutelettes d'eau: s'arracher à la masse oppressante de la manière la plus simple et radicale qui soit. C'est ça ou Arthur. Fuir les rangs des oppressés ou rejoindre ceux des oppresseurs. Je soupire. Les humains ne voient-ils pas d'autres façons de tenter de vivre?

Décidément, la majorité semble bien trop limité.

Ma cible se trouve à quelques trois cent mètres de ma sarbacane. Toujours aussi détendue, aussi insolente de provocation. Il se croit sans doute en sécurité. Mais en nul endroit sur terre on ne peut m'échapper.

Retient bien ça, Arthur quand ma fléchette te pénètrera: une attitude désinvolte envers moi se paye toujours un jour ou l'autre.

***


Il fait tout noir... Autant allumer la télé.


Est-ce qu'il reste encore des chips? Oui, un paquet. Mais après, il faudra trouver autre chose à manger. Sans doute.


Je bâille à m'en décrocher la mâchoire. Décidément, cette émission n'est vraiment pas terrible. Celle d'avant non plus d'ailleurs. En fait, aucune ne vaut vraiment le coup.


Elles sont toutes fades.


Pourquoi ne pas éteindre l'écran, dans ce cas?


Non, pas la peine. Ça occupe. Et puis, peux pas bouger. Veux pas bouger.


Faut pas penser. Surtout pas. Faut éviter de penser.


J'ai l'impression d'avoir la tête vide, comme évaporée dans l'air. Il ne me reste plus que mon corps, lourd, horriblement compact, effondré comme un sac vide sur le canapé. Un poid qui me maintient devant la télé. Qui me maintient sur Terre et m'empêche de m'envoler comme le fait mon esprit.


Je tremble de froid.


Je me sens nauséeux et j'ai la désagréable sensation que des nuages noirs flottent dans mon crâne vide, qu'une brume sombre m'enveloppe et me traverse de part en part. Comme si je n'avais plus de corps, que j'étais devenu la brume elle-même, libéré de mon poid.


Des chuchotements et même des éclats de rire se font entendre.


-Ô Temps! Qu'il reste là! Ne bouge pas le petit humain tout pâle de son petit bijoux.


Mais impossible d'y comprendre un mot, tout va trop vite.


-Eh bien, Rémi? On oublie ses amis?


C'est encore sa voix. Résonne-t-elle vraiment dans la pièce en ce moment-même? Ou seulement dans ma tête, ma tête vide?


Un ricanement glaçant éclate à mes oreilles avec la même puissance que si la chose s'était tenue tout contre moi.


Mais il n'y a personne à côté de moi... Non?


Je sens une chaleur se répandre soudain le long de mes jambes. Je baisse les yeux et constate qu'une tâche humide macule le devant de mon pantalon. Le ricanement reprend de plus belle.


Je tremble de peur, à présent.


Pourquoi suis-je incapable d'en finir ?


***

Chapitre 6: Entre deux mondes

Les jours passent. Le temps passe. Mais ce n'est pas cela qui me lassera du fascinant petit Rémi. Ce dernier est penché sur la barrière d'un pont enjambant un bras de périphérique, la tête amorphe posée dans ses paumes, le regard accroché à la circulation effrénée, l'esprit déconnecté. Depuis une heure. Impossible pour lui de se résoudre à sauter. Lui qui en était déterminé ce matin, voit sa conviction s'effilocher de minute en minute.


Trop faible.


Je me tiens à sa gauche dans la même position que lui; à la différence près que mes yeux pénétrants n'ont d'intérêt que pour ses pâles pommettes.


Trop lâche.


Il semble ne me prêter aucune attention. Néanmoins, et comme je m'y attendais, il finit par s'ouvrir:


"Pourquoi moi? Pourquoi passes-tu ton temps à me harceler de la sorte alors qu'il te suffirai d'une seconde pour en finir avec ma vie? Pourquoi joues-tu avec moi comme avec un morceau de viande? Pourquoi moi et pas un autre? Qu'est-ce que j'ai qui t'attire ainsi?


J'esquisse un demi-sourire en sentant la détresse patauger dans sa voix.


-Parce qu'il faut bien que quelqu'un t'entraîne vers une voie.


Un frisson parcourt ma cible. Je me rapproche de lui de façon à faire se toucher nos bras et ce contact le terrifie d'avantage.


-Comment ça? panique-t-il, de quel voie parles-tu? Et pourquoi devrais-tu t'occuper de quoi que ce soit à ma place?"


Il commence à m'agaçer un tantinet. "N'as-tu jamais tenté de formuler autre chose que des questions? Lui jeté-je froidement, je te parles des voies de la vie et de la mort bien sûr. Deux mondes majeurs de l'Univers, à la fois si proches et si hermétiquement séparés. Toute créature humaine se doit d'appartenir soit à l'une, soit à l'autre de ces dimensions. Je suis la seule créature qui a le droit d'arpenter la croisée des chemins. Or, à l'heure où nous parlons, ton âme balance entre ses deux choix, et je suis à tes côtés pour l'aider à prendre une décision. Vivre encore un peu ou mourir immédiatement. Tu ne peux pas avoir un pied dans chaque monde. Mais je préfère te rappeler que, quel que soit ton choix, tôt ou tard je finirai par te prendre au piège. Aussi, je te conseille de réfléchir à la voie la plus cohérente à suivre.


À présent, le visage blafard de Rémi dégouline de sueurs froides. Son regard éteint s'est de nouveau perdu dans le torrent de circulation qui s'étale à nos pieds dans un vacarme assourdissant. J'effleure son visage de mes doigts. Il n'a pas tort.


C'est presque un jouet pour moi.


Un morceau de viande juteux et savoureux à souhait.


-Quel effet cela pourrait te faire, à ton avis, de sauter au milieu de toute cette pollution? Je sais que tu te le demande sans arrêt.


-La vie est si peu attirante..."


Les larmes coulent à présent le long des joues cireuses de Rémi qui commence à perdre totalement la moindre de ses certitudes: "Rien n'est fait pour moi dans ce monde merdique! J'ai l'impression de ne pas y avoir ma place. Je n'arrive même pas à imaginer un bonheur qui puisse m'être accessible. Peux-tu imaginer un instant la sensation d'être étranger à son monde? Au monde de ses proches?


-Bien sûr que je le peux, lui sussuré-je à l'oreille tout en caressant ses mèches blondes.


Rémi marque une pause le temps d'un faible sanglot puis conclut d'une voix enrouée:

-Je ne sais pas si je veux réellement continuer de vivre."


Je craque, il m'amuse tant!


Ce petit bout d'homme pleurnichant comme un enfant, déchiré entre ce qui lui semble être la mort et la mort... Mon coeur a rarement battu aussi vite.


-Eh bien sache, Rémi Dellan, que si l'existence terrienne ne te convenait définitivement plus, il te sera toujours possible de venir me rejoindre...plus loin. Après. Grâçe à la bague d'onyx que je t'ai donné quand je t'ai rencontré, Tu peux m'appeler à tout instant pour que je... m'occupe de toi.


Ma blonde cible baisse la tête vers la-dite bague en vacillant dangereusement. Puis, parcouru d'un intense tremblement, il tente avec une frénésie manifeste de l'arracher de son annulaire.


Mais il perd son temps.


La bague en forme de spirale reste fermement agrippée à son doigt, se contentant de laisser échapper un volute de brume noire qui s'insinue lentement de part et d'autres de nos corps. Je lui empoigne fermement les avants-bras et l'attire contre moi. Il n'oppose aucune résistance. Je baisse lentement la tête pour la mettre au même niveau que la sienne et plonge mon regard laiteux dans le sien. Je constate que ses iris ont perdu leur teinte bleuté et sont à présent d'un noir de jais. Pénétrés par la brume.


-En réalité, tu souhaites uniquement me voir mourir ! N'est ce pas ? S'exclame Rémi dont la colère qui l'emporte à présent sur la peur fait briller ses yeux sombres.


Non, répondé-je simplement. Si tu passes un jour à l'acte, c'est que tu l'auras souhaité, toi et toi seul. Ou bien que telle était ta destiné. Je dois simplement faire en sorte d'éprouver ta volonté, afin que tu comprenne par toi-même quelle est la voie qu'il te faut suivre. Rien ne dit que tu choisira le trépas!


En réalité, le pâle blondinet a vu juste. Bien sûr que je souhaite le voir mourir, comme je souhaite voir mourir tout possesseur de l'une de mes bagues en forme de spirale. Chaque humain pris dans mes filets représente un incroyable défi pour moi, pour l'Assassin! Mais je n'ai pas l'habitude de mettre mes cartes sur la table. Aussi, je préfère donc le laisser croire que je ne veux que son bien. Et puis, il n'est pas dupe pour autant, ce qui rend la situation encore plus savoureuse.


"Il y a une poignée d'année, j'ai lié mon âme à celle de Véronique. Son cas différait du tiens car, bien qu'elle aussi occillait en permanence entre la vie et la mort, elle ne pouvait choisir son chemin; elle était atteinte du Cancer. Une charmante petite maladie de ma composition, horriblement efficace. L'odeur de sa mort hypothétique a chatouillé mes narines pendant cinq bonnes années. Comme toi, je l'effrayais. Comme toi, je m'amuser à l'appâter. Je poussais son énergie vitale jusqu'à ses extrêmes limites... Mais sa destiné n'était pas de succomber à ma maladie. Un jour, elle enleva sans effort la bague qui ornait son doigt -cette même bague que tu portes actuellement-, et elle reprit le cours de son existence. Un jour viendra, bien évidemment, où sa route recroisera invariablement la mienne, comme celles de tous les mortels. Mais son heure n'est pas encore venue."


Voilà une petite anecdote qui devrait faire cesser la paranoia ridiculement oppressante que ce jeune déprimé nourrit à mon égard depuis le début de notre relation. Détruire quelqu'un à petit feu n'a rien à voir avec un meurtre classique. La garantie d'y parvenir est incertaine. Tout dépend de l'être choisi pour me servir d'amant humain. Rémi n'est pas condamné, pas encore.


Sans attendre son avis sur cette histoire, je tourne les talons et laisse mon corps disparaître dans l'atmosphère au bout de quelques pas; plantant là Rémi, seul, malheureux, et bête.


***


Chapitre 7: Allahu Akbar



Salim court à perdre haleine dans les rues d'Alep, ses baskets poussiéreuses effleurant à peine le sol tant la panique et l'angoisse l'attirent avec violence vers son but. La bombe avait atterrit aux environs de son lotissement.


Omar... Sara... Grand-mère... Les murs de leur maison sont si fragiles...


Jamais il n'aurait dû s'absenter aussi longtemps! Pas avec un rythme de bombardement aussi effréné depuis deux jours!


À mesure qu'il se rapproche de sa rue, une épaisse fumée jaune chargée de poussière s'impose dans l'air, conséquence de la destruction des immeubles après l'explosion. Le voile glacial de la mort est partout dans cette ville.


Je suis la course de Salim à travers les ruines d'immeuble s'étalant alentours, mes longs cheveux voletant derrière moi, mon manteau claquant au vent. Il pense foncer retrouver sa famille; mais en réalité, ses pas sont en train de le mener tout droit vers trois cadavres. Ceux de ses deux enfants et de sa chère maman. Mais comment pourrait-il le prévoir ?


La course de ma cible s'arrête brusquement, le temps d'une fraction de seconde. L'instant d'après, il s'élance en beuglant vers le tas de gravat qui occupe désormais l'endroit où, moins de cinq minutes plus tôt, se tenait sa maison. Une demi-douzaine de volontaire est déjà à l'oeuvre, s'affairant pour tenter d'extraire les corps de ce carnage. Salim veut aider lui aussi mais gêne plus qu'autre chose. Le chef des volontaires le prie de rester à l'écart.


Mais le futur endeuillé ne l'entend pas de cette oreille. Fou de panique, il se débat, il hurle:


"Ma mère et mes enfants sont là-dessous! Omar Sara!"


L'ombre cachée derrière un imposant bloc de bitume, je ne peux m'empêcher de me délécter de ce cri de désespoir. On pourrait presque croire qu'il sait déjà... Qu'un mystérieux instinct né dans son inconscient lui chuchote que, malgré toute sa volonté, il ne reverra pas les membres de sa famille. Ou bien alors, morceau par morceau.


Au bout d'une poignée de minute, l'un des volontaires crie avoir trouvé quelque chose. Le reste des hommes se précipite vers lui, Salim en tête. L'humain au visage fermé et aux membres tremblants leurs tend alors sa découverte.


Un bras. Seul. Arraché et couvert de contusions. Une alliance ornant l'un des doigts.


Un froid pesant tombe sur le petit groupe au souffle coupé, ne sachant que dire de cette macabre trouvaille. Car il n'y a rien à dire. Les larmes coulent lentement des yeux écarquillés d'horreur du pauvre et misérable Salim.


Maman n'est plus là ? Maman est partie.


Les volontaires se secouent les uns après les autres et retournent s'acharner dans les ruines des immeubles. Après tout, aucun corps n'a encore été retrouvé. Rien n'est certain.


Tentant à grande peine de retenir un éclat de rire, j'invite silencieusement mon corps à la jouissance depuis ma cachette. Cependant, mon exaltation est tempérée par un agacement des plus désagréables: Même si le résultat demeure le même, un être humain n'est pas censé voir sa vie arrachée par un de ses semblables. Mon bras seul, possède ce droit sacré. Et je tolère toujours assez mal de voir ce privilège raflé en permanence par ces minables insectes qui ne savent définitivement pas vivre pour eux-même.


Cela dit, si je ne peux pas porter moi-même le coup fatal, je peux tout de même y ajouter mon grain de sel. Après tout, ne suis-je pas marionnettiste dans cet immense théâtre des vivants ? Toutes ces insipides créatures ne sont-elles pas entièrement soumises à moi, entièrement dépendantes de leurs fils ?


Les volontaires finissent par exhumer le minuscule corps tuméfié d'une fillette de cinq ans. Sa robe est parsemée d'un voile gris composé de milliers de grains de poussière et de graviers. Son pâle visage est dur, défiguré par une immense plaie à vif couverte de suie. Elle est belle.


Salim recueille avec une infinie douceur le jeune cadavre dans ses bras. Il pleure doucement tout en lui fermant les yeux, écrasé par le choc de l'horrible réalité. Le chef des volontaires s'approche, lugubre, et murmure d'une voix éteinte, le regard posé sur l'enfant:


-Allahu Akbar.


Et ces deux mots se répètent de tous côtés, avec tendresse, telle une invariable litanie. Parmis le reste des volontaires, parmis les personnes rassemblées autour du tas de pierre et dont les yeux rencontrent les paupières closes de Sara.


-Allahu Akbar. Allahu Akbar.


Oui, Dieu est certainement grand. Mais Dieu n'est d'aucune utilité aux corps sans vies qui jonchent cette terre. Rien ni personne n'aurait pu m'arracher cette petite innocente de sa brutale sortie. Car Dieu-même ne peut s'opposer à mon travail. Au plus ancien rouage de l'Univers.


Non, la foi n'est bonne que pour les vivants. Croire aide à survivre, à surmonter l'insurmontable, à se sentir unis, tous, devant les tragédies qui se jouent sous les yeux des pauvres fidèles. Mais devant moi, c'est inutile. L'ironie du sort est que les conducteurs des hélicos qui sillonnent le ciel depuis deux jours se servent d'Allah pour tuer tandis que tous les Salim d'Alep s'en servent pour mourir. Il n'y a guère besoin de beaucoup de réflexion pour comprendre que cette idée de la foi ne tient pas debout. On pense vénérer l'incarnation de la vie et on se retrouve à me voler ma place. Quel paradoxe...


Je n'ai jamais rencontré Allah. Je ne sais même pas s'il existe. Mon existence à moi ne fait aucun doute, et ma loi est la même pour chaque être vivant. Tandis que ce dénommé Dieu... Son visage est flou, changeant... Selon le lieu où l'on se trouve, il n'a ni les mêmes préceptes, ni la même place dans la conscience des mortels, ni la même notion de la justice. Ce dont je pense avoir la certitude, c'est en tout cas, que nous ne sommes et ne serons jamais voués à nous croiser. Lui et moi ne sommes pas du même sang.


Une ombre traverse l'amat de ruine. Une technique aussi fourbe que stratégique consiste, pour les hélicos, à revenir bombarder une même zone quelques minutes après le premier larguage, afin de toucher les individus venus porter secours aux premières victimes.


Un homme se met à hurler avec effroi en désignant le ciel. Les autres regardent en l'air.


Trois bombes se dirigent droit sur eux. Elles sont déjà trop près pour songer à s'enfuir. De toute façon, tous sont trop pétrifiés sur place pour songer encore à quelques chose.


Qu'exprime le regard d'un humain lorsqu'il réalise qu'il ne lui reste plus qu'un instant à vivre ? Rien. Rien que du vide. Un gouffre des plus profond d'où a déjà disparu toute émotion. Tout se déconnecte instinctivement et instantanément. Une fois que je suis passé à l'action.


Dans la seconde qui précède le choc, je jaillis de ma cachette à la vitesse de la lumière dans l'indifférence générale -tous sont trop occupés à regarder en l'air-, sors de ma poche une poignée de poudre d'un noir de corbeau et la jette au ciel. Aussitôt, la poudre s'étend dans l'atmosphère et s'accroche aux corps à proximité comme une nuée de tiques, aveuglant les regards, voilant les expressions déjà livides et pétrifiées. Prêts à mourir. Je remarque que Salim est en train d'uriner dans son pantalon.


L'ultime seconde se termine et le monde vole en éclat dans un déluge de cailloux, de sang et de bruit. Quel délice...


***

Chapitre 8: Condamné à mourir



Le visage autrefois laiteux de Rémi a maintenant atteint une couleur grisâtre de vieux fromage. Il se fond presque dans la poussière et la saleté qui parsèment son canapé dans lequel il reste attaché comme une tique à un bout de chair depuis des mois.


Il a pris du poid. Des cadavres de boites de gâteaux et de sachets de chips s'amenuisent à ses pieds, aux côtés d'innombrables bouteilles de boissons sucrées.


Il a les yeux rouges. Son regard ne se détache pas un seul instant de l'écran de télévision, seule véritable source de lumière dans l'appartement, posée sur un petit meuble devant le canapé.


Il est seul. Un doux nuage noir sature l'air. Et je suis là.


Le programme du téléviseur est un reportage d'une cinquantaine de minute sur les minorités sexuelles et la théorie du genre. Rémi entend plus qu'il n'écoute le charabia du journaliste qui s'extasie devant une Marche de Fiertés. Passe ensuite à l'écran une série d'image de couples homosexuels s'embrassant langoureusement, et de personnes transgenres brandissant fièrement leurs premiers médicaments hormonaux. Ma cible grimace. Elle grogne. Elle se redresse comme elle peut dans son canapé poussiéreux et crache violemment en direction du reporter. Une haine et un dégout sans noms s'emparent de ses tripes et les compressent jusqu'à lui faire atrocement mal. Nauséeux, Rémi frissonne, se cambre en avant et vomit ses entrailles pourries. Puis il s'écroule à nouveau en gémissant pitoyablement.


La fenêtre du salon reste fermée à clef et couverte par les volets depuis ma rencontre avec Rémi; mais heureusement, dans la cave de la maison, un soupirail cassé laisse modestement pénétrer l'air frais, à défaut de lumière. C'est par cette ouverture que j'ai finalement pris l'habitude d'entrer.


Je me dirige vers l'épave humaine de la maison et m'arrête à ses pieds, tâtant du bout des griffes les restes de chips dans l'espoir d'y trouver de quoi manger moi aussi. Peine perdue: Il ne reste rien.


Je saute avec souplesse sur le ventre de Rémi et le dévisage avec sérénité, la queue enroulée autour de mes pattes. Il me fixe d'un regard vitreux qui effleure à peine mon beau pelage noir et blanc. Le misérable est décidément bien faible. Il trouve cependant encore l'énergie de marmonner d'une voix singulièrement pâteuse:


"Tu...Tu sers à rien toi! Tu permets ça... Tu viens faire chier les gens qui ne te demandent rien et tu permets ces... ces.... merdes contre-natures.


-Tu veux sans doute parler des humains que tu vois à l'écran.


-Ouais. Ouais..."


Il n'a pas l'air surpris le moins du monde d'entendre un chat parler. Il continue de plonger ses yeux bleus dans mes prunelles blanches sans esquisser un geste. Je sens monter en moi l'irrépréssible envie de titiller son cerveau ramolli.


-Vous les humains, vous vous distinguez dans l'Univers par votre affligeante faiblesse. Vous ne connaissez pas grand chose de la vie et rien du tout de l'Après. Vous êtes de petits bonhommes de bois avec lesquels la Nature expérimente ses fantasmes. Alors je te demande de réfléchir à ceci: Comment peux-tu penser qu'un simple humain ait le pouvoir de commettre un acte allant contre l'ordre établi depuis le début du Temps?


La colère se dispute la clarté des yeux de mon blondinet avec la léthargie.


-Les hommes et les femmes sont biologiquement faits pour être ensemble...


-Pourquoi donc?


-Ça parait évident, non? s'énerve Rémi qui semble trouver difficilement ses mots.


Logique dans un sens, puisqu'il ne peut raisonner contre moi. Mais comprendrait-il ?


Tous leurs sentiments leurs sont donnés par la Nature. Tout ce qu'ils ressentent, c'est la Nature qui l'a voulu. Si une personne en aime une autre, il n'y a aucune chance pour que cela échappe à sa volonté. Et même si une personne souhaitait modifier son corps, ce dernier resterait toujours sous le contrôle des lois de l'Univers. Les lois de l'Avant. Ceux qui donnent les innés, ceux qu'ils appellent Allah. Tous le problème vient de vous, humains. Vous vous êtes créés vos propres barrières en inventant des principes bâtards que vous croyez ancestraux. Vous vous êtes enlevés la totalité de votre liberté et vous ne vous en rendrez jamais compte car vous ne savez pas penser. Ça en est si grotesque, si vous saviez...Vous êtes sans aucun doute les créatures les moins bien placées au monde pour décider de ce qui est contre-nature ou pas.


Rémi me repousse brutalement de la main. Je saute alors du canapé et grimpe sur le meuble de la télévision. Je me poste devant l'écran et le toise en remuant les moustaches. Incapable de se lever, il proteste néanmoins d'une voix légèrement plus éveillée:


-Notre but dans la vie est de perpétuer l'espèce! Tout le monde sait cela. Pousse-toi de là!


Pauvre Rémi. Lui aussi crois donc à cette petite fable!


Je ne peux me retenir un instant de plus et un fou rire sonore s'échappe de ma gueule. Je me roule sur le dos, dévoilant mon ventre immaculé, le corps agité de soubresauts incontrôlables. Quel ridicule! Comment le destin des humains pourrait-il être de vivre éternellement!


Alors que la recherche de la vie éternelle est jutement le seul et unique principe contre-nature. Pas étonnant que cela soit l'obsession des hommes.


Je retourne vers le canapé ainsi que vers l'épave qui y est toujours échouée, grimpe le long du corps et plante mon visage à un poil de moustache de celui de ma cible. Cette dernière se pétrifie sous mon regard:


-Vois-tu toutes ses personnes à l'écran sur lesquelles tu te plaît à cracher? Sais-tu pourquoi elles ne valent pas moins que toi? (Auncune réponse de Rémi mais je n'en attendais pas) Parce que tous finiront un jour ou l'autre par me succomber! Vous mourrez tous, ainsi que le veut la loi des Temps. Aucun d'entre vous ne m'échappera. Vous êtes, avez toujours été, et serez toujours égaux façe à l'Assassin.


Une lumière noire éclaire l'expression cadavérique de mon blond, émanant de la bague d'onyx qui enserre toujours son annulaire. L'expression de son acquéreur se décompose tandis que ses pupilles se mettent à trembler furieusement. La haine qu'il me voue s'accumule en lui mais il demeure trop faible pour l'extérioriser. Seuls ses yeux trahissent son extrême tension.


- Mets-toi à la page, saloperie, siffle-t-il les dents serrées, on peut t'échapper sans mal, de nos jours. On commence à congeler des corps pour les ranimer plus tard. (Il trouve en lui la force de soutenir l'éclat de mes pupilles avant de continuer son laïus) Tu ne fais plus peur à personne. J'ai vu un truc là-dessus aujourd'hui. On ne sera bientôt plus jamais voué à mourir! Tu es inutile maintenant... On peut te résister! Un gars qui s'appelle Dennis Kowalski. Il dit qu'il fera geler son corps à sa mort, lui aussi. Et il va revenir un jour. Un jour, malgré toi. Malgré toi!


Il faut que ça s'arrête. Ça ne peut plus continuer ainsi! Je dois m'échapper de cet enfer... Il me faut de l'aide. Il faut que je vois...


Je fais se stopper le cours de ses pensées en fourrant ma queue dans sa bouche avant qu'il n'ai le temps d'aller plus loin. Il s'étouffe instantanénement dans la fourrure abondante de celle-ci et tousse à plusieurs reprises.


-Parler avec un chat. C'est préoccupant, tu ne trouves pas?


Les poils se collent à son gosier. Je lui glisse alors à l'oreille de ma voix la plus ténue:


-La seule chose qu'aura gagné le cher Dennis, c'est la garantie d'avoir son corps conservé pendant un certain temps. Mais vois-tu Rémi, Un cadavre ne fait pas un vivant.



***


Tu ne m'auras pas, Assassin... Jamais! Jamais, tu m'entends?




Chapitre 9: Corde et souvenir



Des pleurs, des pleurs, toujours des pleurs... ça en devient monotone par moment.


La famille de Gilles s'est littéralement changée en fontaine depuis le début de la journée et ça ne semble pas près de s'arrêter. Sa soeur, sa femme, son fils, ses trois petits-enfants. Tous sont réunis autour de la petite table du salon dans une ambiance asphyxiante. Ils ne bougent pas, parlent à peine. Ils sont simplement venus se lamenter tous ensemble.


Bien sûr, leur chagrin est légitime: J'ai pendu Gilles ce matin.


Je l'avais trouvé tout en larmes, prostré dans sa cave. Il hoquetait bien trop pour m'entendre arriver et il me tournait le dos. De toute manière, ses yeux étaient trop gonflés pour me voir approcher.


J'avais grimpé le long des tuyaux qui strillaient le plafond, et sorti de la poche de mon manteau une longue, lisse et épaisse corde que j'avais attaché aux canalisations. Oui, lisse. Garantie sans brûlure. Mais surtout, très élastique.


Il avait ensuite fallu mettre à l'épreuve mon adresse en me laissant glisser le long de la corde sans émettre le moindre son et la descendre juste ce qu'il fallait pour qu'elle se tende au maximum, à 10 centimètres du haut du crâne dégarni de ma cible. Cible toujours en proie à sa douleur. Il est bien triste pour un humain selon moi, de finir avec aussi peu d'énergie vitale dans le corps. À se demander ce qu'ils font de leur vie pour en arriver à vouloir la fuir. Enfin, si c'est ce qu'il souhaite, je suis toujours disponible pour exaucer leurs voeux. Tant qu'ils possèdent la bague.


Avec une suave douceur, le corps toujours enroulé autour de la corde dans un équilibre parfait, j'avais passé le noeud coulant autour du cou osseux qui m'attendait. Son regard était vague et de l'écume maculait ses lèvres tremblantes. Puis, d'un coup, mes pieds sautèrent à terre, mes mains empoignèrent les aisselles de Gilles et, dans une fulgurante impulsion, le lancèrent en l'air, sans qu'il n'ai eu le temps de tourner la tête vers moi. La corde s'était alors tendue d'un coup, laissant le corps de l'homme en hauteur, retenu par le noeud qui s'était enserré jusqu'à produire un craquement sonore. C'était du grand art. Exécuté en une poignée de seconde.


Aussitôt après, un bruit sec avait retentit dans la gorge de mon suicidé, semblable à celui qui s'était échappé de celle du petit Jules jadis. J'avais reculé de quelques pas pour contempler ma création. On aurait dit un lapin pris dans un collet. Son cadavre se balançait encore faiblement. Je sentis en moi, quelques part très loin en moi, une sensation chaude et enivrante s'ouvrir au grand jour comme une fleur. Mon corps en feu s'était approché de celui encore tendre qui pendait sous mon nez...


Mais ça, la vieille veuve de Gilles l'ignore totalement.


Le brouillard noir stagne dans la pièce comme la fumée dans un vieux saloon. Il hypnotise la famille de Gilles, les empêche de détourner leurs pensées de cet évènement. Entièrement sous ma coupe. Là, en tailleur sous la table, je me sens comme à l'apogée d'un grand règne.


Mais après un temps, la soeur du pendu se dirige lentement vers un vieux livre posé sur une étagère, le ramène à la petite table et l'ouvre.


C'était un album de photos de famille.


Un hoquet de douleur parcourt le groupe d'endeuillés et les larmes redoublèrent d'abondance. Mais de faibles sourires apparaissent maintenant ça et là. Tous tournent ensemble les pages de la précieuse relique, le chagrin nuancé à présent par une orbe blanche que je n'avait rencontré que trop de fois...


L'un des jeunes enfants montre du doigt un cliché de son grand-père lorsqu'il avait son âge.


-Regardez! Il est coiffé pareil que moi !


Le petit garçon rit (ou sanglote ?) d'émerveillement à travers ses larmes. Son père sourit:


-Et tu vois ces petites voitures qu'il tient dans ses mains? Je jouais avec quand j'étais enfant.


-Oui, ajoute la grand-mère, je me rappelle qu'il avait toujours peur que tu les casses ou finisses par les perdre. Mais tu étais très soigneux avec ses affaires. Il était fier de toi tu sais.


Une petite fille lève la tête vers la mère de son père:


-Alors ça veut dire qu'elles sont toujours là? Que Louis, Camille et moi on pourra y jouer nous aussi?


-Avec plaisir, si vous y tenez et que vous en prenez soin.


L'émotion est trop intense pour la grand-mère et les sanglots la malmènent de plus belle. On dirait qu'elle ne pourra jamais s'arrêter. Mais malgré cela, je sens les coeurs serrés se dilater et dégager de plus en plus de cette vapeur cotonneuse. La vapeur blanche commence lentement à s'imposer dans la pièce aux côtés de ma belle brume noire, elle se mélange avec, sature mon oxygène. Je sens l'air devenir opaque autour de moi et je comprend que je ne vais pas pouvoir m'attarder.


C'est cet Amour. Leur brutal Amour qui m'empêche de garder le contrôle. D'habitude, la peur et l'horreur de la mort les rendent vulnérables. Ils s'empêtrent dans ma mixture sombre et prennent alors un temps infini à s'en sortir. Certains même n'y parviennent pas. Mais l'Amour, cette force mystérieuse propre aux vivants leur donne un nouveau courage. Elle les pousse tout le long de leur existence, des tout premiers cris aux ultimes soupirs. C'est d'une certaine manière, un autre passeur. Une sorte de collègue.


Ou de rival.


Après tant d'années de travail et de rencontres, j'en ai conclu qu'il s'agissait de mon alter ego du monde des vivants. Et comme tout ce qui touche de près ou de loin aux humains, son but est ridicule de folie: me résister. Encore et toujours.


La différence est qu'elle ne m'empêche pas de tuer. Disons qu'elle préfère aider les humains à vivre. Et dans certains cas de figure, sans que je ne comprenne trop pourquoi, il lui arrive même de collaborer avec moi.


En clair, c'est une puissance solitaire et infiniment mystérieuse, incomprise à la fois des forces de l'Avant et de celles de l'Après. Une force que j'ai fâcheusement bien du mal à cerner.


Le cotonneux voile blanc domine à présent totalement la pièce où la famille pleure et rie tout à la fois devant les images du passé.


La brume noire est lentement chassée. Je commence à suffoquer. À sentir mon ombre oppressée. Il faut que je disparaisse. Gilles est pendu, le deuil est posé. Plus aucune raison de s'attarder ici.


***



-Comment allez-vous aujourd'hui, monsieur Dellan?


-Bien. Je crois. Mieux.


-Poursuivez-vous toujours votre traitement?


-Oui, toujours. Je sens qu'il m'aide.


-C'est une bonne chose alors. Cela fait déjà cinq mois que vous l'avez commencé, c'est bien ça? Pour près d'un an que dure votre dépression?


-C'est exact.


-Bien. Il me semble que vous avez repris contact avec vos amis il y a quelques semaines, je me trompe ? Vous m'en aviez vaguement touché deux mots la dernière fois.


-Oui, c'est vrai. Alex, Ellie... J'ai encore du mal à sortir mais je parle régulièrement avec eux par téléphone, on prend des nouvelles, je les invite aussi à manger chez moi de temps en temps. Je... J'avoue que ça me rend souvent nerveux quand ils viennent. J'ai peur qu'ils s'ennuient ou qu'il y ai un problème, qu'on se dispute et qu'ils s'en aillent.


-Surtout vous ne devez pas vous forcer si vous sentez qu'il est trop tôt pour...


-Non! Ça me fait du bien de les voir, vous savez. J'apprécie beaucoup leur compagnie. Je n'avais pas réalisé combien ça m'avait manqué.


-Bon. C'est à vous de juger ce qui est à votre portée ou pas. Faites tout de même attention. Mais quoi qu'il en soit, je vous crois sur la bonne voie, monsieur Dellan. Vous me paraissez de moins en moins taciturne. Bien plus ouverts au dialogue qu'à nos premiers rendez-vous.


-Je ne sais pas... On verra bien.


-À présent, j'aimerai parler de vos pensées... Avez-vous toujours des idées noires?


-Oui. Tout le temps. Le matin, quand je me réveille, je suis souvent de bonne humeur, je me dis que ça y est, c'est terminé, que je vais à nouveau pouvoir croquer la vie à pleine dent... Et puis l'instant d'après, tout revient. Je me sens comme plongé dans un grand brouillard noir, je sens mon corps s'engourdir à la seule pensée du monde extérieur...


-Le monde extérieur?


-Tout ce qui se trouve en dehors de chez moi. L'inconnu, en fait. Je sens l'angoisse monter et c'est comme si j'étais un intru sur Terre. Je me sens inutile. Tout seul.


-Et dans ce cas-là, que faites-vous?


-J'essaie de respirer lentement pour me calmer mais ça ne fait pas beaucoup d'effet. Et j'appelle Ellie. Enfin, pas toujours; j'ai toujours peur de l'ennuyer. Mais souvent, je l'appelle quand je ne me sens pas bien. C'est elle qui insiste pour que je le fasse.


-Et elle a entièrement raison, si vous voulez mon avis.


-Sûrement. En tout cas, ça me réconforte. Ça me rassure, même. Je me dis que je me fais des idées, que je ne suis pas seul puisqu'ils sont là pour moi.


-Très bien! Eh bien je pense que cela sera déjà bien assez pour cette semaine. Je vous donne rendez-vous mercredi prochain à la même heure. Et d'ici là, continuez vos efforts et portez-vous le mieux possible.


-Merci. Bonne soirée docteur.


***


Chapitre 10: Ellie



-Et même si ça avait été le cas, qu'est ce qui m'en aurait empêché !?


-Rien! Absolument rien si ce n'est la bague que -laisse moi te le rappeler à nouveau- tu portes toujours!


-Ce n'est pas une bague, même crachant de la fumée, qui va m'interdire de reprendre contact avec Ellie!


-Si tu n'as pas encore réussi à l'enlever, c'est que ton esprit m'appartient encore. Je sais que tu tentes presque tous les jours de la retirer de ton doigt mais que tu échoues perpétuellement, Rémi Dellan! Tu n'as aucune raison de revoir cette humaine.


-C'était ma meilleure amie!


Dans un débordement de colère, Rémi envoie valser le canapé du salon.


-Cela fait des mois que l'on ne se parle plus elle et moi. Je n'aurais jamais osé imaginer renouer avec elle un jour.


Car je pensais mourir avant...


Je retrousse les lèvres et montre des dents d'un air menaçant, Le corps débarassé de mon manteau négligemment posé sur l'écran de télévision, l'esprit excédé par cet échange virulent qui tourne en rond depuis mille heures; du moins, me semble-t-il.


-Et qui te dis que ça sera le cas?


Ma cible aux cheveux blonds. Je la sens loin de moi depuis sa rencontre avec Ellie il y a quelques semaines. Cette apparition fortuite a semblé le tirer hors de la brume pendant quelques instants durant lesquels il a pu de nouveau se remplir les poumons d'air frais comme un apnéiste imprudent venant d'échapper de peu à la noyade.


Pendant combien de temps n'avait-il parlé qu'à moi? Le pauvre avait bégayé misérablement mais cette Ellie était passée outre et avait repris contact avec lui, visiblement ravie. Elle l'avait fait sourire. Elle avait osé le revoir à plusieurs reprises, ici, chez lui! Chez nous!


Rémi se balançait, occillait.


Un vibrement s'éleva soudain dans la pièce. Il provient du téléphone de Rémi qui l'attrape aussitôt. Je lis par dessus son épaule le message qu'il vient de recevoir:


De: Ellie

Hey! Tu es libre ce soir? Je te propose

de se retrouver en ville vers 18h, ça

fait longtemps.

Bise!



Le regard du jeune Dellan s'éclaire. Il commence à taper sa réponse mais ma main ne lui en laisse pas le temps. Elle vient frapper le téléphone et l'envoie faire un vol plané à travers la pièce pour finir sur le canapé renversé.


Ma cible se tourne vers moi. Elle reste immobile l'espace d'une seconde, puis se précipite vers le lieu de l'impact. Mais mes réflexes sont toujours aiguisés. Je l'attrape par la capuche de son gilet, l'étranglant au passage, et le projette sans ménagement en arrière, l'envoyant percuter le téléviseur qui s'écrase au sol sous le choc. Rémi se redresse néanmoins tant bien que mal et refait quelques pas prudents vers moi. Nous nous dévisageons en chiens de faïence, frappés de mutisme, jusqu'à ce que je finisse par briser le silence:


-Rémi, Rémi, Rémi...Où penses-tu te jeter en acceptant de revoir ton amie?


Mon bel interlocuteur me charge violemment sans chercher à me répondre. Je le bloque in extremis d'un coup de pied bien senti au ventre qui l'envoie rouler au sol. Il trouve cependant en lui la force de se relever à nouveau, plus déterminé que jamais. Enragé, il me hurle au visage:


"Quel est l'interêt de vivre?! À quoi peut-on passer sa vie si, quoi qu'il arrive, nous sommes tous voués à te servir d'amuse-gueule? Pourquoi vivre? Quelle est la logique derrière cette mascarade?!


-Ces questions trahissent bien ta ressemblance avec moi, répondé-je d'une voix onctueuse. Les vivants ne sont rien. Votre monde n'est que notre terrain de jeu, et vous, de faibles petits pantins de bois livrés à nos désirs."


Je m'avance et lui attrape les poignets. Il ne bouge pas d'un cil, probablement car il en est actuellement incapable, il continue de me toiser de son regard flamboyant. Je profite de cette immobilité passagère pour laisser mes mains explorer la chaire de son arrière-train. Je vois ses yeux s'exhorbiter, sa machoire se contracter sous mes caresses. Mais impossible pour lui de bouger pour l'instant. Mes doigts fins passent et repassent sur le tissu de son pantalon, caressant ses cuisses, ses fesses, glissant délicatement entre ses deux jambes... Il n'est que mon pantin. Mon blondinet de pantin que la brume de sa bague -de ma bague- finira tôt ou tard par étouffer. Comme les autres avant lui, il mourra. Il partira avec moi sans jamais avoir eu conscience du nombre astronomique d'êtres de l'Avant et de l'Après venus jouer à pile ou face sur cette terre. Et tous ces humains ne seront jamais que les pauvres acteurs de cette immense pièce de théâtre dont nous contrôlons tous les fils.


Les jouets du Destin.


Leur seul menu plaisir serait...


-Avec Ellie, je ne serait plus seul avec toi.


Cette phrase, il ne l'a pas crié. Mais jeté. Comme une arme mortelle contre l'Assassin. Sa liberté de mouvement est revenue. Il se dégage fermement de mon emprise.


Puis, sans prendre la peine de venir au contact une nouvelle fois,, il s'élance en direction de son téléphone sans m'acorder le moindre regard, tous ses sens focalisés sur son objectif. Il est à quelques centimètres d'y parvenir lorsque ses jambes s'effondrent sous mon poid. Je n'ai pas pensé à d'autres solutions pour l'arrêter à temps. À califourchon sur son dos, je passe mes doigts liés autour de sa gorge et tire de toutes mes forces. Un râle de panique s'en échappe. Il vaut mieux sans doute m'occuper de lui maintenant. J'ai trop joué avec le feu à tant vouloir attendre.


Non... Pas comme ça. Pas ici. Ça ne peut pas finir maintenant!


Rémi s'agite comme un dément, prisonnier de mon corps sur le sien, prisonnier à nouveau de mes doigts. Je le sens suffoquer douloureusement et se débattre pour s'arracher à mon emprise. Finalement, il semble que je m'inquiétais pour rien: La brume blanche causée par Ellie devait être trop faible.


Mais j'ai pensé trop vite car à l'instant où la gorge de Rémi se fait plus sèche, une orbe éclatante de clarté apparaît au niveau de son ventre et s'accroit à une vitesse terrifiante jusqu'à l'englober tout entier, tel un aura nuageux. Son contact me brûle et je n'ai d'autres choix que de battre en retraite.


Ma cible se relève lentement en se massant le cou, douloureuse. Puis, sans m'accorder un regard, baignée de cette lueur blanchâtre, elle attrape son portable et je devine en pensée ce qu'elle répond à son amie:


A: Ellie

Avec plaisir.

A tout à l'heure!



Rémi pose une regard contrarié sur la bague en forme de spirale qui orne toujours son doigt, bien qu'elle soit incapable présentement de créer la brume noire, tant la vapeur blanche sature l'air ambiant. Il tente une énième fois de s'en libérer mais sans plus de succés que les fois précédentes.


Cependant, si Ellie se révèle être une amie fidèle, nos chemins risquent bel et bien de bientôt devoir se séparer...


***


J'aime la nuit. La ville y est plus belle, moins peuplée, les ténèbres se mélangent aux lueurs jaunâtres des lampadaires et l'on devient soi-même l'une de ces ombres nocturnes. On fait partie intégrante de l'ambiance.


J'aime me promener quand il fait noir, tout d'abord car les passants se font plus rares, je suis tranquille. Et puis, l'air se refroidit, ce qui me donne une raison valable de me couvrir de pied en cap, tout en noir, sans que l'on se retourne sur mon passage en murmurant que je ressemble à un vampire. Oui, à cette heure, je glisse anonymement parmis les silhouettes noires peuplant les alentours, sans me préoccuper des autres. Des humains.


Triste à dire, je ne me sens vraiment bien que la nuit. J'ose à nouveau sortir, l'ombre me garantie une barrière à toute épreuve contre les Autres. Les autres qui deviennent étrangement insignifiants dans cet atmosphère. Ces autres dont le regard me brûle continuellement dans la journée comme un implacable fer rouge. On dirait qu'ils se sont éteints. Est-ce donc ainsi qu'elle doit les voir, cette sournoise et perverse mort? Comme des insectes qui tentent de se rendre le plus lumineux possible pour dissiper toute trace de ces ténèbres dans lesquels ils ne peuvent plus tricher?


Je commence à croire que je suis réellement un vampire.


Je marche à pas lent dans la vieille ruine. Il s'agit d'un vieux château moyen-âgeux en partie détruit, dont les restes trônent encore au centre de la ville. Je ferme les yeux, respire profondément, savoure cette sensation de sécurité qui m'envahit. Je pense à tous ces humains qui habitaient jadis ce lieu, et que la mort a emporté comme elle essaye à présent de m'emporter. Mais à cet instant, l'au-delà ne me fait pas peur. Seul chez moi, je me morfond, je me hais, je suis coincé avec cette maudite chose pâle, sombre et brumeuse qui voit en moi son prochain repas. Seul dehors, dans la fraîcheur nocturne, je mue, je redeviens humain, je vais moi-même à la rencontre des ombres qui effraient tant d'enfants le soir venu. Le noir me terrorise à l'intérieur mais il m'inspire une douce quiétude en ces lieux.


Quel mystère...


Je continue ma promenade, croisant de temps en temps quelque silhouette perdue au loin. Mon regard accroche l'ombre filiforme de moi-même qui m'accompagne au sol. Sa taille démesurée et ses formes déshordonnées me font penser à cette chose noire. S'agit-il bien d'elle? Ou bien peut-être n'est-ce vraiment que moi, une petite partie de Rémi Dellan qui ne peut vivre qu'en parallèle des Autres. Étrangement, cette pensée me galvanise. Me réconforte. Je me sens fort, même si ça ne doit durer que le temps d'une nuit.


Qui avait ressenti cela avant moi, déjà?


"Dans la nuit qui me protège, j'ose être enfin moi-même et j'ose... Où en étais-je? Je ne sais tout ceci, pardonnez mon émoi. C'est si délicieux, c'est si nouveau pour moi..."


Je prend conscience avec stupeur que je commence à présenter de nombreuses similitudes avec... Avec... Oui, les habits noirs, le teint pâle, une prédilection pour la solitude et la discrétion... Je lui ressemble de plus en plus... Jusqu'à mon ombre courant sur les pavés.


Je grimpe sur les remparts de la vieille forteresse et m'installe en tailleur, le regard perdu dans la société humaine s'étalant à mes pieds. Les étoiles s'allument doucement les unes après les autres. Suis-je donc obligé d'être l'un ou l'autre? Condamné à une vie sans saveur, être une goutelette d'eau dans cet océan de dictats et d'absurdités? Ou bien l'assassin qui vivra en marge de tout cela?


Je n'ai sans doute pas assez cherché, ou pas aux bons endroits. Il y a sûrement d'autres voies que ces deux-là, plus précaires certes, moins enviables, mais néanmoins des places pouvant pleinement m'accueillir. Pour l'heure, une seule pensée concrète flotte dans mon esprit embrumé, une seule certitude absolue: Je ne veux être et ne serai, ni condamné, ni Assassin.


***


Chapitre 11:Du coq à l'âne



Hôpital. Maternité. 1er étage, couloir C, troisième porte à gauche. Bébé.


Toute la fourmilière médicale s'agite dans cette salle depuis quelques six heures, sans compter la futur jeune mère ainsi que son ami. Et depuis le début de ces quelques six heures, je suis le travail dans ma tête à travers leurs angoisse, attendant patiemment derrière la porte à battant, tel un premier rôle avant son entrée en scène et attendu de tous. Toutes les portes du couloir ont été verrouillées par mes soins, afin d'éviter tout dérangement.


Le travail, bien que long, s'opère relativement normalement jusqu'à maintenant, la plus grande source d'angoisse provenant du jeune couple dont cet accouchement est le premier. Les sage-femmes et le médecin demeurent confiant; mais ça, c'est parce qu'ils ne peuvent pas voir la brume noire rôder autour des corps.


À leur place, je resterai en vigilance orange encore un peu.


J'introduis ma sarbacane à travers l'interstice entre la porte et le sol et souffle dedans. Cette fois-ci, ce n'est pas une fléchette empoisonnée qui en jaillit mais une petite bombe fumigène remplie de ma fameuse poudre noire qui ne tarde pas à remplir l'atmosphère et à réduire drastiquement la visibilité. Sans qu'aucun des protagonistes de la scène ne s'en aperçoive, bien évidemment.


C'est le moment pour moi d'entrer.


Je pousse lentement les battants et les referme précautionneusement après mon passage, tâchant de ne pas trahir mon arrivée. Mais la poussière noire ambiante me dissimule et, de toute façon, l'attention générale est focalisée sur la jeune femme enceinte au visage luisant de sueur. Je m'approche sur la pointe des pieds.


Soudain, des lumières rouges s'allument de part et d'autres des équipements médicaux qui entourent le petit groupe et une alarme stridente se fait entendre. D'un coup, le nombre de sage-femme en action semble avoir doublé comme par magie et l'une d'elle examine les donnés affichés à l'écran des instruments avant de chuchoter quelques chose à l'oreille du médecin, l'air soucieux. Ce dernier fronçe les sourcils et s'éponge le front.


Le futur jeune père s'affole façe à ce brusque changement d'attitude, mais ce n'est rien face à la panique abyssale qui se saisit de sa compagne. Elle n'a aucune idée de ce qui lui arrive. Et elle a peur...


Elle pue la peur.


Un peu en retrait, dans l'ombre des machines sifflantes et crachotantes, j'observe avec interêt tous ces humains s'agiter en tout sens pour tenter de faire sortir l'enfant. L'enfant...


Il est encore amorphe et impotent. Et pourtant il va bien lui falloir se battre à l'intérieur s'il veut espérer gagner la lumière du jour. Ses chances de survie sont déjà considérablement compromises mais il n'est pas impossible qu'il en réchappe. En toute honnêteté, je ne suis pas ici pour tuer mais pour prendre sa vie s'il devait la perdre en apparaissant. Je ne peux pas faire de ma cible un bébé qui n'est pas encore né. Pour l'heure, il se trouve encore dans le monde de l'Avant, encore en sécurité, encore inexistant.


La moindre des conditions pour mourir, c'est d'être vivant, non?


Le médecin a reporté son attention sur l'entrejambe de sa patiente. Cette dernière est bien trop effrayé cependant pour penser à continuer de pousser:


-Ne vous arrêtez surtout pas maintenant! Continuez de pousser, nom de Dieu!


-Que se passe-t-il? Docteur! Qu'est-ce qui ne va pas?


-Le bébé semble être bloqué dans la poche des eaux. S'il ne sort pas rapidement, ses chances de survie seront bientôt critiques. Faites ce que je vous dis et ne vous arrêtez surtout pas! Allez-y, poussez!


Autrement dit, le dénouement ne se fera guère attendre. Ma langue passe sur mes lèvres tandis que je savoure la tension palpable autour de moi.


Je ne cesse de me dire qu'une âme en paix née dans l'Avant est sur le point de passer dans un autre monde, quel qu'il puisse être; et que toute cette panique, tout cet angoisse, toute cette agitation n'est destinée qu'à faciliter au maximum ce passage. Mais peut-on vraiment adoucir une chute du coq à l'âne? Personnellement, j'ai toujours trouvé très logique qu'une arrivée dans le monde des vivants se fasse dans les cris et la peur.


Enfin. La vie n'en sera pas pour autant un réel enfer. Bien sûr, une vie de faible humain, une vie dans laquelle chacun sera traqué, destiné à me servir de gibier. Mais aussi, un aperçu ma foi généreux des forces de la Nature et, plus précieux encore, une connaissance de l'Amour de très loin supèrieure à la mienne. S'il prend la peine d'écarter le brouillard de son esprit, l'humain peut découvrir bien des secrets qui orchestrent la loi des Temps. Il peut bien me rencontrer par hasard, comme l'a fait Rémi, pour ne plus me quitter.


Rémi. Mes boyaux se serrent furieusement à la pensée du jeune blondin. Loin de s'éloigner, son amie Ellie passe avec lui de plus en plus de temps. L'air maussade de ma cible ne la décourage pas. Sa bague d'onyx commence à rouiller. Il semble que je sois en train de perdre la partie.


Bah! De toute manière, qu'importe qu'un humain ait vent des mystérieuses puissances qui l'entourent, il n'en reste pas moins faible et dépourvu de sagesse. Même si... il est vrai qu'à certaines heures, naissent de rares Elus qui obtiennent de la Nature la perception infinie qu'est la nôtre, créatures de l'Après, de l'Avant, et d'autres temps. Les humains Elus perçoivent les auras, les orbes blanches et la brume noire. Ils nous perçoivent. Ils nous entendent. Mais ce phénomène demeure cependant extrêmement rare. La Nature alliée au Temps n'ont, si je me rappelle bien, plus accordés ce privilège depuis environ 2500 ans. Le dernier Elu à ce jour se nommait Socrate il me semble. Un homme bien. Très intéressant.


L'esprit perdu dans ces réflexions, je manque de tressaillir au son du cri désespéré de la futur mère au supplice:


-Laissez-moi réessayer! Une dernière fois docteur! Il faut que je réessaye!


Et sans attendre la réponse, le visage crispé par la concentration, la voilà qui contracte à craquer le moindre muscle de son corps, bien décidé à y extirper l'avorton qui s'y terre.


Quelques instants plus tard, la malheureuse s'évanouit d'épuisement tandis que le médecin s'élance vers un petit paquet blanc gisant entre ses jambes au milieu d'une flaque d'excrément.


Un petit paquet silencieux.


Sans perdre un instant de plus, l'homme en blanc masse vigoureusement la poitrine molle du nourisson. Puis, après une attente d'une insoutenabilité croustillante, un cri d'une puissance inouïe se fait entendre.

C'est une fille! Et je devine dans les pensées dansantes du jeune couple épuisé qu'elle se prénomme Sasha.

Comme je m'y attendais, une vague de vapeur blanche déferle sur la pièce, manquant de m'emporter comme un fétu de paille. Je recule malgré moi mais parviens tout de même à entrapercevoir le visage poisseux de Sasha, l'enfant dont le destin était finalement de vivre. À sa vue, un picotement douceâtre me parcourt de la tête aux pieds.

Il m'apparaît soudain comme une évidence que le chemin de cette gamine sera vouée à recroiser le mien un jour. Mais pour l'instant, son heure n'est pas encore venue.

Grandis bien, petit bout d'humain. Sois vive et bien sage et attendant mon retour, petite Sasha.

***

Dieu que je hais cette situation!


La capuche enfoncée sur la tête, les mains dans les poches, le regard baissé et les épaules voutées, je dois être la définition-même du malaise.


Je n'ose croiser le regard des passants; je me sens encore étranger à eux, même si d'une certaine manière, je les envie, eux qui semblent toujours savoir apprécier leur existence. Tandis que pour moi, cette pensée représente encore un combat quotidien.


Mais malgré tout, un combat que je remporte lentement mais sûrement!


Ma volonté de m'arracher à l'emprise de cette horrible chose noire me pousse à continuer mes efforts, à prendre sur moi pour marcher dans la rue aujourd'hui, à occuper le plus possible mon temps libre de divers activités, à moins me comporter comme une huître à la moindre question.


C'est vrai que quoi que je fasse, je finirai par mourir. C'est vrai que la vie peut paraître parfois incohérente. Peut-être même l'est-elle réellement... Je sais parfaitement qu'il n'est rien que je puisse faire pour empêcher la chose et son brouillard noir de me piéger un jour. Que ce jour-là, fatalement, elle gagnera.


Mais j'ai compris également que, quitte à mourir dans tous les scénarios possibles, je suis encore maître de ma vie, contrairement à ce qu'on essaie de me faire croire depuis 18 mois. Je peux décider d'attendre ma fin dans l'anxiété, ou dans la sérénité. Je peux faire en sorte que le temps qu'il me reste à vivre soit inoubliable. Pour qu'il ne reste de mon passage sur Terre, que de beaux souvenirs.


-Rémi!


Tiens, voici Ellie. On est en avance tous les deux.


-Tu es pâlichon, toi! Tu vas bien?


-T'inquiète pas, je gère de mieux en mieux.


-Tant mieux alors! Elle se frotte vigoureusement les mains avant d'ajouter: "On va se poser au café? Je crois que je vais mourir de froid si je ne trouves pas rapidement une quelconque source de chaleur!"


Je regarde un moment ma meilleure amie qui se tient devant moi, frigorifiée, qui m'avait tant manqué et qui n'imagine pas combien sa présence me fait du bien. Je n'arrive pas à enlever mon sourire quand je lui lance:


-Ellie, fais-moi un câlin!


Celle-ci cligne des yeux, visiblement surprise par ma demande.


-Quoi? Tu veux...


-J'ai envie d'un câlin, Ellie. Allez, pour me faire plaisir!


Un sourire timide et affectueux commence à naitre sur son visage. C'est vrai qu'il n'est pas dans mes habitudes de rechercher le contact physique. Ses lèvres murmurent mon nom, tremblantes. Lui aurais-je manqué aussi?


Et c'est quand ses bras m'enlacent avec tendresse que je comprend avoir fait définitivement le bon choix.


Tu ne pourras plus jamais me posséder comme tu as voulu le faire!


***


Chapitre 12:La bague noire



Aujourd'hui, le ciel s'est habillé de blanc. L'atmosphère est humide et on sent arriver le pesant froid de l'hiver. Néanmoins, la Terre est baignée de rayons de soleil; soleil qui, bien qu'invisible, illumine la rosée matinale perlant aux fleurs du parc alentour.


Rémi traverse l'avenue à grand pas, la mine plus enjouée que jamais. Quand il arrive à ma hauteur, j'agrippe sa main et l'entraîne plus doucement que je ne le voulais, vers la petite impasse où je me tiens en embuscade depuis l'aurore. Celui que j'appelle encore ma cible, se laisse faire sans manifester la moindre résistance. Son visage affiche une sérénité inébranlable. Dire que c'est déjà le deuxième hiver qu'il passe en ma présence...


Nous restons silencieux un long moment, simplement les yeux dans les yeux, sa main toujours dans la mienne. Son regard calme et déterminé a décidément quelque chose de fascinant. Terriblement attractif.


Je n'ai pas besoin d'ouvrir la bouche. Il sait.


"Tu as perdu, Assassin.


Un intense sentiment de frustration s'empare de mon être. Rémi a bel et bien choisi son chemin. Et je n'en ferais pas partie. Ou plus autant.


Cependant il se trompe. Je n'ai pas perdu la partie. Le naïf croit m'avoir vaincu, il pense m'avoir définitivement échappé, mais il ne tardera pas à se rappeler que mon retour sera inéluctable. Au final, c'est toujours moi et moi seul qui triomphe.


-Tu sais que nous nous reverrons tôt ou tard, Rémi. Tu le sais.


-Je le sais!"


Son ton se fait soudain plus dur. Plus sec. "Mais dans l'immédiat, je souhaite uniquement pouvoir vivre le plus loin possible de toi."


Touchant. Je revois encore en moi l'image du pâle et désespéré petit bout d'homme qui trouvait en moi sans vouloir l'admettre, un indicible réconfort. Tout aurait pu être différent, il aurait pu sauter du haut de ce pont, avaler du liquide vaisselle en guise de repas, se laisser mourir devant sa télévision ou étouffer par le pouvoir de ma bague. Il aurait pu laisser mes doigts aller plus loin, explorer d'avantage ce corps qui me revenait de droit... Et tout aurait alors été plus simple. Mais il fallait que quelque part en lui, perdure son envie de vivre, de continuer. Il a fallu que sa détresse muette laisse place à un appel à l'aide, qu'il se confie à son médecin, qu'il se drogue quotidiennement contre la brume. Il a fallu que ses amis soient bêtes et aimants, que cette Ellie lui agrippe la main à travers le brouillard qui voilait ses yeux. Il a fallu qu'il laisse sa bague d'onyx en forme de spirale s'user, rouiller à son doigt, perdre tout son pouvoir.


Cette bague, il la porte encore ce matin.


Rémi suis mon regard est fixe le bijou sombre, le visage dénué d'expression. Ou bien peut-être tout simplement pensif. Pas besoin de lire dans ses pensées pour deviner ce qu'il a en tête. J'approche mon visage du sien et lui glisse fiévreusement:


"Cette bague, rien ne t'empêche de la conserver, même si elle s'est éteinte. N'aie pas trop confiance en toi, songe que tu pourrais bien un jour en avoir à nouveau besoin. Songe que je pourrai peut-être un jour t'être utile."


Pour toute réponse, l'humain tend son bras gauche à l'horizontale, la bague d'onyx rutilant à son annulaire. Puis, tout doucement, il incline le bras vers le bas. Le bijoux noir en glisse sans aucune difficulté pour venir percuter le bitume dans un ricochement sec, loin de son savoureux tintement habituel. Elle est à présent entièrement oxydée. Presque décomposée.


Inutile.


Je la ramasse sans un mot. Au contact de mes doigts fins, la bague semble se réveiller d'un profond coma. Elle retrouve peu à peu son éclat ténébreux et un fin volute de fumée noire s'en échappe et m'enveloppe, comme pour célébrer son retour au propriétaire légitime.


Quand je relève la tête, Rémi Dellan a déjà tourné les talons.


***


Chapitre 13:Pour l'éternité



Souvent je me questionne: Un humain peut-il recommencer à aimer la vie avec sa naïveté d'autrefois après m'avoir appartenu? Peut-il garder toute nonchalance après avoir baigné dans la brume noire? N'y a-t-il donc aucune séquelle?


Sans avoir de certitudes, je pense qu'il y en a toujours, mais qu'ils tentent de passer outre, d'oublier. Ils font mine de ne pas se douter que la fatalité leur tourne autour. Tous font semblant de vivre en m'ignorant. Ils oublient. Les humains sont exceptionnellement doués pour oublier. Même si oublier ne se résume qu'à tenter de se faire croire que certains pans de notre vie n'ont jamais existé. C'est lâche. Horriblement lâche. Une autre caractéristique humaine est la capacité à ne pas s'assumer. C'est idiot, cela constitue un poid qu'ils devront porter tout le temps de leur existence. Eux qui ne veulent que l'alléger, la font devenir de plus en plus contraignante, de plus en plus lourde.


Imbéciles petits insectes.


C'est à se demander comment trouvent-ils la force de ne pas tous se jeter dans mes bras pour échapper à cette vie de douleur et de mensonge.


Pourtant, même si ils en avaient l'opportunité, la plus grande majorité des vivants n'envisagerait jamais sérieusement de la quitter. Il est clair que la peur de ce qu'ils trouveraient Après, les force à se tenir le plus longtemps possible sur Terre. Longtemps j'en ai conclu que seule la lâcheté était la cause de cet acharnement à m'éviter chez ses petits êtres. La peur de l'inconnu. De l'étranger. Encore une charmante caractéristique de cette minable espèce.


Puis j'ai rencontré les orbes de l'Amour pour la première fois, il y a tellement longtemps que seul le Temps s'en souvient encore. Et j'ai alors compris que les humains étaient moins lâches que malades. Drogués. Ils étaient hypnotisés.


L'Amour était donc bel et bien l'Assassin des vivants. Tandis que j'arpente le monde pour leur prendre la vie, lui s'échine à les maintenir loin de l'Après. Malgré notre puissance et notre pouvoir incommensurable, toute notre utilité repose sur ces faibles créatures que j'adore et méprise tout à la fois. Quelle paradoxe ironique...


Et encore une fois, moi seul sortirai vainqueur de ce duel. L'amour peut bien tenter de sauvegarder les vies humaines, elles finiront toutes en ma possession un jour ou l'autre. Voilà ma différence avec la brume blanche. Elle restera toujours une puissance éphémère, tandis que moi ai l'atout de l'immortalité.


Mais dans ce cas, on pourrait aisément penser que l'Amour et l'idée entière de la vie sont inutiles et dénuées de sens. Quelle logique derrière tout ça? Enfin. Je sais que je ne le saurais jamais car mon but n'est pas de comprendre cette partie de l'existence. Tout comme l'Amour est incapable de saisir intégralement le beauté de la mort. Seule la Nature connaît l'envers du décor. À moins que l'on demande également au Temps. Mais cette énigme ne m'est décidément pas destinée...


J'ai le coeur encore amer d'avoir perdu Rémi. Certains moments, j'étais si proche de réussir... Mes serres s'étaient déjà refermées sur les chaires du blondinet quand il a finalement décidé de me fuir.


Bah! Ce n'est que partie remise, après tout.


En attendant de recroiser sa route ou de trouver un nouveau petit amant, il faut continuer à travailler. Travailler sans relâche, au service infini des rouages de l'Univers.


Ma nouvelle cible est là, devant moi. Et elle me tourne sottement le dos. Ma bouche se tord en un rictus dédaigneux. Apparement, ce cas-là ne présentera guère de difficulté majeure.


Ma petite proie est plongée dans un livre. Décidément, c'est véritablement dangereux de lire tout seul. D'après ce que je peux voir de l'endroit où je suis, il ne reste plus qu'une ou deux pages. Encore une histoire dont on ne connaîtra pas la fin.


Je ferme les yeux et inspire profondément, l'esprit enivré par ce nouveau meurtre brutal que je sens arriver. La cible. La cible...


La cible n'est autre que Tom Imee.


Je m'approche le plus doucement possible, mes pieds glissant sur le sol tel deux serpents. Quel moyen original pour t'emporter, cher petit bout de chaire? Quelle serait la façon la plus amusante de mettre un terme à ta lecture? Je fouille un instant dans mes poches. Ma main ressort avec un petit engin métallique duquel s'échappent à l'une de ses extrémités, deux pointes argentées.


Électrocution? Idée acceptée.


Je m'approche de plus en plus du dos courbé qui se tient devant mon nez. Tu n'as aucune idée de ce qui t'attends, hein? Tu ignores que tu es, pour ainsi dire, déjà en route vers le royaume des morts. Pardonne-moi de t'arracher à ton histoire à quelques pages de la fin, mais le destin ne saurait attendre, je sais que tu peux comprendre.


Petit humain, petit pantin. Quand tu sentira la décharge partir de ta moelle épinière et remonter jusqu'à ton cerveau pour désintégrer tes souvenirs, garde tout de même à l'esprit que je ne suis pas le monstre caché sous le lit des enfants. Je ne suis pas le démon que l'on dépeind dans les légendes. Je ne suis que l'Assassin qui a tué ton grand-père et qui tuera bientôt sa veuve. Je ne suis que l'ultime visage que ton regard contemplera quand l'éléctricité te possèdera. Car à ce moment-là, je tournerai ton visage vers moi, et vrai, je te sourirai. Je t'embrasserai. Je t'emmènerai loin de ce monde qui n'a plus rien à t'offrir, loin de ton livre qui n'a plus rien à t'offrir, loin de l'Amour qui n'a plus rien à t'offrir.


Contemple ton avenir et soutient mon regard. Aujourd'hui, je t'emmène.


***



Assassin,


J'avoue ne pas savoir comment m'y prendre avec toi. Est-tu réellement né à travers toutes ces lignes? N'est tu vraiment rien de plus qu'un nom sur un papier? As-tu attendu que l'on écrive tous ces chapitres pour venir au monde? Tu sais comme moi que non, bien sûr. Au mieux, nous avons créé cette histoire, son contexte, nous avons créé tes cibles. Mais toi... Tu as surgi du papier comme un diable de sa boite pour regarder l'auteur dans le blanc des yeux et revendiquer ton indépendance. Soyons francs, à aucun moment, ce dernier n'a pu te contrôler. Tes pensées se déversaient à travers l'encre sans que personne ne puisse les arrêter. Tu prennais vie à l'extrémité du stylo et tu écrivais toi-même ton personnage.


Est-il donc possible de te représenter comme un personnage fictif? Viendra-tu toujours occuper la place que l'on te réserve dans toutes les histoires?


Pardonne-moi si j'ai l'air de t'en vouloir pour cette si grande liberté que tu t'accordes. En vérité, les mots qui sont les tiens et que l'on croit né de la plume d'un humain, m'ont énormément appris sur l'existence que nous autres, humains, sommes condamnés à traverser sans en connaître le moindre sens. Je n'aurais jamais pensé te dire ça un jour, mais, je ne regrette finalement pas d'avoir croisé prématurément ta route.


N'est-ce pas que tu me connais bien? Nous sommes resté liés un très long moment (plus de deux hivers!) et tu as souvent failli m'avoir. Aujourd'hui encore, quand je regarde l'annulaire de ma main gauche, mes yeux accrochent la vieille marque rougeâtre que m'a laissé ta vieille bague, comme attendant son heure, attendant tes ordres pour revenir un jour finir ce qu'elle avait jadis commençée.


Drôle de relation que la nôtre, pas vrai? Où cela aurait-il pu nous mener encore? En avais-tu seulement la moindre certitude?


Sache que grâce à la promiscuité qui fût la nôtre pendant tout ce temps, tu ne m'impressione plus. Et Dieu et toi savez que cela n'a pas toujours été le cas. Mais à présent que ma peur et ma méfiance ne sont plus, il ne me reste plus qu'une immense curiosité à ton égard. Je m'interroge souvent. Qui est-tu, d'où viens-tu, Assassin?


À présent, je comprend ta motivation et ton travail, la nécessité de tes meurtres. J'ai assimilé et accepté l'idée de mourir. Du moins, pour moi. Mais si tu devais un jour t'en prendre à l'un de mes proches, je te haïrai plus fort que tu ne pourrais jamais l'imaginer. Touche un seul cheveux des gens que j'aime, d'Ellie, d'Alex ou d'autres, et mes bons principes sur l'acceptation de la fin s'effondreront entièrement. C'est plutôt ironique. J'ignore ton point de vue la dessus, cela relève d'un sentiment profondément humain que tu ne peux, à ma connaissance, pas comprendre. Mais je pense que l'on accepte plus facilement la mort lorsque nous sommes seuls face à elle, face à toi, que cela n'engage que nous. Mais l'on refusera toujours que nos proches soient également affectés par ta brume.


L'Amour?



Bien à toi,


Ton ancienne cible.






Partie 2



Chapitre 1: Le hasard n'existe pas



Au bord de l'impressionante falaise St-Louis. Perdue au milieu des forêts, noyée entre les buissons, constituée d'une simple et rudimentaire plateforme creusée dans la pierre qui offre un panorama complet de la vallée; et en particulier, une vue imprenable sur le lac Osian qui s'étend à son pied.


Mauvais point pour les responsables du lieu, aucune rambarde de sécurité n'est là pour prévenir d'un éventuel accident. Tout au plus, une simple pancarte prévient de se tenir loin du bord; cela a toujours été bien suffisant pour éviter les accidents jusqu'à maintenant, alors pourquoi changer, n'est-ce pas?


Le petit Mattéo et ses parents ont décidé de pique-niquer à cet endroit précis. Pour profiter de la vue sensationnelle. Ils ne sont toutefois pas assez observateurs pour repérer ma présence dans les feuillages, bien qu'à quelques centimètres d'eux.


Mais après tout, quel humain pourrait me repérer?


L'inconscience et la bêtise des humains ne cesseront jamais de m'exaspérer. Le jeune enfant de 8 ans très remuant ne cesse de tournoyer sur ses petites jambes au bord de la falaise, titillant les nerfs de la gravité en faisant parfois malencontreusement tomber quelques petits cailloux dans le vide, vers une chute de plusieurs centaines de mètres, se terminant soit dans le lac, soit directement sur les pierres qui le bordent de tout côté. Les parents mangent paisiblement leurs sandwichs à quelques pas de leur progéniture, se contentant de lui jeter un coup d'oeil à intervalle régulier tout en lui jetant de temps à autres de faibles mises en garde, trop accaparés par la mayonnaise dégoulinant de leurs jambons pour, comme ils disent, jouer les surveillants. Apparement, ils sont persuadés que les accidents n'arrivent jamais qu'aux autres.


Mais ce qu'ils ignorent, c'est que pour moi, ils sont tous des autres.


La peau mate et les cheveux clair, le T-shirt parsemé de poussière, Mattéo saute à cloche-pied sur une marelle imaginaire, superbement indifférent à l'immensité du paysage qui s'offre à sa vue. S'il savait ce qui allait arriver, l'aurait-il regardé? Les parents auraient-ils vu le paysage différement?


Là où je passe, le territoire change. Le plus magnifique des lacs se transforme en marécage sinistre, pour peu qu'une de mes cibles ait succombé à proximité. Je sais déjà que pour les deux inconscients de parents, ce beau lieu de vacances deviendra sous peu un cauchemardesque souvenir. Là où on les appela maman et papa pour la toute dernière fois.


La difficulté de ce travail-ci est que ma jeune cible ne cesse de se mouvoir de tout côté, rendant plus ardu mon devoir de ne pas me faire remarquer durant ma besogne. Le corps couvert de mon manteau noir toujours dissimulé dans les buissons alentours, je me tiens en embuscade depuis des heures. J'ai ramassé un long et dur bâton boueux. La corniche est faite en partie de pierrres et de branches terreuses. À chaque petit saut de Mattéo, des graviers dévalent la pente et se précipitent au fond du vide. Ma mission est de faire en sorte que l'enfant se trouve précisément sur ces graviers.


Avec un silence emprunté aux serpents, ma main tenant le bâton glisse avec douceur hors de ma cachette, rampe aux pieds frétillants de Mattéo, et pose l'extrémité du bout de bois sur une pierre précise de la corniche. Une pierre porteuse. Mon coeur tambourine d'excitation à m'en briser les côtes. La dernière étape est maintenant de s'emparer du bon moment. Dès que ma cible posera son pied à cet endroit... Il ne faudra pas hésiter; il n'y aura pas de seconde tentative. Il n'y a jamais de seconde tentative. C'est bon pour les humains, pas pour le Temps et la Nature. Pas pour l'Assassin.


Le jeune et frêle insouciant continue ses jeux, terriblement proche de la pierre funeste. Soudain, il fléchit les genoux et saute en l'air de toute la force de ses petites jambes. Je sens mes pupilles se rétracter tant ma concentration sur l'endroit où il retombera est à son comble... Mais il atterrit quelques centimètres sur le côté. Je m'évertue à contrôler ma respiration que je pressens ne demander qu'à s'affoler.


10 minutes passent. Par trois fois, Mattéo m'avait dupé à son insu en caressant de près ma pierre piégée, sans toutefois consentir à y poser le pied.


L'attente se prolonge. Je reste aux aguets.


Puis d'un coup, les pieds de Mattéo atterrissent lourdement sur ma pierre.


Un coup d'oeil éclair du côté des parents: Ils restent focalisés sur leurs sachets de chips. Mais ma cible ne va pas tarder à sauter plus loin, il faut agir maintenant, dans cette même fraction de seconde.


Du mouvement le plus ferme et précis possible, je déloge la pierre de la corniche à l'aide du bâton boueux. Entraînant avec elle les jambes de ma cible. Le Temps se fige un instant, une éternité passe dans son regard, ce regard qui prend conscience peu à peu de ce qui est en train d'arriver. Le cerveau de Mattéo, ses pensées, tout à été stoppé, il est paralysé par la peur ancestrale que l'on éprouve à l'instant où l'on se retrouve face à sa mort. Face à sa fin.


Ce fantôme d'expression. Je le savoure avec délice.


Le Temps reprend vite sa course. Les deux géniteurs abrutis lèvent la tête avec stupeur en entendant le bruit des gravats. Ils n'ont que le temps d'aperçevoir une forme floue plonger vers le bas dans une panache de fumée poussièreuse avant que leur fils ne disparaisse de leur vie à tout jamais, littéralement arraché à leur vue, englouti par la terre.


Leurs beuglements d'horreur résonnent dans toute la montagne. Ce sont ces cris qui accompagneront le jeune innocent dans le Monde des Rêves. Pendant l'ultime instant que dure encore sa chute.


Il aura suffit d'une pierre. D'un petit coup de bâton bien plaçé.


Et les cauchemars des deux endeuillés commençent dès à présent.



***


Chapitre 2: Pie



Au moment où sa mère ouvrit la porte, elle se mit à vomir.


Son enfant, la chair de sa chair, l'enfant de son amour, ne lui avait causé que du trouble depuis le jour de sa naissance. Le docteur s'était tout d'abord écrié "C'est une fille! Une magnifique petite fille!". Un seul coup d'oeil avait conduit à cette affirmation. Pas de pénis en vue: femelle. C'est au second coup d'oeil que le docteur posa sur le nouveau-né que sa particularité fut enfin détectée. En effet, Sasha ne possédait aucun instrument masculin. Plus exactement, Sasha ne possédait rien de vraiment définissable. Entre ses petites cuisses potelées, rien que de la peau lisse comme n'importe quelle peau de bébé. Un minuscule prépus dépassant à peine, long d'un quart de centimètre.


Et rien d'autre. Pas de cavité entourée de lèvres, pas de fente. Pas de testicules. Juste un prépus. Et c'était tout.


On arracha sans tarder le bébé à sa génitrice pour l'osculter. Une demie heure d'angoisse plus tard, on annonça finalement que l'enfant ne correspondait ni au type masculin, ni cependant au type féminin. Il était intersexe.


Et rien d'autre.


Ce fût le début du lent cauchemar d'Isabelle. Le début de sa lutte pour cacher au monde l'absence de sexe de Sasha. Personne ne devait savoir. Savoir que sa marmaille était un monstre. Pour elle, Sasha sera une fille; fin de l'histoire.


Et son mari? Il avait déjà disparût le surlendemain de l'accouchement.


Les yeux de Sasha avaient quelques chose de contrariant pour Isabelle. Ils étaient profondément noirs, à tel point qu'on croirait les pupilles dilatées au milieu du marron des iris qui étaient d'une couleur charbon. Des yeux de poisson mort. L'effroi et le dégoût assiégeaient Isabelle, possédant comme toute sa famille et celle de son ex-époux, des iris nuancés dans le ton bleu-vert. D'où pouvait bien sortir ce petit être sans sexe, sans yeux? La jeune mère était perpétuellement traversée par la désagréable impression qu'il ne s'agissait pas du fruit de ses entrailles.


Quelques chose clochait. Quelques chose devait clocher.


Sasha parlait peu en grandissant. D'un naturel contemplatif mais surtout attentif, rien ne semblait lui échapper. Ses yeux et ses oreilles semblaient partout, que ce soit pour épier une conversation de grands, saisir un regard entendu qui ne lui était pas destiné... Sasha savait. Isabelle ne cessait de se sentir épiée dès que sa "fille" se trouvait dans la même pièce qu'elle. De jour comme de nuit, elle sentait ce regard mort posé sur elle.


Toujours enfant, son goût pour la solitude ne l'empêchait pas d'être infatiguable. L'esprit animé d'une éternelle curiosité, ses jambes couraient plusieurs kilomètres chaques jours, que ce soit dans la cour de récréation ou dans le quartier de son immeuble. Tout lui portait de l'intérêt. Les colonies de fourmis longeant les trottoires, les cigarettes électroniques des maitresses, les petits cachés dans un coin du préau se tortillant désespérement pour tenter de stopper le flux d'urine qui coulait le long de leurs jambes ou les magnifiques montres dorées que la concierge arborait toujours avec un air de suprême superiorité.


Ces deux derniers points en particulier contribuèrent à enterrer pour de bon le reste d'affection qu'Isabelle était peut-être encore capable de nourrir pour sa progéniture.


Par sept fois au cours de la scolarité de son enfant, elle reçut des appels à la fois scandalisés et inquiets de la directrice de l'école qui lui informait que Sasha avait la fâcheuse habitude de plaquer sa main contre l'entrejambe mouillée de ses petits camarades qui avait eu des "accidents". À son âge, avait-elle dit, on était assez grand pour respecter autrui et comprendre que son corps était un endroit privé. Il fallait que ce comportement cesse au plus vite.


Cela dit, tous étaient bien obligés de remarquer que l'élève coupable ne semblait pas nourrir de mauvaises intentions. Devant les caresses ou les cris, son regard noir et brumeux emplit de curiosité regardait dans le vague, toujours collé en pensée à la tâche sombre des pantalons de ses camarades. Aucun plaisir, aucune satisfaction n'y habitait. Le geste était simplement venu comme ça. C'est tout.


La directrice préconisa un suivi psychologique. La mère refusa.


Et puis il y avait eu l'histoire des montres. La vieille concierge de l'immeuble en avait toute une collection qu'elle exposait soigneusement à elle-même sur le buffet de son salon. Cette lubie n'était un secret pour personne dans le quartier.


Lorsqu'elle voyait la marmaille d'Isabelle lorgner l'exemplaire qu'elle portait au poignet, elle se sentait toujours obligée, probablement par orgueil, d'aboyer "C'est une montre de grande personne! Ça n'est pas pour les enfants!". Elle savait parfaitement combien cet avertissements était idiot, mais cela lui conférai un sentiment de dominance enivrant qu'elle prenait grand plaisir à savourer. Et puis, elle avait toujours sentie ce besoin de tenir à distance l'intersexe juvénile du 7ème étage dont elle avait eu connaissance de la singularité par le biais du bouche à oreille. Cette petite peste, ce petit monstre qui semait la confusion et le chaos dans toute la primaire du quartier. Ni fille, ni garçon, ça ne pouvait pas tourner rond.


Et puis un jour, toutes ses montres disparurent. On aurait cru sa mort.


La porte d'entrée habituellement verrouillée avait été ouverte et le haut du buffet était vide. Il n'y avait aucun mot, aucune tache, aucune chose cassée. Rien. La nouvelle avait filé dans tous les étages et Isabelle, mue par un douloureux et inexplicable pressentiment, alla vérifier dans la chambre de son enfant. Elle trouva alors une petite montagne de montre rutilantes posée bien en évidence sur le lit.


De nombreuses engueulades suivirent cette découverte. La concierge à Sasha, Isabelle à Sasha, le quartier entier déversant sa bile sur Sasha. Et l'enfant ne disait toujours rien. Son visage laiteux était songeur, comme réfléchissant à la virtuosité de ce cambriolage. Car pas plus que ceux des autres, son cerveau ne semblait savoir le mobile qui avait conduit au vol de montre. Folle de colère, de peur et d'impuissance, Isabelle avait beuglé:


-Tu n'es qu'une horrible petite pie, Sasha! Une pie voleuse qui ne fait qu'empoisonner la vie des gens depuis ta naissance!


Une étincelle s'alluma alors dans ce regard de poisson mort, et la petite bouche qui l'accompagnait chanta ce mot:


-PIE!


Et c'est ainsi que Sasha devint Pie. On était très exactement deux mois après son dixième anniversaire.


La concierge préconisa un placement en pension. La mère accepta, ne pensant qu'à éloigner cette progéniture imbuvable, cet être qui lui échappait, qui n'avait cessé de lui échapper depuis ce monstrueux accouchement.


C'est cinq ans plus tard, durant les vacances d'été, qu'Isabelle vomit en découvrant la chair de sa chair.


Pie était sans vêtement face à un miroir, les yeux dans les yeux avec son reflet. Ses cheveux noirs coupés à ras laissaient voir son crâne, sa bouche était ouverte dans une expression d'hébètement. Sa main gauche caressait l'endroit où aurait dû se trouver son sexe et qu'Isabelle n'avait pas osé regarder à nouveau depuis qu'elle l'avait expulsé de son ventre. La main passait et repassait sur le petit bout de prépus qui n'avait pas grandit depuis 15 ans, et son reflet faisait lentement de même. Il n'y avait rien sur ce corps à la peau pâle, ni hanches, ni poitrine, ni poils, ni musculature, ni carrure. Isabelle n'avait pas supporté la pensée que cette chose était sortie de ses entrailles.


La main toujours entre les jambes, Pie tourna lentement la tête vers sa génitrice. Son regard perplexe, interrogatif, scrutait sa génitrice de la même manière que s'il s'agissait d'une émission télévisée d'un intérêt limité.


Avec distance.


Une étrange fumée noire semblait flotter dans la pièce et alarma Isabelle.


-Tu fumes?


Pie secoua la tête, ses yeux noirs écarquillés.


Isabelle vomit une seconde fois. Puis les mots sortirent de sa bouche sans qu'elle ne puisse ou ne cherche à les retenir:


-Tu n'es plus mon enfant. Ne me regarde plus! Ne me parle plus! Ne sors plus de ta chambre, je ne suis plus ta mère!


C'est comme ça que Pie se retrouva seule. Peu de temps après, nous nous sommes enfin rencontrés.



***



Chapitre 3: Bienvenue en Rêve



Je marche à pas lent le long de l'interminable arcade bleutée dont les parois translucides résonnent de tout côté des échos de l'Univers. Je sens mon être habité par une force, une puissance irrésistible. Je me sens invincible. Impénétrable. Le Monde des Rêves est à moi, mon gigantesque terrain de jeux dans le maëlstrom du tourbillon du Temps. Tous les humains passés, présents et futurs, passés et futurs, futurs présents, tous les présents passés, liés pour l'éternité dans la voûte brumeuse que j'arpente depuis l'aube de tout.


Une ombre blanchâtre se détache des faisceaux lumineux qui sillonnent l'arcade, et vient tournoyer autour de moi un bref instant comme elle semblait se plaire à le faire jadis, avant de monter en chandelle et de disparaître au loin, laissant une traînée cotonneuse dans son sillage. Voilà qu'il quitte le Monde des Rêves pour l'éternité...


Le petit Mattéo qui sautait trop.


-Sasha! Si vous n'êtes pas capable de vous tenir convenablement pendant mes cours, vous êtes priée de sortir!


Que...Qu'est-ce qui...


Et merde!


Je me frotte vigoureusement les paupières en tentant d'ignorer les murmures moqueurs de mes camarades qui me fixent tous débilement d'un air amusé. Un irrésistible baillement s'échappe de mes mâchoires sans que je ne puisse rien faire pour l'arrêter. Apparement, cet acte était l'impertinence de trop pour monsieur Rodrigue dont les yeux me lançent des éclairs tandis qu'il beugle à plein poumon :


-Hors de ma classe, Sasha! Vous continuerez votre petite sieste en salle d'étude!


-Je m'appelle PIE!


L'énervement m'aide à me réveiller. Je ramasse mes affaires et me dirige pâteusement vers la sortie sous les éclats de rire de tous ces imbéciles. L'abruti... J'ai toujours trouvé ridicule la paranoïa de certains profs qui guettent en permanence le moindre signe de rébellion chez leurs élèves. Je ne faisait simplement que dormir! C'est incroyable comme les adultes prennent toujours tout comme de la provocation de la part des adolescents!


Le couloir est désert. Je pose mon sac par terre et m'assoie contre le mur, les yeux clos, tentant de retrouver les sensations et les images de ce rêve dont monsieur Rodrigue vient de m'arracher... C'était un lieu incroyablement vaste, résonnant au moindre de mes pas comme dans une cathédrale, traversé de tout côté par de mystérieux courants d'air invisibles qui semblait me murmurer quelque chose et dont l'écho se répercutait encore et encore contre les parois transparentes en forme d'arcade. Et puis il y avait ce sentiment de confiance, cette impression de puissance qui avait pris possession de moi alors que j'arpentais cette voûte, comme une souveraine dans son royaume. J'avais senti mon esprit habité d'une sérénité sans pareille, d'une certitude inébranlable que le monde tournait comme il le fallait.


Je n'avais encore jamais ressenti cela de toute ma vie...


Le hurlement strident de la sonnerie me fait sursauter violemment, m'arrachant pour la seconde fois en cinq minutes à mes songes. Les raclements typiques des chaises résonnent à travers les murs des salles de classes. Les élèves ne vont pas tarder à jaillir dans le couloir, je ferais mieux de m'y mêler. Je me relève avec peine, empoigne mon sac et plonge dans la marée humaine qui m'entraîne vers une extrémité du couloir. Quel supplice de revenir aussi brutalement parmis les vivants après avoir été aussi bien dans cet étrange lieu bleuté! Si je m'écoutais un peu plus, j'irai m'isoler dans un coin tranquille pour tenter de finir enfin mon somme.


BOUM!


-Aïe! Fais gaffe un peu, pauvre conne!


-Pardon! Fous-moi la paix, j'ai pas fait exprès!


Des mains ont empoigné mes épaules par derrière avant de me pousser, m'envoyant percuter un crétin de grand type de terminale qui me rembarre un coup avant de partir, agaçé. Rouge de honte et de colère, je me retourne le plus vite possible pour identifier l'auteur de cette blague moisie avant qu'il ne se perde dans la foule.


Il est toujours là, derrière moi.


L'exclamation de rage que je m'apprétais à pousser en le voyant se bloque dans ma gorge.


Le visage pâle, les cheveux bruns ras cachés par une capuche, les yeux d'une couleur noirâtre qui leur donne l'air éteint, les mains disparaissant dans les manches trop grandes d'un sweat informe, elle me sourit froidement. Sans joie, sans sympathie. Mais "elle", vraiment? S'agit-il bien d'une fille? N'est-ce pas plutôt un garçon? Impossible de trancher. Impossible de toute façon de se concentrer. Je ne peux que la fixer comme un zombie, comme un fantôme, les pieds plantés au mileu du couloir, gênant le passage, me faisant bousculer de part et d'autres.


Est-ce un hallucination?


Alors, quel effet cela te fait-il, Pie, de te retrouver face à toi-même?


Je ne sais ce qui me retient de hurler.


Je me redresse brusquement, la tête comme écrasée à coup de marteau. Cette sensation...


Partir. Vite.


Cette formidable décharge d'énergie qui venait de me traverser... Est-ce enfin l'heure? Est-ce le temps du nouvel Elu?


La sortie!


Je sens mon esprit se voiler l'espace d'un instant durant lequel il sembla devenir une créature indépendante. Je sens déferler en moi un torrents d'image, de paroles, de sensations qui ne m'appartiennent pas et dont le possesseur n'a aucune idée du destin qui est le sien à partir de maintenant.


-Oh! Pie! PIE! Relève-toi!


Hein...?


Les gens passent. Les gens passent. Un couloir bondé, impossible de passer.


-Allez, essaie de te relever, je t'emmène à l'infirmerie. Tu n'as pas l'air bien aujourd'hui.


Quoi...?


Tu ne peux pas t'enfuir. J'ai appris ton existence; dorénavant je ne te lâcherai plus.


Ma tête... Ma pauvre tête...


Une terrible émotion que je n'avais jamais ressenti auparavant me traversa soudain. Ça ne peut pas s'être réellement passé. L'espace d'un instant, j'ai probablement perdu la raison; j'ai cru...


Non, cela ne pouvait pas être moi-même, cette silhouette aux yeux noirs! C'était impossible...


C'est lui, c'est elle qui ressent cette colère dévastatrice venue de nulle part et déchirant la moindre de ses entrailles. Ce sont ses pensées qui défilent sans cesse dans mon esprit. Ce sont nos yeux qui se toisent froidement avec ce mélange de mépris, de défiance et de...


de...




***



Chapitre 4: Traque et capture



Enfin! Enfin l'occasion de faire s'agiter un peu le monde!


Voilà douze heures que je remonte la piste de l'Elu. Des volutes de brumes noires me guident vers sa trace comme s'il s'agissait d'une vulgaire cible humaine; mais cette fois, quelque chose s'ajoute à ces balises. Une impression, une sensation comme de l'eau, comme des voix que l'on ne pourrait que voir alors même qu'elles sont transparentes. Les murmures du Monde des Rêves accourent vers Pie.


Je traverse les routes de campagne, les villes, les égoûts, les toits des immeubles. Voilà 25 siècles que j'attendais l'occasion de me divertir. Il y a actuellement dans le Monde des Vivants, un humain qui n'en est pas un. Un minuscule échantillon de brume habite son corps et viens enfin de se réveiller. Cette parcelle de rêve peut lui ouvrir les portes des engrenages de tout l'Univers et lui permettre d'entrer en résonnance avec ce qu'un humain ne peut connaître. L'Avant. L'Entre-Deux.


Rien dans mon travail n'est plus intéressant que ces moments de grâce, quand le destin se met en marche et que tout est alors susceptible de changer du tout au tout.


Je cavale, ivre, sur les toits de la ville, mon long manteau noir flottant voluptueusement derrière moi.


J'aperçois un humain sur ma trajectoire. Un ouvrier du bâtiment sans doute, au vu de son casque jaune. Peut-être un train de travailler.


Sans ralentir, j'empoigne mon couteau dans ma poche gauche et sprint de plus belle, les yeux rivés sur mon bonhomme casqué.


Quand je ne suis plus qu'à deux mètres de lui, je bondis dans les airs, atterris sur ses épaules et le fait basculer en arrière de tout mon élan. Sans attendre qu'il soit tombé, mon couteau se plante dans sa nuque.


Schling! Ma cible est morte avant d'avoir touché le sol.


Comme il peut être bon de temps à autres d'effectuer de simples assassinats directs et sans prises de tête! Il m'arrive parfois de l'oublier.


Je continue ma course, sautant de toit en toit. Je n'ai aucun besoin de me reposer. D'ailleurs, je sens que je touche au but. Pie n'attends que moi.


Dans ma vision d'il y a quelques heures, j'ai pu obtenir certaines information sur elle... ou lui?


Pie avait donc originellement été appelée Sasha... Bien sûr, Sasha, comment ne pas s'en souvenir. Je pensais moi aussi, à sa naissance, qu'il s'agissait véritablement d'une petite fille. Son absence de sexe doit être un effet secondaire de la brume noire. Un Elu n'a pas besoin de sexe. Comme le Temps. Comme la Nature. Comme moi.


Pie n'est avant tout qu'un corps.


Durant notre brêve communion tout-à-l'heure, j'ai aussi et surtout pu sentir ce gouffre, cette abîme de vide qui stagnait dans son esprit. Pie a conscience de sa différence, sans avoir néanmoins la possibilité de la comprendre. Et dans tous les esprits de l'Univers, le sien inclus, l'incompréhension mène à la détresse. Et la détresse, pour n'importe quel être vivant, humain comme animal, n'échappe que trop facilement à tout contrôle et peut bien trop rapidement se transformer en diverses émotions bien plus malsaines encore.


Comme c'est exitant d'être l'Assassin décidément!


La brume et les chants s'infiltrent à travers les stores d'une fenêtre d'un immeuble. Probablement la chambrer de Pie. J'espère que je ne vais pas interrompre son sommeil (ai-je précisé que nous sommes présentement en pleine nuit?) mais je pense deviner que le jeune oiseau ne dois pas fermer l'oeil. Sûrement en train de se repasser dans sa tête les fantasmagories de sa journée.


Je me glisse à travers les stores fermés de la même façon que si mon corps n'était lui aussi qu'un grand brouillard.


Je n'ai même pas encore foulé le sol de sa chambre que Pie redresse la tête, en alerte. Je m'avance. Je me poste devant son nez mais son regard passe à travers moi comme à travers de l'eau. Je suis invisible. Mais Pie sent tout de même que je suis là. Et que je l'observe.


Nous avons toute la nuit devant nous pour faire connaissance. Autant donc se mettre à mon aise. Je jette mon manteau noir sur le lit où Pie se tient en position assise, pieds nus, portant encore ses vêtements de la journée. Je m'asseois à ses côtés. Comme j'aime évoluer sans manteau! Les occasions de laisser mon corps nu sont plus rares qu'on ne le pense.


Je laisse la tension ambiante nous piquer une minute, puis j'approche mes lèvres de son visage:


-Salutation, Pie.


Sa respiration est aussi ténue qu'un fil de toile d'araignée mais je sens son pouls s'accélérer. D'un coup, son regard se tourne vers moi. Un regard fixe, un regard planté. Pie me regarde sans bouger. Je lui sais 15 ans mais son aspect androgyne lui donne l'air juvénile d'un enfant. Cependant, aucun enfant dans le Monde des Vivants ne possède des iris aussi sombres et une peau aussi blanche, ainsi que cette expression à la fois sérieuse et tourmentée. Tant de contradictions qui, je l'avoue avec grand plaisir, lui confèrent un charme certain. Je lui parle à nouveau sans empêcher mon sourire de s'agrandir:


-Ne me dis pas que tu attendais ma venue?



***



Ça a parlé. La chose m'a parlé!


Je tente de reprendre mes esprits et rassembler mes idées au plus vite. Je ne dois surtout pas montrer mon trouble. Pas maintenant.


-Oui et non je pense... Qui êtes-vous exactement?


La chose me sourit. Je la sens sourire. C'est comme regarder l'ombre d'une image: on en voit pas grand chose mais on en distingue les formes, certaines nuances, on peut en déduire de nombreuses caractéristiques... La chose qui s'est incrustée dans ma chambre n'a pas de forme humaine, juste une sorte d'aura qui attire l'attention, qui nous fait dire qu'une présence se trouve à proximité. Et puis, il y a une odeur spéciale, à la fois chaude et un peu âcre. Une odeur vieille. On entends ses bruits aussi, des bruits vifs, comme des courants d'airs. Mais aussi de lourds soufflements, des râles. Ainsi, même si elle n'a pas de visage, je devine que la chose exprime en elle un sourire pervers.


-Je suis ton Assassin.


Ces mots n'auraient pas été prononcés d'une façon différente s'ils avaient été "Je suis ton serviteur"


J'avoue, sans en avoir vraiment eu conscience jusqu'à maintenant, j'ai toujours un peu attendu ce moment. Peut-être parce qu'être réellement confrontée au surnaturel me rassurerait et m'aiderait enfin à comprendre ce qui ne tourne pas rond chez moi.


-Qu'est ce qui ne tourne pas rond chez toi selon toi, petit oiseau?


Mon coeur loupe un battement. L'Assassin lit dans mon esprit! J'ignore si cette marque de pouvoir me contrarie ou m'impressionne. Peu importe, contente-toi de répondre!


-J'imagine que vous le savez, sinon vous ne seriez pas là.


Clac! Un souffle me fouette la joue aussi violemment que si ça avait été un martinet. Le côté gauche de mon visage me semble chauffé à blanc. La voix de l'Assassin persifle à mes oreilles:


-Ne vouvoie pas! Je ne suis pas un bête humain! Parle-moi sans t'aplatir!


Voilà autre chose. Cette attaque éclair manque de me faire perdre mes moyens. Je reprend la parole avec un débit de mitraillette, de peur d'être de nouveau interrompue:


-Je ne suis pas comme les autres, Je le sens! Ma mère, mes profs! Je ne vis pas avec les humains! Je vois des choses qu'ils ne voient pas! Je pense à des choses qu'ils n'imaginent pas! Je sais des choses, je sens des choses qui les feraient trembler!


Boum! Une bombe explose dans mon coeur.


Les gonds de la porte se mettent à trembler, ainsi que les battants de l'armoir et l'ampoule accrochée au plafond. La lumière de la pièce s'obscurcie d'un coup; tout devient grisâtre, comme chargé de fumée. Mes oreilles tintent sourdement, la sueur me coule dans le dos. Voilà pourquoi je ne suis pas comme eux. Il y a quelques chose en moi qui m'effraie. Une bombe, une force, une grenade qui pourrait peut-être même tuer quelqu'un, j'en ai la certitude, si je le désirais vraiment. Si l'envie m'en prennait soudain.


De l'air chaud, presque humide, caresse ma joue meurtrie. La Chose est assise tout près de moi, presque collée à mon visage.


-Petite Pie, ton coeur est pénétré par le Monde des Rêves. Ton corps balance entre les vivants et l'infini qui reste. Ton corps n'est pas humain. C'est pourquoi tu n'as pas besoin d'être une femme.


"Tu n'est qu'un corps"


Cette fois, c'est vraiment malaisant. La chose vient clairement de me faire comprendre qu'elle pouvait voir à travers mes vêtements. Mon intimité, merde! Mais j'ai à peine le temps de me renfrogner que l'Assassin apparaît. Tout doucement. D'abord translucide comme un fantôme, son enveloppe corporelle apparaît de plus en plus nettement.


La ressemblance entre nos deux corps me frappe comme un choc éléctrique. Comme le mien, son corps est blanc, asexué, plat, s ans graisse ni musculature, sans poil et sans forme. Comme les miens, ses yeux sont prodigieusement unicolors. Blancs comme la neige. Son visage est maigre et émacié. Ses cheveux gris sont longs, emmêlés et clairsemés. Ormis les yeux, j'ai l'impression de contempler mon image vieillie de mille ans.


Même si je porte toujours mes habits, j'imagine bien que la chose et en train de me visualiser sans. Et que, à travers son regard, je dois être la version enfantine de son propre corps.


Nous restons là un moment, face-à-face, immobiles, une étrange brume noire émanant de nos corps. Même si je tente de ne rien en laisser paraître, l'Assassin doit sûrement sentir que mon excitation est à son comble. Me retenir est trop dur, je ne peux plus me contenir.


Je projette la brume hors de mon corps comme des tentacules. Je la fait s'agrandir, se répendre, puis se plier, se cabrer, je la fais tournoyer, frapper les murs. Mon armoire tremble de plus belle. Mon regard tombe sur un cahier de classe ouvert et posé sur mon bureau. D'enormes gouttes de sueur me coulent dans les yeux tandis que j'élance toute ma force contre ses pages. Une haine féroce me tords les boyaux. Une colère aussi noire que la brume, un désir de goûter à la destruction. Un chaos brut.


Une odeur de brulé atteint mes narines, me ramenant brutalement dans la réalité de ma chambre.


L'Assassin a disparu. La brume noire également. Je vacille dangereusement terassée par cette effroyable dépense d'énergie. Je m'avance en titubant vers mon bureau.


Les pages du cahier sont toutes calcinées.




***


Chapitre 5: Ballet de sang et de métal



Possédée. Quel jeu haletant, vraiment: que va-t-il advenir du morceau de brume noire qui occupe l'âme de Pie, l'empêchant de vivre mais lui ouvrant mes portes? Jusqu'où va donc mener cette incroyable expérience? Qu'en résultera-t-il? Un Elu, ça n'est jamais rien au yeux du Monde des Vivants.


L'ampleur de son pouvoir est impressionnante, même pour un Elu, sans doute à cause du jeune âge auquel ses facultés se sont révélées. Du temps de Socrate, la brume n'est apparue progressivement qu'à l'âge adulte où il était possible de l'exploiter. Mais là, est-ce vraiment Pie qui contrôle la brume ou serait-ce l'inverse? Quoi qu'il en soit, le potentiel de ce phénomène serait capable de changer la face de l'Univers tout entier


Que va-t-il advenir de Pie?


Et moi?


Je recentre avec vigueur mon esprit sur ma prochaine tâche. Pie ou pas, je ne dois en aucune façon me distraire de mon travail.


La lune s'est enfuie du ciel jusqu'à la nuit prochaine. Le pénombre total me substitue allégrement au regard des passants. Précaution cependant peu nécessaire car les passants en question sont tous lovés avec léthargie dans de bêtes voitures lançées à 90km/h et daignent à peine, de temps à autre, jeter un morne regard vers l'obscure monde extérieur. En position accroupie, drapée de mon manteau et enfouie dans l'ombre d'un pont enjambant la route, il est clair que ma silhouette aurait du mal à passer plus inaperçue.


Je profite d'une accalmie dans le trafic puant pour sortir de ma cachette et marcher droit vers le centre de la route. Entièrement de noir, il n'y a personne qui pourrait m'apercevoir, même en m'exposant ainsi.


La prochaine voiture apparaît au loin. Elle arrive à toute allure, grossit de plus en plus vite dans mon champs de vision, le vacarme du moteur tournant à plein régime s'intensifie, la silhouette encore floue de ses passagers se fait de plus en plus nette à mesure qu'elle se rapproche... Mais je discerne déjà clairement le conducteur aux cheveux d'un blond cendré qui se précipite dans ma gueule sans en avoir la moindre conscience. Logique. Après tout, il ne peut plus me ressentir. Il regarde sans voir mon bras se tendre à l'horizontale, la paume de ma main tournée vers lui, braquée contre son existence qui pensait m'avoir échappé.


Cher Rémi...


La voiture vient s'écraser contre mon bras tendu avec la même résistance qu'un biscuit percutant le sol. Ridicule.


Le fracas qui en résulte est cependant conséquent. Les deux roues avant jaillissent du véhicule comme des oiseaux sortant d'une cage, pour atterrir quelques mètres plus loin, toutes les vitres se fracassent, mutilant profondément les pauvres lambeaux de vies humaines coincées dans leurs sièges. La carcasse effectue plusieurs tonneaux avant de s'immobiliser sur le dos. J'ai tué la voiture.


Mais je n'ai le temps d'admirer cette vision qu'un bref instant car mon travail ne fait que commencer.


D'autres légions de voitures arrivent au loin. Sans perdre une seconde de plus, je m'élance à leur rencontre à une vitesse fulgurante, mon beau manteau voletant derrière moi comme une gigantesque aile de chauve-souris, mes cheveux dansant dans le vent, mes pieds touchant à peine le sol. Je cours vers la touche finale. Si le destin de l'Elue est en marche, alors je dois me préparer à libérer la totalité de mon pouvoir. À exploiter l'entièreté de mon potentiel. À assassiner comme jamais auparavant.


Elle va bien voir ce qui l'attends. L'enfant qui ne méritera jamais le nom de femme ou d'homme...


Je vole, je file comme une flèche, comme un prédateur vers sa proie, vers sa cible, mes prochaines cibles qui ne voient devant elles que la monotonie d'un lent trajet en voiture. Le sourire aux lèvres, je percute leur masse avec fracas.


Et soudain, la route elle-même semble projetée dans les airs.


Des fragments de véhicules volent de partout. Des toits, des roues, des portières entières arrachées à leurs carcasses. Je cours de-ci de-là de part et d'autre des corps métalliques et organiques, poussant d'un simple mouvement d'épaules d'immenses camion-citernes comme s'il s'agissait de bouteilles en plastique, écrasant d'un coup de pied les fragiles pneus qui tentent encore de faire s'enfuir leurs propriétaires loin de ce massacre. Car oui, les corps! Tous les êtres meurent avec frénésie dans ce ballet de sang et de métal, je vois la brume noire émaner des cadavres de ferrailles, de l'asphalte brûlante, de partout! Et d'autres voitures arrivent à leurs tour et se déversent en continu face à mon oeuvre. Et les nouvelles viennent s'empaler sur les carcasses encore chaudes des anciennes dans un vacarme macabre.


L'extase est haute, très haute. Je galope, je bondis, je vole entre les âmes et les machines, le corps aussi léger dans l'air qu'un insecte, au milieu de ces géants de plusieurs tonnes qui s'écrasent incessamment et lourdement sur l'asphalte rugueuse, sans pouvoir se relever. Je cris, je beugle de joie, démoniaque.


Mon corps entier transpire de grosses gouttes de sueurs d'une couleur encre. La brume noire émane de moi par volutes, par panaches entières. Ivre de mort, je pense à Pie. Peu importe l'endroit où elle se trouve. Elle saura. Elle saura cette félicité, cette gloire, elle sentira toute l'étendue de mon contrôle sur cette humanité. Elle comprendra que le pouvoir qui sommeille en elle et qui vient du Monde des Rêves peut atteindre des dimensions absolument phénoménale. Monstrueuses. Fantastiques.


Mon regard fixe distraitement mes mains si pâles et pleines de poussières; puis soudain, je me rappelle la présence d'une autre personne dont le teint fût jadis aussi blanc, aussi cadavérique, et qui à présent repose ici, déchiquetée sur cette route ensanglantée.


Je me met à parcourir les décombres d'un pas sûr: je sais où il se trouve. Je le sens.


Le voici, à la place conducteur de la toute première voiture, le visage déchiqueté par les éclats de verres, la main gauche encore crispée sur le volant, une plaie béante au niveau de la poitrine. Sa cage thoracique s'est vraisemblablement fracassée. Malgré sa ceinture de sécurité. Ses cheveux blonds sont poisseux de sang. Le Temps a laissé ses empreintes sur son visage mais je peux tout de même le reconnaître entre mille. Et dire qu'il croyait m'avoir échappé.


Je tire son corps hors de la voiture. Un jeune homme et un petit garçon se tenait à l'arrière, mais ils ne m'intéressent pas. Pas autant. Pas autant que lui, dont le corps m'avait échappée durant tant d'années, plus frustrantes les unes que les autres. Bien sûr, j'ai connu d'innombrables années au cours de mes travaux. Le Temps possède une signification toute particulière pour moi; il n'empêche que cette perte avait été bien dure à tolérer.


Je lorgne ce cadavre avec avidité. Je le touche. D'abord du bout des doigts. Puis plus franchement. Mon nez s'enfouit dans sa joue blessée. C'est si bon de retrouver cette odeur...

Ma main gauche descend le long de son torse, avant de pénétrer dans son pantalon.


Enfin!


Je tombe à genoux tandis que la plus incroyable décharge de plaisir que je n'ai jamais ressenti de toute mon existence me traverse sauvagement. Je hurle. Comme l'animal, comme la bête que je suis.


Regarde bien, petit oiseau...



***



Chapitre 6: Enième défaut de l'humanité



-Vous pouvez retourner les sujets. Vous avez deux heures, bon courage.


Cette phrase n'est même pas encore finie que déjà retentit le bruissement caractéristique des feuilles se retournant à la hâte entre les mains en sueur de mes chers camarades qui n'osent pas perdre une seule seconde dans ce contrôle.


Moi, je préfère attendre quelques instants, le temps d'écouter les exclamations de joie ou de dépit que provoque la découverte du sujet. Je ne comprendrai jamais tout cet angoisse qu'ils peuvent ressentir dans la simple attente d'une chose que l'on ne pourra pas changer et qui a déjà été décidée des semaines, parfois des mois, à l'avance. Quel interêt de prier au dernier moment dans l'espoir de tomber sur la Guerrre d'Algérie plutôt que sur celle de 14-18? Dieu lui-même (en admettant qu'il existe quelque part un Dieu) ne pourrait rien y faire si le sujet est déjà choisi. L'issue est déjà scellée; ou nous réussiront à trouver quoi raconter sur le sujet en question, ou nous sommes déjà condamné à la copie blanche. Aucune raison de se presser dans ce cas.


Je me décide à retourner à mon tour ma copie, déjà blasée de travailler. Une fois qu'on a compris ça, comment porter le moindre interêt à ce contrôle? Qu'il se termine par une victoire ou un échec, il y en aura toujours plein d'autres, des milliers d'autres tout au long de ma vie pour me permettre de virer dans un sens ou un autre.


Fatalisme...


Humains, je vous hais!


Vous serez donc véritablement toujours infichus de rester à votre place! Vous ne vous contentez pas d'expérimenter l'assassinat à ma place, vous osez y prendre un tel plaisir que vous en profitez pour exploiter votre potentiel en matière de torture. La torture! Une autre de vos innombrables tares.


Vous voulez connaître une nouvelles preuve évidente de ma supériorité sur vous? Mon travail sert à apporter la mort et uniquement la mort. Bien sûr, cela peut être douloureux et je ne nie pas que je ne resterai pas impassible devant l'éléctrocution d'une de mes cibles; mais jamais la souffrance ne se suffira à elle-même. Elle n'est qu'un potentiel effet secondaire de mes actes. Mon objectif est systématiquement le trépas pur et simple. Le plus efficacement possible. C'est d'ailleurs là que l'on reconnaît mon art; dans cette perfection, cette précision mortelle.


Tandis que vous, vous êtes à peu près aussi fins et précis que des porcs se roulant dans la boue. Vous ne savez pas, ou si peu, donner la mort proprement. À chaque tentative, vous vous enfoncez dans le sang, dans des amats de chair, de cri, dans une répugnante boucherie qui, parfois même, n'a même pas pour objectif de faire mourir.


En clair, non contents de vouloir prendre la vie à ma place, vous ne savez pas vous y prendre! Vous, la douleur suffit à votre satisfaction. Ceux qui en font les frais ne sont en aucun cas vos cibles mais vos victimes.


L'Assassin, l'unique, ne fait pas de victime. Je ne suis que la main du Destin, j'accomplie ce que tous savent inéluctable. Comment pourraient-ils être des victimes?


Ainsi, le corps entièrement tassé dans un des tiroirs entrouverts du bureau, j'assiste aujourd'hui non pas à la mort d'une cible (auquel cas, je ne ferai pas qu'y assister) mais à l'agonie d'une victime. L'agonie d'Ismaïl, dans ce lieu fétide qu'est le bureau des renseignements de Tchétchénie. Depuis le lever du soleil, le jeune Ismaïl suffoque, sur la pointe des pieds, une corde autour du cou, luttant pour ne pas se pendre lui-même. Ses orteils crient grâçe et ses lèvres commençent à bleuir, mais l'instinct de survie est toujours aux commandes et rien n'aurait pu le faire lâcher prise. Il aurait été prêt à rester ainsi jusqu'à l'évanouissement final mais son bourreau (pardon, son interrogateur) Saïd finit par couper la corde et le laisser choir de tout son long sur le sol maculé de toute la saleté humaine imaginable: sang, urine, eau salée ayant été versée sur des plaies, eau glaçé ayant été jeté sur un quelconque condamné...


Je me redresse si brusquement que mon dos se cogne au dossier de ma chaise dans mon élan. Je passe une main tremblante autour de mon cou. Je ne me souviens plus comment respirer...


L'atmosphère est exceptionellement nauséabonde. Deux hommes du même âge et ayant sans le savoir, fréquenté la même école jadis, l'un à la totale merci du sadisme de l'autre, aléas de l'existence dûes à d'obscures génocides humains qui ne m'intéressent même plus. Par le hasard des choses, Ismaïl est hors-la-loi et Saïd, le bras de la justice. Et pourtant, le bourreau n'est pas un plus mauvais homme que d'autres. Sa sensibilité est même remarquablement forte. Rien ne compte plus dans l'existence de Saïd, que ses proches. En particulier, sa petite fille de 10 mois. Plus tard, quand tous ces fonctionnaires d'Etat seront jugés, la famille de Saïd clamera qu'il n'aurait jamais pu faire de mal ne serait-ce qu'à une mouche. Une pure vérité. Mais même l'intègre père de famille succombe à la faiblesse de ce sadisme, de ce plaisir dans la douleur gratuite enraciné si profondément dans l'essence humaine.


Aucun vivant n'est à l'abri de ses pulsions. Hélas. D'ailleurs, rien ne dit qu'Ismaïl n'aurait pas agit de la même façon en d'autres circonstances. Ce dernier s'est fait attacher les membres à une table de métal. Ses lèvres gerçées font peine à voir. Le regard vitreux d'Ismaïl s'accroche pâteusement au fer rouge qui arrive vers lui mais son état d'extrême faiblesse et son hébètement l'empêche de réagir. C'est sans aucun doute mieux pour lui. Il ne sentira peut-être pas trop...


Un goût de sang envahit ma bouche. Sous l'effet de l'impulsion, mes dents ont tant mordu mes lèvres qu'elles les ont fendues. J'ai le souffle court et je baigne littéralement dans ma sueur. Qu'est ce qui vient de se passer?


En proie à la panique, je me lève brutalement de ma chaise et quitte la salle de classe en trombe, sans prêter attention aux regards ahuris des autres élèves et de mon prof. Une fois dans le dans le couloir, je m'effondre à terre.


Je n'ai jamais rien demandé, putain! Je n'ai jamais voulu ressentir toutes ses choses dégueulasses! Je ne veux pas être ce monstre!


Le sang se répend goutte-à-goutte sur le sol. La douleur est si aigüe pour Ismaïl qu'elle en devient presque lointaine, distante, comme s'il se détachait progressivement de son propre corps.


Et malgré tout cela, il est toujours encore en vie.


Je pense que son compte est bon. Pendant que Saïd part ranger son fer à l'autre bout de la pièce, je projette mon bras vers Ismaïl, l'étendant comme un élastique depuis mon tiroir, et ma paume percute sa poitrine d'un mouvement vif et sec. Juste l'impulsion nécessaire pour faire s'arrêter son coeur.


Il ne s'agit pas d'un meurtre. Le meurtrier (et non l'assassin) demeure Saïd. Ismaïl meurt en victime. Néanmoins, c'est toujours mon privilège que de l'accompagner Après.


Le visage du condamné se raidit et un très fin volute de brume à peine aussi sombre qu'une fumée de cigarette, s'élève hors de sa bouche entrouverte. Le peu de vie qu'il lui restait encore.


Assassin!


C'est mon travail! Je n'éprouverai jamais la moindre pitié pour vous.


Ça n'était qu'une boucherie. C'est si injuste.


Je ne suis pas responsable. Et ça n'est pas mon problème. La faute vous incombe entièrement, humains, de jouir de la douleur d'autrui. La douleur est humaine; la mort, elle, vient du Monde des Rêves.


...


Tu es toi-même humain, Pie. Et si la violence était un gage d'humanité, tu le serais plus que quiconque. N'ai-je pas raison?


Aussitôt, un voile noir s'étend sur mes pensées.


Aussitôt, un voile noir s'étend sur mes pensées.



***



Chapitre 7: Trop faible



Pourquoi t'es partie pourquoi t'es partie gnagnagnagnagni... Mais qu'on me foute un peu la paix, nom de Dieu!


Gabin et Jim causent sur l'herbe à côté de moi. Gabin a l'air en permanence horriblement faible avec sa peau pâle, sa silhouette rachitique, ses tâche de rousseurs et sa coupe au bol. On dirait un bambin laissé par erreur dans le monde des grands. Mais même si la plupart du temps, la moindre de ses paroles m'horripile, je passe toujours la plupart de mon temps avec lui au lycée. Il est chétif et fait pitié mais il est sans doute la seule personne avec qui je n'ai pas peur d'être jugée. Ce qui ne veut pas dire pour autant que je puisse être moi-même avec lui. Et avec Jim, son crampon de toujours. Même si nous sommes théoriquement tous les trois amis, j'ai toujours eu une inavouable jalousie envers leur complicité... Je me demande parfois ce que ça fait de se sentir appréciée.


D'ordinaire, je préfère les laisser papoter de leur côté car leurs bavardages m'intéressent rarement. Cela dit, il n'y a qu'avec eux que je peux parfois parler de certaines choses...


-Dites, vous pensez quoi de la vie après la mort?


Silence. Les deux me dévisagent, pris au dépourvu par ma question. Après un temps de réflexion, Jim prend la parole:


-En fait, techniquement, tout ce qu'on pourrait penser de la mort rentre aussi dans cette catégorie. Je pense qu'on devrait plutôt parler de vie après la vie, vous ne trouvez pas?


Ces simples paroles... Enfin des mots qui m'atteignent, des mots que j'entends. D'ordinaire, chaque phrase me semble un bruit de fond. Mais quand on parle enfin de choses importantes...


Gabin embraye:


-Moi, je pense qu'on pourrait pas la qualifier vraiment de vie. Ou alors... ça serait comme une sorte de vie supérieure...? Vous vous rappelez le cours sur Platon et son mythe de la caverne? Je pense que la vie terrestre est une sorte de caverne où l'on discerne des choses à travers l'obscurité, sans les voir vraiment. Et une fois mort, une fois... dans l'"au-delà", on serait sortis de la caverne et on pourrait contempler le monde tel qu'il est réellement.


Pas bête. J'ai toujours sentie que notre réalité n'était qu'une minuscule poussière de l'Univers. Le truc noir qui me sort de partout et l'autre Assassin doivent venir d'autres parts. D'Après.


Du Monde des Rêves, petit oiseau. Du Monde des Rêves.


Merci bien, ta gueule!


Et pense à Platon. À sa brillante théorie. Pense à qui était son mentor et lui a tout inculqué. Tu n'as donc jamais réalisé que Socrate semblait voir plus loin que les humains? Comme toi?


Socrate...?


Il faut écouter en cours, chère Pie. Prends donc exemple sur ton camarade.


-Hé, Pie! Où tu vas?


-Je... Au toilettes...


Mes jambes se sont mises en marche toutes seules. J'ai besoin de calme pour réfléchir un peu à ce que je pense commencer à comprendre. Je m'éloigne avec soulagement des deux autres qui, comme d'habitude, ne chercheront pas à remettre en question ma conduite.


Un mal pour un bien, j'imagine.


Mais Socrate, Socrate... Est-ce que tu veux dire que lui aussi était harcelé de la sorte à l'intérieur?


Mais allez, répond moi!


D'un coup, comme si elle était restée tapie tout ce temps à attendre son heure, ma colère bondit hors de moi. Mes oreilles tintent et un énorme sentiment de rage destructrice s'empare de moi...


Ma vision s'est rétrécie mais ne m'empêche pas d'apercevoir la pointe de clou qui dépasse du mur devant moi. On dirait presque qu'elle est apparue spécialement pour ce contexte. Ça ne m'étonnerai même pas si ma seule imagination l'avait créée. Ou bien l'autre.


Je suis incapable de contrôler les frissons qui me parcourent. En un instant, tous mes sens se sont focalisés sur cette petite pointe de métal tranchante.


Je n'ai pas le temps de rassembler mes idées que ma main s'est déjà avançée.


Schling. La douleur agit comme une piqure de guèpe. Par surprise et sans ménagement. Mon front dégouline de sueur et je manque de me faire emporter par ma vague d'émotion comme un vulgaire fétu de paille. Néanmoins, ma terrible colère semble retomber peu à peu, comme si cet accès de douleur l'avait absorbée. Le soulagement que je ressens manque de m'abattre. À présent, une longue ligne rouge strille le dos de ma main gauche. J'essuie le sang d'un rapide revers de manche et contemple sans un mot la fine cicatrice qui y apparaît progressivement.


J'ignore pourquoi cette vision me contente. Ou bien en tout cas, je fais semblant d'ignorer. Mais tant de choses bizarres et malsaines s'agitent en moi; mon esprit est sûrement plus souillé que tous ceux des jeunes de mon âge réunis, j'en suis sûre, avec cette violence, ce concentré de perversion qui me vient de je-ne-sais-où. Mes cicatrices sont avant tout internes mais sans doute ai-je besoin de faire concorder mon corps avec, mon corps asexué que personne ne comprend. Pouvoir enfin y laisser une vraie marque de ma personnalité. Pouvoir montrer physiquement les cicatrices fraîches qui existent dans ma tête.


Quelqu'un me tapote l'épaule dans mon dos. Je me retourne en sursaut, et découvre l'étrange double de moi-même qui m'avait poussée dans le couloir la semaine dernière... Toujours parfaitement identique à moi, doté des mêmes vêtements et d'un regard à la fois méprisant et moqueur. Une puanteur abominable m'envahit les narines.


Cet être, je le hais.


C'est ta perception de toi-même, petit oiseau. L'Elu haineux qui sert de réceptacle à la souffrance humaine, à la violence du Monde des Vivants tout entier. Sans compter la mienne. C'est la partie de toi qui t'effraie et te dégoûte tout à la fois. Mais c'est sans doute aussi la partie la plus puissante. La partie de l'Elue.


Mes poings sont crispés. Mes ongles rentrent lancineusement dans ma peau.


Je pousse brutalement mon double en arrière. Ma vision s'obscurcit d'avantage. Son visage semble changer, la tête de l'Assassin, pâle et hilare, semble apparaître à sa place. Je ne sais plus où est mon corps et où est le sien. Jamais je n'avais encore ressenti cela... le mot Haine n'est même plus assez fort... pour décrire l'horreur et la répugnance que cette image m'inspire. Là, à l'instant, rien au monde ne me ferait plus plaisir que de la tuer.


Toute cette brume noire c'est l'expression de ton pouvoir, Pie. Cette force que tu parviens à ressentir, tu dois trouver comment l'exploiter, comment l'utiliser. Quel sera selon toi, le but de l'Elue, l'être qui sait mieux que personnes les vices des humains?


Mes poings, mes pieds, ma tête, mon corps entier se rue vers la créature. La brume se décuple. Mon front percute le sien avec violence et mes bras enserrent son cou. Mais elle me déloge en un instant en me projetant en l'air par une incroyable impulsion. Puis elle m'assène un coup de pied sur le flanc, ce qui m'arrache un cri de douleur et me fait tomber à terre. Pourtant, je suis de nouveau debout quelques secondes plus tard, l'adrénaline anesthésiant provisoirement mes blessures. Je m'élance à nouveau vers la créature, un voile rouge et noir s'agitant devant mes yeux. La rage m'aveugle autant qu'elle guide mes muscles. Je tape, je griffe, je mords, j'étrangle, je ne peux plus m'arrêter. Frapper, frapper, frapper...


Les coups pleuvent et c'est comme si, malgré le noir autour de moi, je pouvais voir son visage se couvrir peu à peu de contusions et sentir sa peau se déchirer sous mes dents et mes ongles. Je sens l'odeur de son sang, elle envahie ma bouche, le craquement de ses os résonnent à mes tympans...


...


Je me réveille des heures plus tard, couchée dans un lit à l'infirmerie. Chaque endroit de mon corps me fait mal. Guidée par le picotement que je ressens aux doigts, je baisse le regard et découvre mes phalanges maculées de sang séché. Un pion du lycée se tient devant mon lit, la mine sévère.


Dans un état encore très second, j'ai du mal à capter ce qu'il clame d'un ton grave. Il est question d'un renvoi de quatre jours, de dégradations des locaux, de sang, de coups...


Je laisse ma tête retomber lourdement sur l'oreiller. Je me laisse dominer par la brume. Quelle sorte d'Elu je pourrai bien devenir dans ces conditions?


***


Pas moins de deux gamins envoyés aux urgences. Et un mur aussi emmietté que s'il avait était frappé au marteau... Jolie performance. Mais aucun contrôle.


Peut-être dois-je commencer à me méfier. Les facultés de l'Elue se sont déclarées bien tôt dans sa vie. Au moins, le cher Socrate avait déjà acquis le recul que lui apportait sa sagesse...


Et puis, force m'est d'avouer que ces sensations sont un bien lourd fardeau à assumer pour une si jeune et faible créature. Comment pourrait-elle en faire réellement bon usage?


Cela dit, il existe bien une voie qu'elle pourrait suivre... Une voie dans laquelle la mort et le mépris envers les humains pourrait constituer ses meilleures armes...



***



Chapitre 8: Dieu



Les yeux fermés, j'essaie de visualiser la ville au Moyen-âge, avec des habitations trois fois moins grandes et quatre fois moins nombreuses. L'église devait paraître alors d'autant plus impressionante, s'élevant jusqu'aux cieux eux-mêmes, en lien direct avec l'Avant et l'Après. Tu m'étonnes que les gens d'autrefois en étaient intimidés. Quand on est plus grand que tout le monde, il est facile d'imposer sa loi. Dieu semble l'avoir bien compris.


...Mais moi, qu'est ce que je suis en train de fabriquer à l'intérieur?


Les murs dégagent une douceâtre odeur de poussière et de renfermé. La lumière filtrant au travers des vitraux colorés tamisent la pièce d'une délicate nuance dorée. Cet endroit n'a pas connu le dehors depuis des siècles. Je comprend mieux pouquoi on l'appelle un sanctuaire. Les parois sont étrangement semblables à celles de la voûte du Monde des Rêves, telles que je m'en souviens dans mes hallucinations; elles résonnent du même écho, du même murmure, accompagné par le chant de l'orgue.


Mais qu'est-ce que je fabrique ici?!


Qui faut-il aller voir maintenant? La statue du Christ? Le curé du confessional? Je décide de tenter cette seconde idée.


Je n'ai jamais pénétré dans une église avant aujourd'hui. Ma mère n'est pas croyante, que ça soit, d'ailleurs, pour la question de Dieu ou pour moi. Et je n'avais jamais eu jusqu'à maintenant, le besoin de m'en remettre à la foi. Du coup, j'ai la désagréable impression d'y être aussi pataux et maladroit qu'un chat tombé dans une mare. Mes pieds traînent avec disgrâce sur les dalles froides. Est-ce réellement ici que j'obtiendrai des réponses?


Je bloque un instant devant le long rideau rouge, hésitant sur la procédure à suivre: peut-être faut-il s'annoncer avant d'entrer, ou bien même attendre un "au suivant"... Tant pis, j'entre malgré tout. Si ça n'est pas correct, il me virera et je n'aurai qu'à revenir plus tard; ou peut-être même tout simplement ne pas revenir.


Je m'agenouille dans le pénombre, aussitôt perturbée par le mur de bois se trouvant à deux centimètres de mon nez. Une voix s'élève, m'arrachant un sursaut:


-Qu'avez-vous à confesser mon enfant?


À confesser? Mais rien! Enfin... rien qui ne soit clairement une faute! Je n'ai encore jamais rien fait de mal. À part peut-être cet emprunt des montres de la concierge quand j'étais enfant, mais j'étais sûrement trop jeune pour qu'un Dieu m'accuse d'avoir péché. Et puis il y a quelques bagarres aussi, quelques marrons que j'ai fait manger à des cons. Même si ça m'étonnerai que le bon Dieu s'en serve comme prétexte pour m'envoyer brûler dans un quelconque Enfer. Mais pour ce qui est des choses sérieuses, est-ce un crime de ne pas être entièrement humain? Je veux dire, si Dieu existe, Il doit bien savoir que je n'y suis pour rien dans toute cette connerie qui me fait haïr les autres. Bon, je sais bien que la colère est censée être un péché capitale. Mais Dieu est miséricordeux, non?


La voix s'élève à nouveau:


-Si vous n'arrivez pas à le formuler, vous pouvez prendre le temps qu'il vous faudra pour y réfléchir, mon enfant. Vous pourrez revenir quand vous le souhaiterais.


Merde, il veut me virer. Tant pis pour les convenances, il faut exprimer maintenant tout ce qui m'occupe l'esprit. Je tente de formuler un début de phrase logique mais quand j'ouvre finalement la bouche, seuls sortent six mots:


-J'ai un assassin dans mon coeur.


Je me mord la langue, exaspérée par ma crétinerie. La voix laisse passer un ange avant de me répondre laconiquement;


-La Folie est malheureusement profondément humaine.


Mais ça n'est pas de la Folie!


Nouveau silence.


Oh merde, est-ce que je viens vraiment de crier ça à la gueule d'un curé...?


Ça n'est pas de la Folie. Pas de la Folie.


Une part de moi est piquée au vif par cette conclusion tranchante mais au fond de moi, je sais qu'il a mis le doigt exactement là où il fallait. Des accès de colère, des voix dans ma tête, des hallucinations. Est-ce que je suis simplement malade ou bien cette folie est-elle apparue avec l'Assassin? À l'instant, j'ai le besoin puéril de me sentir protégée, de me sentir enfin écoutée.


-Le seigneur m'entend-il?


Même si je me demande toujours pourquoi je pense qu'il pourrait m'aider celui-là.


-Y croyez-vous?


-Non.


-Ça ne fait rien. Il vous entendra quans même.


De mieux en mieux. Ce curé est vraiment bizarre. Il n'a pas vraiment l'air surpris ou choqué de ce qu'il se passe dans ma tête. Et s'il connaissait l'Assassin? Ça n'est pas impossible, leurs boulots ont plusieurs points en commun; ou alors peut-être que c'est parce qu'il connait celui qu'on appelle Dieu?


Sans rien rajouter, je m'extirpe du confessional. Je marche à pas lent à travers l'église, contemplant sur mon passages les différentes statues qui me couvent de leur regard de marbre. L'atmosphère qui règne ici est étrange. Malgré mon manque de foi, je ne peux m'empêcher de ressentir un profond sentiment de sécurité dans ce lieu. Comme si l'Assassin et la brume ne pouvaient pas m'y atteindre. Tout en marchant, je songe que j'ai probablement raison: ce sanctuaire est comme le Monde des Rêves, c'est un lieu de passage entre un monde et un autre, entre les vivants et... plus haut. Plus loin.


C'est à ce moment que je prend conscience que les êtres comme l'Assassin ne se désintéressent pas systématiquement de nous: si certains nous méprisent et ne demande qu'à nous voir souffrir, d'autres nous aiment, d'autres tiennent à nous accompagner sur le chemin de notre existence, à nous soutenir jusqu'à ce que notre route croise celle de l'Assassin.


Je m'arrête devant l'immense statue du Christ. De l'opinion général, c'est l'être de cette salle le plus proche du ciel, du Créateur. Je l'observe longtemps. Est-ce que cet homme mort depuis deux mille ans a connu l'Assassin? Quels secrets pourrait-il m'apprendre?


Je jette un rapide coup d'oeil aux alentours: personne ne s'intéresse à moi. Je passe en dessous de la barrière de sécurité, m'avance vers la vieille statue et enlaçe Jésus. On dit que Dieu est Amour; son fils a bien de la chance.


Le froid de la pierre me surprend mais je m'efforce de ne pas relâcher mon étreinte. Quelque part en moi, dans la partie de mon esprit reliée au Monde des Rêves, je tente de percevoir une voix, un signe, un message de ce si célèbre prophète censé appartenir à l'Au-delà ou quelque chose comme ça. Je me concentre plus que je ne l'ai jamais fait dans ma vie, mes bras toujours serrés autour des jambes du mort, j'ouvre tous mes sens au maximum...


Je n'entend rien, ne ressens rien, si ce n'est soudainement un léger courant d'air à la fois frais et réchauffant comme un ruisseau en apesanteur, qui se développe dans mes jambes et remonte doucement le long de mon corps, enveloppant mon coeur, ma tête, mes mains, enveloppant la statue avec moi, et s'élevant encore plus haut, encore plus loin que la vieille église. Je la sens glisser dans l'espace et s'évanouir petit-à-petit dans l'atmosphère, jusqu'à disparaître totalement.


À présent, les jambes de pierres sont tièdes sous mes mains. Je me décolle délicatement de la statue, l'esprit étourdit par cette vague indescriptible qui vient de me transpercer. Je fixe un temps le visage béat du Christ: et si c'était lui? Ou du moins, quelque chose d'Au-dessus?...


De retour chez moi, je ne cesse de cogiter, l'esprit trop excité pour songer à me reposer. Les forces des créatures comme l'Assassin s'étaient à nouveau manifestées; cette fois, à travers Dieu. Il existe une logique, un lien entre tous ces êtres, un engrenage subtil qui dirige ces situations, c'est certain! Quel est mon lien avec cet univers? Pourquoi ai-je un Assassin dans mon coeur? Tout est lié, il n'y a plus de doute possible! Je dois comprendre! Je dois découvrir quel destin me reservent ces pouvoir.


Plus d'hésitation, je dois pénétrer dans le Monde des Rêves.



***



Chapitre 9: L'ascension



Avant de m'occuper de l'enfant, chargons-nous d'abord de sa mère.


La tâche sera rudement facile, ma cible est vissée à son siège de bureau, le regard plongé dans l'écran de son ordinateur; elle ne s'apercevrait même pas de ma présence si je sonnai à la porte. Un magnifique exemple de l'aveuglement humain.


J'ai un mépris naturel plus ou moins poussé envers les vivants (à juste titre, cela va de soi) mais Isabelle fait néanmoins partie d'une catégorie supérieure de créatures méprisables. Je ne vois clairement pas quel aura été son but dans la vie; elle-même ne semble pas le savoir, ni même s'en soucier. L'Amour, cette sensation exclusive aux humains, semble avoir délaissé son coeur. Elle n'en a jamais vraiment reçu ni jamais vraiment donné. Elle est sèche.


Une âme accrochée à Internet comme une tique à un morceau de peau.


Je sors de ma poche un minuscule automate en forme de guèpe fabriqué par mes soins. Aussi vrai que nature, impossible de faire la différence avec un insecte authentique. Je caresse ses petites ailes à sept reprises et l'engin s'envole gracieusement vers sa proie dans un léger bourdonnement.


Épiant la scène derrière la porte, je laisse un peu tournoyer l'appareil autour d'Isabelle: je ne vois pas ce qui pourrait me priver de jouer d'innocents petits tours à mes cibles avant de passer à l'action. Cette dernière tente de chasser ma guèpe d'un geste agaçé de la main, tout en jurant avec force contre les nuisibles de ce genre qui envahissent sa maison.


Nuisibles. Quelle ironie venant de sa part! Et elle ne se rendra même pas compte de sa sottise!


Bien, cessons de tourner autour du pot. Ma guèpe mécanique fonce droit sur son cou et son dard empoisonné s'y enfonce.


Cela ne dure que le temps d'un clignement d'yeux, juste le temps nécessaire pour que mon poison se répende dans sa jugulaire et pénètre dans son système sanguin. Maintenant, elle est fichue. Elle mourra d'ici deux semaines. Et sa seule réaction est de s'énerver d'avantage tout en frottant vigoureusement de sa paume grasse, l'endroit de l'impact de la piqûre. La pauvre mégère n'a aucune idée de ce qui la guette. Elle est à mille kilomètres d'imaginer la crise cardiaque qui l'attends dans quinze jours. Cette perspective fait crépiter mon ventre.


J'ai déjà hâte de la retrouver.


Mais passons maintenant au plus important. Je laisse Isabelle en compagnie de ses grossièretées et me dirige sans bruit vers la chambre de Pie, qui, loin de se douter du triste sort de sa génitrice, se tient couchée sur son lit, la tête se vidant peu à peu, tentant de relâcher le moindre de ses muscles.


S'apercevra-t-elle seulement de la mort d'Isabelle quand le moment viendra? Ces deux humains pourtant liés par le sang ne supportent même pas la seule vision de l'autre.


Mais actuellement, l'Elue ne semble pas disposée à s'apercevoir de quoi que se soit se passant au sein du Monde des Vivants. Bien sûr, je sais parfaitement ce qu'elle essaye de faire. Les yeux fermés, le corps lâché, tentant de se libérer de son flot de pensées, de la brume noire, tentant de s'élever hors de son enveloppe charnelle... Je ne m'y tromperai pas:


Pie tente d'accéder au Monde des Rêves.


Je peux déjà sentir son esprit glisser de son corps comme un léger ruisseau, à mesure que mon cher oisillon se détache de sa réalité. Ces efforts sont exceptionels pour un simple humain, je ne peux que le constater. Néanmoins, sans mon aide, je doute qu'elle parvienne à son objectif.


Sans un bruit, je m'installe à califourchon sur son torse plat et saisi délicatement ses bras. Lentement, je tente de mêler mon esprit au sien, de nous hisser vers mon royaume avec la même facilité que si j'y hissais son corps.


Jamais auparavant je n'avais emmené un Elu au-delà du Monde des Vivants. Mais la condition mentale de Pie est particulière, sans doute cela lui sera bénéfique de découvrir d'autres particules de l'Univers.


Je suis l'Assassin. Je dois l'accompagner.


Nous nous envolons littéralement, de plus en plus loin de la demeure grisâtre d'Isabelle, de plus en plus loin de la petite chambre de Pie. Son corps se fait de plus en plus translucide sous mes doigts, bien qu'elle semble toujours en transe, évanouie par la dépense d'énergie qu'elle a dû fournir.


D'ailleurs, la finesse de ses membre a failli me surprendre. En tenant ses bras entre mes doigts, j'ai pu sentir qu'ils n'étaient composés que d'os et de faibles ligaments musculaires. Mais bien qu'il aie toujours été maigre, son aspect , je le sais, n'a pas toujours été aussi famélique. Sans doute est-ce une conséquence de cette brume encore incontrôlable: son corps ne sait plus où se trouver entre le monde des humains et celui des rêves.


Ce balancement incessant est peut-être littéralement en train de la dévorer.


-Un oiseau qui peut voler, dans tous les sens du terme. J'ai plutôt bien trouvé mon nom, pas vrai?


Et un beau plumage noire et blanc. Pour avoir un peu de blanc quelque part dans ma vie.


Pie a ouvert ses yeux d'encre et contemple le déferlement d'ondes noires et blanches qui fusent de tout côté devant nous. Peut-être que ces couleurs lui rappellent le plumage du volatile dont elle a volé le nom.


La voûte transparente s'étend maintenant devant nous. Tout autour, les habituels murmures viennent accueillir notre arrivée. Un flot de puissance s'insinue en moi. Je m'élance dans l'espace infini qui constitue mon royaume, l'esprit déjà embrumé par les âmes que je sens me frôler de part en part tandis qu'elles vont et viennent, apparaissant soudainement, tournoyant dans le vide bleuté et disparaissant je-ne-sais-où.


Quel lieu grisant... Je me retourne vers Pie, saluant la présence de l'Elue dans les mondes incorporels auquels elle appartient en partie. Cette dernière inspire et expire lentement, souhaitant sans doute se gorger les poumons de cet oxygène qui n'existe pas, de ce non-air.


Plus loin...


Puis je sens à nouveau son esprit tenter de s'élever. Non, plutôt de s'éparpiller. Au lieu de se diriger vers le haut, je le sens tenter de s'étendre dans toutes les directions à la fois.


Plus loin!


Le Monde des Rêves ne lui suffit donc pas? Souhaite-tu vraiment voyager plus profondément encore dans les rouages de l'Univers?


Tu ne comprends rien. Il me faut une vue d'ensemble. Si je veux comprendre ce que cela signifie, il me faut le plus grand recul possible. Et je dois y parvenir seule. Laisse-moi.


Je laisse éclater la brume à l'intérieur de moi, tout en prenant soin de ne pas me laisser envahir par une quelconque pensée parasite. De cette façon et pour la première fois de ma vie, j'évite à ma rage de se réveiller. Mon corps semble fondre tandis qu'un flot de sensations nouvelles m'assaille de toute part. Le moindre de mes membres est engourdie. Je perd le contrôle de mon cerveau et alors, se mettent à défiler dans ma tête des couleurs et images inédites, venant des quatre coins de l'Univers.


Je remonte à travers les siècles, les états de la Terres, le long de tout l'engrenage du Temps. Tous les âges de la Foi, de Dieu, de l'Assassin. Je retrouve la naissance de cette essence perdue depuis toujours, le véritable cadavre de l'oiseau se trouvant dans la boîte de Pandorre. Je me remémore les origines de tout...





Jusqu'à finir devant le Temps lui-même.





...



***



Chapitre 10: Daïmon de Socrate et Détresse d'Emilie



-Emilie?


-Oh, encore toi...


Eh oui, encore moi. J'ouvre la porte et m'avance vers ce jeune brin de femme de 13 ans qui ne lève pas une seconde les yeux vers moi à mon arrivée, trop absorbée dans le jeu vidéo auquel elle joue sur sa tablette. Dédaignant la petite chaise, Emilie est assise nonchalament sur la table, le dos contre le mur.


Une bague noire rutile à sa main gauche.


Je m'asseoie sans un mot à ses côtés, tentant de montrer de l'intérêt pour le champ de bataille virtuel qu'Emilie mène avec fierté sur son écran. Mais je prend rapidement conscience que je la déconcentre, et elle finit par éteindre l'appareil en soupirant, agaçée. Cette attitude enfantine m'amuse:


-Pourquoi t'arrêtes-tu? Cela ne te plaîs pas de prendre la vie de milliers d'humains fictifs dans ce jeu?


-Si. Moi aussi je suis un Assassin.


-Et dans ta vraie vie, tu pourrais tuer quelqu'un également?


-Bien sûr que non, je ne vais pas tuer pour de vrai.


Son esprit est agréablement éveillé. Ma jeune cible possède la vivacité propre à son âge et à son innocence. Elle refuse encore de me montrer qu'elle a peur de moi.


Emilie se lève et va regarder le monde extérieur à travers sa fenêtre, peut-être pour se donner une contenance. Tout en l'obervant, je ne peux pas m'empêcher de trouver tous ses gestes particulièrement lents. Cela fait des jours qu'elle est enfermée ici. Elle ne sait plus comment se dépenser, comment rester en forme. C'est la première étape.


Comment vit-elle la situation? Je décide de l'interroger:


-L'infirmière est déjà passée aujourd'hui?


Elle secoue la tête, maussade: "Je crois qu'ils vont finir par m'oublier."


-Allons, tu n'est pas encore morte (A cette idée, je ne peux réprimer un fin sourire), ton sort repose toujours sur mes épaules. Et un peu sur les leurs.


-Super...


Je devine alors sa culpabilité. Elle se sent atrocement coupable d'inquiéter autant ses proches et les médecins, elle craint de finir par leur causer le pire des chagrin dans peu de temps. Et à mesure que ce sentiment la ronge de l'intérieur, la brume noire s'échappant de la bague s'épaissie de plus belle. L'atmosphère autour de l'adolescente est lourde et pesante. Emilie suffoque toute la journée sans interruption.


Socrate était considéré par la pythie comme l'homme le plus savant et sage d'Athène, bien que l'intéressé n'était que moyennement d'accord. Précurseur de la philosophie dans l'histoire humaine, le vieil homme passait ses journées au milieu de l'agora à interpeller les passants en leur posant des questions existentielles aux allures tellement simples que les gens, déstabilisés, se rendaient compte qu'ils n'avaient jamais pris le temps d'y réfléchir et étaient donc incapables de formuler ne serait-ce qu'une ébauche de réponse. Poser des questions d'apparence sans queues ni têtes, remettre en cause des idées considérées comme évidentes, était le moyen qu'avait trouvé Socrate pour amener les gens vers la sagesse, ou, plus métaphoriquement, à "faire accoucher les âmes" (technique nommée maïeutique). Socrate se disait souvent être un taon dont le but était d'asticoter sans fin les bêtes humaines qu'étaient pour lui les citoyens d'Athène.


Tiens, c'était un taon lui? Un taon, puis une pie... Marrant.



-La vraie vie me manque.


-Qu'appelles-tu la vraie vie?


-Mais la vie! La vraie vie quoi! s'écrie Emilie, se laissant dominer par sa détresse. Ça fait des jours que je suis coincée ici. Marcher me manque, manger des pizzas avec mon père me manque, le vent, la pluie, le soleil, les oiseaux, les bruits des voitures, même l'école me manque! C'est dire! Je donnerai tout pour entendre à nouveau au moins une fois la voix de ma prof de français! Et aussi pour avoir enfin droit à un vrai cours de sport et pouvoir courir, sauter, crier, entendre le sifflet de l'entraîneur!


Les joues tirées de ma cible rosissent délicatement, comme si elle venait véritablement de se dépenser. Puis ses lèvres commençent à trembler et des larmes viennent briller dans ses yeux. Des larmes de peur. Exquises. Emilie ne parvient plus à maintenir une assurance de facade devant moi, devant l'incertitude de son destin. Elle étouffe un sanglot dans ses mains, ses longs cheveux bouclés retombant devant elle.


À présent, dans sa vie, je suis son tout dernier soutient restant. C'est pourquoi je passe mon bras blanc autour de ses petites épaules et l'attire contre moi. Malgré le dégoût et la peur qu'elle doit éprouver pour ma personne, elle ne peut s'empêcher d'avoir effroyablement besoin de moi. Sans doute un genre de syndrome de Stockholm, comme disent les humains.


Tandis qu'Emilie assèche ses larmes en tremblant contre mon grand manteau, j'observe à la dérobée ses formes naissantes. Malgré sa petite taille et son jeune âge, on peut déjà lui voir un mignon début de poitrine et de jolies hanches. 13 ans. Qui peut maintenant dire les courbes qu'elle aurait arboré si son destin avait été autre...


Socrate prétendait être guidé dans chaque instant de sa vie par une mystérieuse voix intérieure venant d'une sagesse supérieure. Le fameux "Daïmon" de Socrate. On raconte même que Socrate n'aurait pas tenté de sauver sa peau lors du procès qui entraîna son exécution car cette voix lui servant de guide morale le lui avait ordonné.


Attends-tu donc de moi que je t'obéisse aveuglement moi aussi jusqu'à la mort, Assassin?


Mon temps est précieux, je ne peux plus m'attarder. Je repousse délicatement la gamine, toujours baignée de brume noire, et me dirige vers la porte.


Au moment de partir, je me retourne une derrière fois pour saluer Emilie. Elle gie sur son lit, le teint pâle, les bras troués de perfusions, un immense masque lui couvrant la moitié du visage. À côté d'elle, le moniteur cardiaque lance inlassablement de mornes "biip!" rapprochés.


Une larme est encore accrochée à l'un des cils de ses paupières fermées. Et à sa main gauche en partie cachée par les perfusions, scintille toujours plus que jamais ma belle bague d'onyx.


Je reviens m'occuper de toi aussi vite que je le peux, Emilie.



***



Chapitre 11: Les Destins



-Ta vie ne t'appartient pas! Tu n'as pas besoin de connaître les joies et les peines d'un véritable humain, cela ne te concerne pas. Je sais combien il est frustrant de ne rien connaître de l'Amour mais l'Univers est remplis de bien d'autres forces toutes aussi enivrantes!


-Je n'ai jamais voulu de ces pouvoirs, je n'ai jamais demandé d'être différente.


-On ne choisi pas son Destin.


-...


-Qu'as-tu vu pendant ton ascension?


-Ah! Tu crèves d'envie de savoir ce que j'ai découvert, hein? Pour une fois, tu n'as pas pu me suivre.


-Je dois veiller sur toi, je dois guider l'Elue. Ma brume noire a élu domicile en toi, je dois donc t'accorder autant d'attention qu'à moi-même. Nous sommes trop semblables pour ne pas être indéféctiblement liés.


-Je ne veux pas de ton lien!


-Tu n'as pas le choix!


-...


-... Tu es allée jusqu'au début des choses, hein? Tu as remonté le cours entier du Temps?


-Oui. J'ai tout vu. Même des choses que toi tu ignores.


-Et tu ne veux pas me les décrire?


-Bah! Peu importe si je t'en parle. Eh bien... J'ai pu entendre les murmures.


-Ceux du Monde des Rêves.


-Ouais, je suis sûr que tu ne les loupes pas toi non plus, mais que tu n'y fais plus attention depuis une éternité, ta mégalomanie t'enivre trop.


-Le Monde des Rêves est mon domaine.


-Tu l'arpentes juste! Il ne t'appartient pas!


-Si tu le dis.


-...Ces sons, ces voix... Elles m'appelaient.


-Elles te parlaient?


-Elles me racontaient l'existence. Comme ça, sur la voûte. Sans même utiliser des mots. Elles m'ont parlé de tout ce qui nous avait précédé. J'ai la quasi-certitude que toi, tu n'as jamais bénéficié de ce savoir, tu n'as jamais dû vouloir écouter les voix qui traversent ton "domaine". Et tu oses t'en proclamer monarque... Tu ne vois même pas toute la puissance qu'il recèle!


-Contrôle tes nerfs, j'arpente l'Univers depuis la nuit des temps. J'y ai plus appris que tu ne peux l'imaginer.


-Depuis la nuit des temps, vraiment? Ton boulot est lié aux humains. Par logique, tu as dû apparaître en même temps qu'eux.


-Tais-toi. Et continue ce que tu disais de ces voix.


-Ces voix... Il faut les avoir entendu, Assassin. Sans doutes certaines étaient tes anciennes cibles, des âmes en chemin vers une sorte d'Au-delà. Mais d'autres semblaient venir des créatures d'Avant les humains. Ce sont elles qui m'ont appelée à aller plus loin encore.


-Et pourquoi cette envie de les écouter? Ne cherchais-tu qu'à m'échapper un court instant?


-Je devais prendre du recul.


-Sur ta vie?


-Un peu sur ma vie. Et sur toi.


-Tu as médité sur tes pouvoirs?


-Oui. J'ai la haine contre les autres, j'ai un corps tout blanc et de plus en plus maigre j'ai l'impression...


-Parce qu'il commence à rejoindre le Monde des Rêves, là où est peut-être ta place en tant qu'Elue.


-j'ai un corps conçu sur le même modèle que le tien, je peux voir tes pensées et te transmettre les miennes, je sais utiliser la brume pour... Pour casser, pour brûler des choses... Pour me défendre... mais surtout pour attaquer.


-En définitive?


-En définitive...


-Tu es comme moi, Pie. Tu es l'Assassin humain.


-L'Assassin humain.


-Je suis sûr que tu peux voir toutes les opportunités que cela peut t'apporter. Tu peux devenir ma compagne dans mes assassinats, Pie. Tu peux arpenter le Monde des Rêves pour les millénaires à venir, avec ces voix qui te fascinent tant. Ensemble, nous pourrions métamorphoser le concept de mort.


-Je ne veux pas tuer.


-Et si tu étais née pour ça?


-Jamais. Et ce n'est pas le meurtre qui me rapprochera des voix.


-Assassiner est un privilège. Tu as le privilège de t'arracher à toute cette fange d'humanité. Tu peux valoir bien plus que tous ces insectes.


-C'est seulement ce que tu penses! Tu ne peux voir les humains que comme de la vermine!


-Ce n'est donc pas ton cas?


-Non.


-Sais-tu quelle autre force avais-je toujours, jusqu'à présent, considéré comme l'Assassin humain? L'Amour! Les engrenages du Destin sont parfois bien amusants, n'est-ce pas?


-La ferme! Tu sais, quand toute l'immensité de l'Univers m'est apparue, j'ai réalisé beaucoup de choses. Et j'ai enfin vu clair dans ton jeu. Tu ne gouvernes rien, tu n'es toi aussi qu'un microbe dans ces confins. Tu te dis un être sacré mais tu n'es qu'une minable bête sauvage livrée à ses pulsions, qui se fait croire que son contrôle sur le monde des Vivants est total alors que ton travail n'est rien dans la foison des mouvements qui tourbillonent autour de nous. Tu es peut-être indispensable mais tu es vulnérable.


-...Penses-tu que je l'ignorais, jeune présomptueuse?


-Tais-toi! Tu méprises les humains pour leur peur, tu penses les posséder, mais tu oublies que ton existence dépend entièrement d'eux. Tu t'amuses à prendre leur vie en sachant pertinemment au fond de toi que si tous ils mourraient, tu n'aurais plus de sens. La vérité, c'est que tu as peur de nous. Et cette peur, tu la caches derrière ton mépris et ta haine. Tu veux oublier que, parce que nous sommes mortels et qu'un jour ou l'autre nous disparaîtrons, tu disparaîtra aussi car ton destin, ton travail, ta quête entière repose sur nous. Tu as peur de la mort autant que nous! Nous sommes tous liés, toi, moi et tous les humains du monde des Vivants. Tu nous tue à petit feu mais au fond, nous t'entraînerons dans la tombe avec nous. Personne n'en réchappera, il n'y aura pas de vainqueur. Voilà pourquoi tu ne nous domineras jamais entièrement. Car ceux qui savent, ceux qui ont compris, jamais plus tu ne les feras frémir. Et le jour où tu viendras me chercher, vrai, je n'aurais pas peur le moins du monde, Assassin. Même, je te rierai au nez. Car à chaque fois que tu tue l'un de nous, tu te rapproches un peu plus de ta propre mort.



***




Chapitre 12: Le pigeon



Qu'est-ce que je vais faire alors?


Les autres continuent de blablater stupidement, sans se rendre compte de mon trouble.



-Montre-lui la photo d'hier! T'as tellement une gueule de pingouin dessus!-Sérieux, nan! Il va me la ressortir à mon anniv' sinon!- Et vous êtes au courant pour le contrôle de demain en anglais?- Mais la prof nous l'a même pas dit la dernière fois!- Faut que je parte dans une heure, on a le temps de passer à Subway avant?- C'est nul, j'ai zappé ma carte étudiant pour la réduc'!- Pas grave, ça coûte que 3 euros les deux cookies.



Personne ne se rend jamais compte de mes troubles.


Et tous ces gros pigeons qui viennent bouffer les restes de chips tombés à nos pieds sans rien comprendre. Comment l'Univers peut-il héberger des êtres aussi vides... Pourtant, parfois j'aimerai faire partie du règne animal. Me libérer de tous ces maux humains, de tous ces enjeux, de cette folie qui semble être une immense mer en furie qui me ballote en tout sens sans cesse, moi, la pauvre bouteille jetée à l'eau. Plus que tout au monde, j'aimerai parvenir à oublier. À zapper ce destin qui m'oblige à devenir prédateur pour m'empêcher d'être une proie. Pouvoir n'être qu'un animal qui ne fait qu'exister...

Pie


Assassin.


Je me suis rarement sentie aussi loin, aussi détachée de mes amis. Mon corps est plein de brume, mon sang est noir, ma peau est blanche et pâle et fine et tirée et blanche. Et pourtant, personne ne se rend compte que je suis maintenant l'Assassin. Personne n'a jamais constaté que la majorité de ma chair était déjà dans le Monde des Rêves. Personne ne se rend compte que je ne suis pas en vie. Je pourrai dire que je ne le suis plus, mais j'ai perdu depuis déjà un certain temps la certitude de l'avoir jamais été un jour.


Mes amis continuent leurs rires et moi je m'interroge. Pourquoi moi? Pourquoi, parmis toutes les âmes du Monde des Vivants, suis-je celle dont le destin est de ressentir une telle haine inexplicable? Qu'est-ce qui me pousse comme ça à rechercher le mal?


Trop d'images. Trop d'images de l'Assassin depuis ma naissance. Trop de dégoût et de mauvais plaisir cumulés. Je trempais mes mains dans le pantalon des petits quand j'étais à l'école et ça n'était pas bien. Je n'aurais pas dû voler les montres de la concierge. Quand j'ai eu 14 ans, j'ai embrassé sur les lèvres un de mes professeurs. Il est mort, maintenant. Et je grimpais pieds nus aux arbres, je caressais l'écorce, la mousse, je me collais au tronc.


Il y a deux mois, je le sais, l'Assassin a vu quelqu'un se faire torturer. J'ai cauchemardé très longtemps du visage brisé de cet homme. Ses lèvres avaient été brulées. Il souffrait. Il pleurait et il est mort. C'est encore l'Assassin. Encore une fois.


Comment est-ce possible que jamais personne ne se soit inquiété?


Je regarde le pigeon qui gigote à mes pieds. Je l'imagine comme un humain à mon échelle, l'échelle de l'Assassin miniature. Il vit sans vraiment s'éveiller, sans jamais vraiment naître, et il mourra dans l'indifférence totale.


Il est si faible.


Quand j'avais 9 ans, la mère de ma mère est morte. Une maladie cardiaque. Je crois. Je ne sais plus très bien. C'était ma première mort, la première disparition de ma vie. Et je savais que j'aurais dû éprouver de la détresse, de la peur et du chagrin... Mais rien. J'ai réalisé très très vite que la mort de ma grand-mère me laissait de marbre. Elle m'avait donné son amour, sûrement plus même que sa propre fille. L'avais-je aimé aussi? J'en avais pourtant la certitude.


Et au bout du compte, je ne lève pas un sourcil à sa mort, je ne verse pas une larme. Une coquille vide. J'étais incapable d'aimer et c'est cette réalité, ce constat pendant l'enterrement qui m'a fait pleurer pour la première fois. Des larmes de dégoût de moi-même. Et tout le monde m'a tenu les mains comme le pauvre petit enfant triste qui perdait sa grand-mère adorée.


Alors que j'étais qu'un Assassin vide de tout amour. Même pas un humain, à peine une bête. Dans mon esprit, c'était presque moi qui l'avait fait mourir.


Comme ses plumes sont rugueuses. Moi qui les pensais douces et fragiles. Son petit poitrail sale est tout chaud. On sent encore, juste en dessous, son petit coeur de pigeon qui bat.


C'est tellement injuste! Pourquoi ai-je à la fois le besoin irrépréssible de goûter à l'Amour tout en gardant l'âme aussi sèche et vide!


Je sens mon corps déborder de répugnance pour cette misérable existence à ma totale merci.


Assassin. Assassin. Assassin.


-PIE! Arrête! Qu'est-ce que tu fais?!


Le pigeon est entre mes mains, tout tordu. Il a du sang. Sur le bec.


J'ai tué le pigeon! J'ai tué le pigeon? J'ai tué le pigeon.


J'ai Tué le Pigeon...


Ces mots tournent si vite dans mon crâne qu'ils en perdent leurs sens. Jétuélepijon.


Les autres, les gens, me regardent avec effroi, avec peur, comme ils regarderaient un assassin. Et moi, je reste là, sans réaction, sans expression, le pigeon toujours entre mes doigts. Le sang tache mes paumes pâles.


Qu'est-ce qu'il vient de se passer? Je l'ai à peine effleuré. Et ça a suffit...


Les regards de peur se transforment doucement en regards d'hostilité. Je me sens en danger. Mais quoi! Le pigeon est mort! Et alors! Vous mourrez, ils mourront tous!


Je panique à une vitesse si vertigineuse que je me sens chanceler. J'ai pris une vie.



PIIIIIIIIIEE






L'Assassin.


Je dois partir.






...





Je dois disparaître!




***




Chapitre 13: L'Elue



23h.


Le port est désert. Pourtant, j'ai rarement ressenti une telle concentration de brume noire dans un seul endroit. L'air est suffocant, la nuit est totale, et l'atmosphère chargée anticipe l'arrivée de quelque chose de terrible.


Le quai est plongé dans un pénombre impressionant, si bien que personne ne me voit rôder autour de l'eau. J'attend patiemment, je guette ce qui va se produire d'une seconde à l'autre. Et même si rien n'indique ce qui va réellement se produire, j'ai le pressentiment que Pie n'y est pas étrangère. En tuant le pigeon, le point de non-retour a été atteint. Pie est un Assassin, le destin de l'Elue est en marche plus que jamais.


Une ombre apparaît soudain le long du quai. C'est elle! Mais loin d'aller à ma rencontre, la frêle silhouette de mon petit oiseau s'élance à toute vitesse vers le bord l'eau, accélérant de plus en plus à mesure qu'elle se rapproche du canal, comme si elle craignait que son instinct la trahisse et la fasse s'arrêter avant terme.


Mais Pie est plus déterminée que jamais, bien loin d'être soumise à son seul instinct humain. Elle continue sa course effrénée et je l'observe sans un bruit se jeter férocement dans l'eau.


Quelque chose se glaçe en moi. Je prend conscience de ce qu'elle compte faire. Et je n'ai pas le pouvoir de la ramener à terre.


Incapable de détourner le regard, je la fixe en train de nager droit devant elle, de plus en plus loin, sans s'arrêter une seule fois.


Si je m'arrête, je ne repartirai pas. Je ne dois surtout pas m'arrêter. Ignorer l'instinct de survie, m'en défaire au plus vite... Ne pense plus, ne pense plus... Reste concentrée sur ta nage et uniquement sur ta nage...


Arrête! Qu'essaies-tu encore de fuir? Tu est l'Elue, tu es un Assassin, tu n'as pas le droit de mourir!


Mais mes mots ne lui parviennent plus. Dans sa rage, son désespoir et sa détermination, son cerveau a déjà coulé, ne lui fournissant plus que les informations permettant à ses muscles de continuer de remuer.


Est-ce donc ainsi que va s'accomplir ce fabuleux Destin? Était-elle donc réellement inadaptée au Monde des Vivants?


Simplement car elle n'y connaissait pas l'Amour?


Le reflexe de rebrousser chemin commence à s'insinuer en elle. Mais elle le repousse le plus loin possible dans son esprit. Le monde est sale. Le monde est détruit. Et pour elle, j'en suis l'unique responsable. Tout est corrompu par ma faute, c'est ce que tu penses? Tu penses que tout aurait pu être différent si tu étais née ailleurs? Si tu étais née d'une autre femme? Tu crois que cela t'aurait soustraite à moi?


Pauvre Pie. Crois-tu donc encore au salut de cette damnée humanité?


Mais elle continue sa nage. Elle se trouve déjà à un demi-kilomètre de la côte et l'épuisement commence à pointer son nez. Mais elle avance toujours inlassablement, l'eau alourdissant ses vêtements et l'obligeant à garder la moitié de sa tête immergé.


Je vais me noyer. Je vais me noyer.


À l'aide.


Mais personne ne peut mourir sans bague! Sans mon consentement! L'instinct de survie va certainement revenir à la charge; ou bien alors, la brume dormant en elle est-elle suffisament forte pour faire office de bague?


La panique la gagne. Son cerveau prend l'eau et lui crie désespérément de se sortir de là, mais ses membres refusent de cesser leurs mouvement.


Finalement, ça avait raison. Je ne suis qu'un corps, je ne peux compter que sur mon corps.


Je me noie.


J'ai pris le corps léger d'une mouette pour suivre le chemin de Pie. Je tournoie autour d'elle tandis qu'elle se débat dans le canal comme un jeune chiot. Elle avance de plus en plus lentement. Elle peine à rester à la surface avec ses vêtements alourdis. Aucun témoin n'est là pour assister au drame. Pie va mourir comme elle a vécu. Sans personne, ormis moi, pour l'accompagner.


Incapable de rester une seconde de plus à l'air libre, Pie s'immerge totalement, nageant cette fois-ci vers le fond.


Assassin, viens donc m'emmener. Je suis l'Elue? Eh bien tant pis, je vais me noyer. Plutôt me noyer qu'être à ta merci.


Mon cerveau s'est noyé. Comme c'est calme tout-à-coup... Et comme tout semble silencieux. Tout est noir, j'ai de plus en plus de mal à situer le bas du haut. Où suis-je?


Je ne veux pas devenir comme l'autre. Je sais qu'il existe de bons côtés chez l'être humain, j'en suis sûre.


Je survole l'endroit où l'Elue a disparue, faute de pouvoir y plonger à mon tour. Je sens ma connection avec elle se brouiller, s'effilocher de plus en plus à mesure que toute vie la quitte.


Cela devait être ailleurs. Les murmures et les chants qui accompagneront Pie la guideront vers sa place. L'Elue m'échappe. Son Destin cesse d'être le mien.


Mais après tout, qu'aurait-elle pu gagner à demeurer autour de tous ces petits cancrelats?


Maman. J'aurais tellement aimé pouvoir appeler quelqu'un Maman. Si je reviens un jour sur terre pour une nouvelle vie, pourrai-je avoir un peu d'Amour?



***

(Avis à ceux qui m'ont lu jusqu'ici. L'Assassin ne s'arrêtera pas sur cette triste fin. La troisième et dernière partie est disponible sur mon site.
"hou! la manoeuvre pourrie pour faire la promotion de son site!"
Pas faux. Mais j'ai beau être une détestable personne, je déteste le racolage. Si je vous propose de continuer l'Assassin sur mon site, c'est car à l'heure où j'écris ces lignes, la partie 3 est encore en cours d'écriture. Elle ne sortira que dans les semaines à venir, et en priorité sur mon site. Voilà tout. Et puis libre à vous de ne pas la voir si vous souhaitez rester sur cette fin plutôt classe. Merci dans tous les cas à tous, d'avoir lu jusqu'au bout cette histoire qui m'a pris 14 mois d'écriture. )

  • Merci pour avoir répondu à mon oeil critique... Mais pour la mère que je suis , il est toutefois dur à encaisser que comme d'autres cas de figures, dans ce cas-là, elle n'ait pas tranché en faveur de la fille et mis un trait sur l'origine du mal à venir...mais vous avez raison, chaque histoire, fût-ce funeste est unique! ;0)

    · Il y a 4 jours ·
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    flodeau

  • Je suis allée jusqu'au bout! Mr l'Aristote fan..Pour deux raisons: 1- l'intersexe ça m'étonne et me déroute, même si j'en connais la réalité depuis quelques temps, ses effets sont une ?...2- Si les gens atteints par cette voie énigmatique en font comme les gens aussi atteints par d'autres maux, genre l'épilepsie, un mal des dieux...ils ont en commun la Grèce antique qui arbore un contexte d'élégie dans la déficience! Grr, je me déteste quand je dit cela, mais si des crimes peuvent être commis sous cet état de pensée... 3- qu'est-ce-qui légitime votre écriture, une envie de best-sellers où l'envie d'exprimer les failles de l'adversité? Votre écriture renvoie à un monde d'émotions sans couleurs, sans amour et sans fin... Chaque sens y est renié dans sa sensualité propre... Cça fout les jetons! Mais encore bravo pour tous ces mois de travail,perso, j'ai adoré, un futur best-seller car cela n'est pas facile de se mettre dans la peau d'un tueur! ;0) (et non,pas d'un assassin, l'assassin trouve un gage pour sa fortune, où une pulsion incontrôlée pour sa survie!)

    · Il y a 4 jours ·
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    flodeau

    • Merci pour cette réponse agréablement constructive. J'y ai pensé après coup donc je tiens à préciser que l'intersexuation n'est pas gage de folie ou de pulsions meurtrière, mais dans le cas de Pie, c'est ce qui déclenchera le rejet de sa mère et donc la privation d'amour. Sinon, pour le but que j'avais en écrivant cela, c'est tout d'abord pour exprimer ma visions de certains aspects de l'humanité mais aussi pour avoir l'occasion de réfléchir dessus. Vrai, j'ai énormément appris en écrivant l'Assassin, j'ai été amené à me poser de nombreuses questions qui m'ont beaucoup permis d'avancer :)

      · Il y a 4 jours ·
      Avatar wattpad

      salomon_koubatsou

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