L'assaut

Jean Marc Brivet

Une flotte de vaisseaux alien attaque une planète des humains. Une bonne porte d'entrée à mon univers de Myrelingues. Entre Peter F. Hamilton et Jack Campbell.

1

 

L'alarme m'arracha aux bras de Morphée. J'enfilai mes vêtements sous la pression du couinement et jaillis de ma chambre. Toutes mes excuses au malheureux percuté. J'étais trop occupé à me jeter dans la capsule de transport rapide.

-      Passerelle de commandement ! beuglai-je. Vite !

La précipitation me fit aussi oublier de m'attacher ; ce fut à mon tour d'être secoué. Je débarquai sur la passerelle avec la démarche d'un diplômé d'ivrognerie. Mes trois cents ans d'âge n'arrangeaient rien. Seul mon uniforme démentait les apparences.

-      Amiral sur le pont ! retentirent les haut-parleurs.

Les colonnes d'infos qui défilaient sur les écrans muraux n'auguraient rien d'un exercice classique. J'entrai dans l'air tactique en même temps que mon second, Delorme. Des millions de nanorobots lumineux se dispersèrent tout autour de nous, faisant de nous des géants de l'espace et simulant notre flotte ; notre planète Orpéa, que mon armée défendait ; des vaisseaux civils divers ; et quelques corps célestes avec leurs orbites. Et puis à l'extrémité s'étalait une autre armée : la raison de cette agitation. Elle venait tout juste d'émerger d'hyperespace. Je l'approchai. Ce que je vis au centre faillit m'assommer. C'en était trop ! Les armées de Gog de Magog déferlaient sur nous ! Un superdestroyer ! Delorme me rattrapa avant que je touche le sol. Le type de vaisseau qui avoisinait quinze kilomètres de longueur, et que même moi je ne disposais pas. En plus de ce prince des ténèbres et de la horde de bombardiers, il devait y avoir plus d'une centaine de vaisseaux : des équivalents de nos destroyers classiques, croiseurs et frégates. Face à une telle adversité, mes chasseurs et bombardiers avaient tous déjà décollé.

Je reconnu les vaisseaux inconnus du premier coup d'œil. Les Elinandriens, nos ennemis mortels. Qui d'autres, après tout ? Des années que ces ordures nous faisaient la guerre. Des années qu'ils tentaient de détruire Myrelingues, notre fédération de mondes humains, fruit d'efforts de plusieurs siècles, où tout ce qui pouvait la renforcer était promu, ou tout ce qui pouvait la déstabiliser était strictement réglementé, où on parlait une langue unitaire, une nationale et une locale sans qu'on voie en elles une quelconque menace. Une organisation pour laquelle l'humanité avait consacré sang et sueur.

Et il fallait que ces agents du crime organisé viennent foutre un bordel innommable au nom de leur obsession pour la domination ! Les Elinandriens ne supportaient aucune rivalité dans notre petit coin de Voie lactée. Dos au mur, nous avions réussi à stopper net leur progression fulgurante pour passer à une stagnation qui n'annonçait aucun vainqueur. Jusqu'à maintenant. Nous étions les premiers à faire jeu égal avec eux. Les puissances voisines voyaient ce conflit comme un choc galactique, suivant chaque épisode avec délectation.

Mais c'était la première fois que je voyais une opération d'une telle envergure. Pour arriver aussi près d'une de nos grandes planètes, ils avaient dû faire d'immenses détours et consommé beaucoup d'énergie. Il leur avait fallu trouver la brèche tout en évitant nos avant-postes et nos patrouilles. Une authentique expédition.

 

Il y eut du nouveau.

Les bombardiers rompaient leur formation. Leurs trajectoires estimées passaient loin des vaisseaux qui leur barraient déjà la route. Le reste s'était immobilisé et commençait à tirer des salves de missiles hypercinétiques qui griffaient l'espace en de longues trainées blanchâtres. J'envoyai aussitôt mes escadrilles de chasseurs et de bombardiers les détruire puis je répondis en envoyant nos missiles à nous.

Avant de prendre une décision pour la suite des engagements, je me plongeai dans mes réflexions en fermant les yeux. Delorme s'éloigna lentement de trois mètres. Il ne fallait surtout pas me perturber. Heureusement, grâce à la magie de la communication par bio-augmentation, je n'entendais que les échos des haut-parleurs.

Seul dans la nébuleuse de mon esprit, ma volonté gravitationnelle en condensait les gaz. De ce réchauffement, naissaient des étoiles d'idées. Toutes ne connurent pas la même destinée. Certaines restaient bloquées à l'état de naine brune tandis que d'autres, surchargées, muèrent en supernovæ puis en trous noirs. Mais elles me sont restées utiles. Les ondes des supernovæ secouaient les gaz alentours et amorçaient la formation d'autres idées. Et enfin, je la trouvai. Une ravissante idée bien lumineuse. Mon guide sur le chemin de la victoire.

Je rouvris mes yeux sur mon second qui, yeux grand ouvert, attendait mes instructions.

 

Toute ma flotte s'élança vers le superdestroyer.

A différents endroits entre nos deux flottes, naissaient des sphères de lumière expansives. C'est comme ça que les vrais hommes de l'espace s'échangeaient des politesses : en se balançant plein de saloperies explosives en pleine figure par vagues ininterrompues.

Assez proches du monstre, les escadrilles, soutenues par les frégates, se jetèrent sur les énormes canons encastrés dans le superdestroyer. On se mettait à plusieurs sur un seul. Ces cibles étaient particulièrement anxiogènes : avant de tirer, un canon se remplissait progressivement d'énergie jusqu'à la projeter en un épais rayon sur l'ennemi visé. Chasseurs et bombardiers craignaient surtout les canons mineurs, moins puissants mais plus rapidement orientables.

 

La médaille avait son douloureux revers.

Loin de moi, plus près d'Orpéa, les bombardiers – ceux de l'ennemi – approchaient de la planète en formation espacée. Face à eux, les canons destroyers autonomes, par leurs mouvements en orbite, concentraient les vaisseaux dans les zones qu'ils comptaient frapper dans la milliseconde suivante. Passé l'effet de surprise, il devint plus difficile de les y reprendre. Les bombardiers se rapprochèrent au point que la lenteur des canons destroyers compliquait le verrouillage de cibles très mobiles. Les Elinandriens les ont dépassés sans ralentir. Ils se ruèrent sur Orpéa, leur véritable but. Une horde de pervers sauvages lâchés sur une séduisante vierge. Humbles fidèles, priez pour elle !

On avait plongé tout l'hémisphère dans les ténèbres. Par ci par là, des flashs atomiques se mirent à fissurer l'atmosphère. Tout ce qui pouvaient voler avaient décollé et traquaient les bombardiers. Les défenses anti-aériennes crachaient sur un débit maximum. Les vaisseaux-étoiles avaient quitté leurs étendues d'eau, mais comme pour les canons orbitaux, ils étaient limités par le risque de toucher des zones déjà fortement ravagées. Dans la nuit de l'hiver, les combats répandaient l'unique lumière.

Orpéa me suppliait, me murmurait sans relâche : « Aie pitié de moi ! » ou « Vole à mon secours ! », mais dans un certain coin de ma tête, le phare de mon expérience me rappelait la perfidie de nos ennemis et me gardait dans la voie de la lucidité. A bord du Gardien, l'effroi a tordu silencieusement tous les visages dans et autour de l'aire tactique. Tous. Sauf le mien. Quelles que fussent mes émotions, je m'efforçais de leur transmettre l'image d'une sérénité absolue et inébranlable.

-      Mes frères d'armes, pensai-je à l'adresse de tous mes hommes ici et sur la planète, l'Histoire est en cours. Aujourd'hui, c'est nous que le destin a choisi pour faire honneur à l'humanité. Vous m'avez accompagné assez longtemps pour savoir que je n'ai pas économisé une goutte de sueur pour vous donner la meilleure des formations. Nos précédents succès le prouvent. Relevez la tête. Bâtissez les plus nobles et valeureux souvenirs que Myrelingues  racontera aux générations futures. Face à nous s'ouvrent les portes de l'éternité. Entrez-y, c'est un ordre !

Mon encouragement porta ses fruits dans la mesure où les visages se détendirent quelque peu. J'en ressentis une fierté qui hissa ma détermination à son zénith.

Mes hommes restaient cependant impliqués ; je le voyais à leurs mines graves, parfois pales, suant dans un air qui n'avait jamais été chaud. Les bio-augmentations livraient chacune son combat. Grâce à ceux-ci, leurs porteurs accomplissaient leur devoir en gardant des pensées nettes.

 

Nous arrivions – moi, mes destroyers et mes croiseurs – au contact du gros de l'armée elinandrienne, là où Orpéa se réduisait à un petit croissant clair. Ainsi commença la phase la plus chorégraphique de la bataille. Les vaisseaux elinandriens venaient de former un rempart entre nous et leur superdestroyer. En réponse, mes destroyers et croiseurs tournaient autour pour dégager un axe de tir. La tactique mettaient tous les vaisseaux ennemis du même côté ; on ne risquait pas d'être pris en étau. La situation ici était l'inverse de celle de la planète : désormais nous étions les assaillants et nos ennemis les défenseurs. Je commençais déjà à leur rendre ce « coup au moral », n'est-ce pas ?

La bataille prenait l'apparence d'un nuage globulaire parsemé de points d'explosion. Des faisceaux en fuitaient. Ce ballet cosmique était merveilleux, silencieux. Mais trompeur. Une pierre tombale somptueuse mais avec des morts en-dedans.

Comme tous les bombardiers se frottaient à la rugueuse défense anti-aérienne de la planète, nos vaisseaux avaient redirigé l'énergie des canons secondaires vers les principaux. Le superdestroyer faiblissaient ainsi plus rapidement que de normal.

L'ennemi n'allait pas tolérer cette position défensive plus longtemps.

Leurs rayons mirent KO des boucliers qui protégeaient les sas de certains vaisseaux – y compris le vaisseau amiral qui m'accueillait. Des navettes très rapides et bourrées de commandos se mirent alors à foncer dessus. Malgré l'intervention rapide de chasseurs, une partie débarqua ses commandos avant d'être neutralisée. Celles qu'on détruisit disparurent dans de grandes explosions, signe qu'elles ne transportaient pas que des soldats.

Les combinaisons des commandos rendaient inefficace la décompression des couloirs. Leurs soldats explosaient les portes qui les séparaient de supposés points vitaux. Heureusement, mes propres troupes convergèrent rapidement vers les zones infestées. Les mitrailleuses surgirent des cloisons.

A partir de là, ça devenait des spectacles son-et-lumière nommés Chaos. Nos barrages de feu endiguaient les attaques. Le métal torturé envoyait des éclats en tous sens. Le combat déchirait l'air d'une cacophonie assourdissante. Et ce qui devait arriver arriva, comme pour d'autres de mes vaisseaux : dépités, réduits à l'impuissance, chacun des commandos déclenchèrent l'explosion. Celle qui venait d'avoir lieu sur le Gardien porta le taux de dommages à un niveau qu'il n'avait encore jamais atteint. Une fois le silence revenu, nous lançâmes la recherche de survivants.

J'expirai la tension qui m'avait habité jusque-là.

Je m'adressai à Delorme par bio-augmentation :

-      Je te confie les clés. Moi, je vais récupérer l'énergie que j'ai besoin.

Mon dernier quart de repos remontait à peu de temps mais je ne voulais pas laisser la fatigue altérer mes capacités ne serait-ce qu'un peu. Et puis la prochaine phase du combat me laissait du répit.

Allongé sur mon lit, je contemplai les étoiles environnantes sur un écran qui flottait au-dessus de mon visage. Ça me relaxait au point que j'en oubliais ma position allongée. Du coup, quand je portai mon infusion à mes lèvres, le liquide brûlant me noya le nez.  Je me redressai et une quinte de toux me secoua pendant de longues secondes. Juste après, on m'appela – mais c'est un guet-apens ou quoi ?! – en raison d'un problème à même de menacer ma tactique : la destruction du superdestroyer avançait moins vite que prévu.

J'en discutai avec mon second et les commandants des autres vaisseaux. Tous se tenaient avec moi, leurs apparences reconstituées par les millions de nanorobots. Leur couleur dorée les détachait du reste de l'aire tactique. Aucune des solutions évoquées ne prit le pas sur les autres. Quant à moi, je fis les cent pas parmi les hommes de la passerelle ; me passa les mains sur le visage ; me livrai à un grand nombre de calculs tactiques déterminés par mon expérience et une part d'intuition. Les sentiers de mes ruminements ne menèrent tous qu'à un seul endroit : une solution, radicale, à la hauteur de ce qui venait d'être fait jusque-là. La manœuvre impliquerait un gros sacrifice mais elle paierait – j'avais pesé le pour et le contre.

Je m'adressai à l'ensemble des hommes et femmes du Gardien :

-      Evacuation immédiate et totale, ordonnai-je via les haut-parleurs et les bio-augmentations. Abandonnez vos postes. Rejoignez les vaisseaux les plus proches. Au cas où vous l'auriez stupidement oublié : ceci n'a rien d'un exercice ! Fuyez cet enfer !

La vingtaine d'hommes présents ne demanda pas son reste.

Je répétai mon ordre.

Il ne resta bientôt plus que moi et Vernay, le capitaine du Gardien.

Je désactivai l'aire tactique, devenue inutile, et pris le contrôle du destroyer. Quel privilège excitant ! S'unir au vaisseau était comme s'éveiller sans jamais avoir pris conscience d'avoir dormi toute sa vie. Devenir le vaisseau était comme intégrer la famille des anges.

J'embrasai de blancheur ses tuyères, pivotai vers le monstre de métal elinandrien et accélérai à fond. Tout autour, les rayons continuaient leur valse parmi des halos d'explosions plus ou moins éloignés. Un croiseur accélérait à son tour dans l'espoir de me couper la route. Je fus assez rapide pour passer devant. Mais la poupe fut percutée. Les boucliers brillèrent au contact. Je basculai légèrement en tête-à-queue de quarante degrés mais continuai sur ma lancée.

Les boucliers, fatigués, laissaient passer une quantité toujours plus importante d'énergie. Je brûlais par vague. L'auto-réparateur avait du mal à remplir sa tâche par manque de nanorobots. Le taux d'avaries continuait sa course crépusculaire vers les bas-fonds.

Après avoir redressé la mire, je percutai le titan de métal des Elinandriens, frontalement, sans ralentissement. Bien sûr, en aussi mauvais état que tout le reste, les limiteurs inertiels nous envoyèrent rouler-bouler, moi et le capitaine Vernay, jusqu'au fond de la salle. Depuis le début des hostilités, mon anatomie payait son tribut à la guerre. Les boucliers du superdestroyer s'étaient illuminés et continuèrent pendant de longues secondes encore.

La pluie de feu s'intensifia.

Par quelques manipulations secrètes, nous réglâmes la puissance de l'autodestruction au maximum. Le déclenchement dans nos visions du compte-à-rebours fut le top-départ de notre course. Les étincelles nous acclamaient par des jaillissements inopinés le long des couloirs. Les lumières tressaillaient d'agonie. Comme dans un cauchemar, j'avais l'impression oppressante que les distances rallongeaient, que mon corps ralentissait. L'idée que nous n'y arriverions pas m'avait pris en chasse.

-      Trop… risqué, haleta le capitaine dans mon dos.

L'énergie consacrée à parler c'est de l'énergie en moins pour courir, pensai-je. L'énergie consacrée à penser c'est de l'énergie en moins pour courir, compris-je ensuite sans formuler précisément la chose. Je dérape, l'adrénaline me vrille la poitrine, je me rattrape. Le temps fuyait comme poussière au vent. Je courais à bride abattue. Si la crise cardiaque avait survenu, ça n'aurait rien changé. Je sautai dans ma navette et roulai. Le capitaine du destroyer n'était pas avec moi. Trente secondes ; pas le temps d'élaborer une hypothèse sur le pourquoi du comment.

-      Départ urgent ! hurlai-je.

Adieu, Gardien. Adieu, capitaine Vernay. Pas plus d'apitoiement, je ne m'occupais que des vivants. Tout au plus, j'emportais leurs souvenirs.

La navette ne se désarrima pas du sas ; elle s'en arracha et accéléra tout à la fois. Trois chasseurs vinrent assez rapidement dissiper le sentiment de vulnérabilité qui planait autour.

C'est alors que le compte-à-rebours toucha à sa fin. Les premiers instants, il n'y eut rien, mais ensuite tout en dehors de la navette trembla, jusqu'aux étoiles.

Les caméras relayaient la désintégration du Gardien. Les morceaux projetés continueraient sur leur lancée pour un très long moment, si ce n'est l'éternité.

J'ordonnai à tous les destroyers de concentrer leurs rayons sur la zone du superdestroyer que l'autodestruction avait affaiblie. Ils se positionnèrent de manière à ce que le générateur fût dans l'axe de tir. Les spationefs dont les stocks s'étaient épuisés allaient se réapprovisionner en missiles spécialement conçus pour ce cas, aussi dévastateurs que lents.

 

Ma navette s'arrima et je posai le pied sur le nouveau vaisseau amiral. De la même classe que le précédent, ce destroyer s'appelait le Paladin. Mes officiers m'informèrent que l'autodestruction avait affaibli le superdestroyer. Un progrès majeur.

Mes bombardiers et mes chasseurs évacuèrent la zone en prévision du souffle. Les flèches de feu franchirent les boucliers et se mirent à creuser dans la chair de la bête jusqu'à son générateur. Des sortes de feux follets se baladaient près des points d'impact, gouffres de métal béants. Depuis l'intérieur, un feu vorace engloutit le centre du superdestroyer et foudroya le reste du vaisseau. Le vaisseau amiral des Elinandriens devint un démon flamboyant qui, s'il eut été sonore, aurait rugi à des milliers de kilomètres à la ronde. L'onde de choc fit briller les boucliers des vaisseaux qui le protégeaient. D'une pierre, deux coups !  Le superdestroyer avait rejoint le Gardien dans l'abime. Ce n'était plus qu'une masse de métal inoffensive qui attirerait les recycleurs en quête de profits titanesques.

Même si nous avions détruit leur arme numéro un, les Elinandriens nous avaient infligé des pertes plus importantes. Environ un quart des effectifs. L'ennemi semblait désormais supérieur, mais c'était sans compter certaines choses qu'il n'avait pas puisque elles étaient mobilisées à bombarder Orpéa : les escadrilles de bombardiers et de chasseurs. Ceux-ci, et pour la première fois, s'attaquèrent à plus d'un vaisseau à la fois, continuant leur travail de désarmement. Mes autres vaisseaux cependant continuèrent avec la méthode initiale : un à un. Nous nous concentrions sur les destroyers qui avaient protégé le vaisseau amiral adverse.

Je pris cinq minutes pour consulter le dernier rapport sur la situation planétaire. C'était moche. La plupart des grandes agglomérations connaissaient d'énormes taux de destruction. Et de victimes. Des taux d'autant plus élevés que les villes étaient peuplées. Des bâtiments continuaient de s'effondrer, parfois sur des habitants qui cherchaient refuge dans les abris anti-aériens des sous-sols.

Les forces au sol ripostaient avec leurs moyens. On tirait dès qu'on voyait un vaisseau non-identifié. Même les citoyens de base étaient de la partie : parfois simplement équipés d'armes blanches, ils s'agglutinaient autour d'une épave et allaient sceller le sort de son occupant si besoin.

Je gardai du recul sur la situation car j'avais su dès le début comment les choses allaient tourner. C'est pour ça qu'ils nous attaquaient : briser notre mental, prendre l'ascendant psychologique dans la guerre, nous manipuler par les sentiments. Je ne leur aurais sûrement pas donné satisfaction, et le rude coup le serait tout autant pour ceux qui voyaient leur armée se faire mettre en pièce par la flotte que je dirigeais.

 

Près de la planète, les bombardiers ennemis venaient de terminer leur œuvre funeste et s'en allaient. Ça ressemblait à une débandade. Ils ne se préoccupaient plus des faisceaux des canons destroyers qui, les menaçaient à nouveau. Les fuyards n'avaient peut-être pas pensé que les vaisseaux qui représentaient leurs tickets de retour se feraient mettre en pièces aussi facilement. C'est que, pour faire place à davantage de bombes, ils avaient dû ôter les propulseurs hyperespaces. L'audace était en train de leur coutait cher. Les armes orbitales remettaient le couvert. Des décharges courtes, élargies, qui ne nécessitaient aucun temps de recharge sinon les millisecondes d'acquisition d'une nouvelle cible. Leurs rayons faisaient un carton. Un feu d'artifice symbolisant à merveille la vengeance grandiose des Orpéens meurtris.

De mon côté, nous tourmentions les équivalents elinandriens des croiseurs et des frégates qui, eux aussi, voyaient leur fin venir. Ces derniers commencèrent à pivoter avec leur lenteur de vaisseaux massifs. Il leur fallait déjà se mettre hors de notre portée pour passer en hyperespace sans que les tirs ne les en empêchent. En conséquence, les bombardiers se mirent à les harceler en ciblant leurs propulseurs tandis que les chasseurs allèrent achever les bombardiers ennemis qui avaient réchappé aux canons orbitaux. Quelques minutes après, il n'en resta plus aucun. Quant aux croiseurs et aux frégates, lorsqu'il n'en est plus resté qu'un, je fis revenir les bombardiers le long des épaves qu'ils venaient de semer. Les survivants porteraient un message clair à leur hiérarchie : pari perdu. J'aurai bien aimé voir le désarroi les défigurer. Cette idée me fit sourire un bon moment. C'était un point final idéal à cette bataille.

 

 

2

 

La convocation du Commandement militaire ne tarda pas. Tous les vaisseaux s'étaient rapprochés au maximum d'Orpéa. Les acheminements de matériel nécessaire aux réparations s'en trouvaient facilités. La liste des soldats morts ou disparus continuait de s'allonger.

La convocation arriva un peu avant que je parte me rendre compte de l'étendue du désastre sur Orpéa. Je tiquai mais je comprenais l'importance d'y répondre.

Je stressais. Je m'effondrai sur le siège de ma vénérable navette. Je m'y sentais mieux. Avoir vu la mort de près nous avait rapproché, la navette et moi. On était compagnons d'arme. Avec elle, il ne pouvait rien m'arriver de grave, non ? Les deux hommes qui formaient ma garde personnelle s'assirent avec une légèreté qui me faisait passer pour une grosse baleine écervelée. Pendant que l'ordinateur menait la navette à la traboule orbitale – petite traboule pour petite navette –, j'ai baladé mon regard entre les nuages de cendres qui striaient la planète dans un gris tantôt clair tantôt foncé.

La traboule se présentait sous une apparence baroque, dorée, imposante, avec ses sculptures gracieuses d'hommes et de femmes – créatures résumant idéalement l'humanité. Ces portails formaient la toile entre les étoiles. Ils avaient apporté la prospérité à Myrelingues en accélérant outrageusement les échanges entre ses planètes.

Au moment où la navette la franchit, nous ne sentîmes ni ne vîmes rien de particulier, pourtant nous nous retrouvions déjà à presque 12 années-lumière d'Orpéa et de la traboule de départ, et déjà s'éloignait la traboule d'arrivée. Sous nos sièges, s'étendait le dôme bleu, vert, marron et parsemé de coton aérien de la planète Terre. La navette y plongea. Bientôt, entre deux formations montagneuses très différentes, ma destination apparut. A l'ouest de la forêt de tours cristallines, deux fleuves sillonnaient deux collines et se rejoignaient après avoir esquissé les contours d'une longue bande de terre. Lyon. Naturellement, Myrelingues n'avait jamais eu de capitale officielle mais la terre faisait partie des planètes les plus importantes de la fédération, tout comme Lyon dans sa catégorie. Une manière de capitale officieuse. Ce n'était donc pas surprenant d'y trouver le siège du Commandement militaire. Par la suite, on m'eut aussi expliqué que la ville était le berceau de l'Europe de l'ouest de par sa position de carrefour. Europe du nord et du sud s'y étaient rencontrés.

La navette se dirigea vers la colline à l'ouest des fleuves. Un petit comité d'accueil m'attendait déjà sur le toit marbré du principal bâtiment de la hauteur boisée. Mes guides, mon escorte et moi descendions via un ascenseur – jusqu'en enfer ! crus-je. On me mena à une salle au bout d'un dédale de couloirs. Son éclairage doux m'apaisait. Ces quelques minutes de solitude s'envolèrent quand trois hommes entrèrent et me saluèrent. Nous prîmes places. Un stratège et, à ma grande stupéfaction, le Primat de la Terre en personne à ma droite. Ç'avait l'air d'un entretien détendu avec les verres et les boissons, mais les apparences étaient évidement trompeuses.

Nous avons parlé du déroulé de la bataille, et surtout de mes décisions.

L'approche des Elinandriens, leur dis-je en substance, avait été si frontale, brutale, qu'elle ne laissait qu'une seule façon de riposter efficacement. Dès lors, il s'agissait moins d'élaborer un plan d'attaque détaillé que d'avoir le courage de faire ce qu'il fallait. La principale menace était le superdestroyer et j'avais besoin de tous mes vaisseaux pour le mettre hors d'état de nuire. Les Elinandriens voulaient nous forcer à poursuivre les bombardiers ennemis autour de la planète tandis que leurs principaux vaisseaux nous auraient balancés tranquillement leurs missiles hypercinétiques. La décision avait été difficile mais avec elle, j'espérais qu'une telle débâcle dissuaderait l'ennemi de rééditer ce genre de sale coup.

-      Donc, reformula le militaire, vos choix étaient guidés par les probables conséquences à long terme.

-      Oui, convins-je. Mais c'était une décision très difficile à prendre. De toute façon, il y aurait forcément beaucoup de victimes. Et j'ai fait ce qu'il me semblait être le mieux pour l'humanité.

-      Vous avez raison. Le choix de la tactique à adopter était difficile, mais de notre point de vue, vous avez très bien fait.

Mon esprit, mes muscles – tout mon être se relâcha.

Le dignitaire qui gouvernait la Terre intervint pour la première fois :

-      Maintenant, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise c'est que le Primat d'Orpéa est mort dans le bombardement.

-      Quoi ? Mort ?

Je suis resté silencieux, un peu hébété.

-      Ne vous inquiétez pas, Amiral, reprit le dignitaire. Et c'est justement la bonne nouvelle : nous avons choisi un remplaçant.

Le dignitaire jeta un regard vers les deux stratèges.

-      Qui c'est ? demandai-je.

-      Vous, dit le stratège.

Mes oreilles ne me trahissaient-ils pas ?!

J'avais longtemps crains une lourde peine et finalement on me promouvait Primat ! Des choses m'échappaient forcément, mais je n'avais pas le cœur à y réfléchir.

-      Merci, réussi-je enfin à articuler.

-      Ne nous remerciez pas. Nous avons beaucoup de talents dans la Force, nous n'aurons aucun mal à vous remplacer. En revanche, c'est quelqu'un de votre trempe qu'il nous faut pour reconstruire Orpéa.

Une des femmes qui m'avaient guidé ici reparut, verre d'eau en main. Elle le posa devant moi.

-      Buvez.

Je pris le verre, fis tourner le liquide, puis le bu. Pendant ce temps, l'homme d'état continua d'une voix où perçait une pointe d'admiration :

-      La bio-augmentation empathique fera de vous un véritable Primat. Les composants du liquide vont intégrer votre organisme et  faire de vous un agent de la puissance de Myrelingues. Vous comprendrez tout.

Un peu que j'espérais comprendre ! Myrelingues s'étendait à une cinquantaine de planètes et comptait deux-cent-cinquante-milliards d'habitants. Il n'y avait plus de partis politiques traditionnels ; les Primats s'occupaient de tout et leur devise aurait bien pu être : « ni trop ni trop peu ». Depuis longtemps je voulais en savoir plus, et cette envie serait enfin satisfaite.

-      Bienvenue parmi nous. Votre bio-augmentation empathique s'activera une fois de retour sur Orpéa. Vous saurez enfin ce qui fait la force de Myrelingues. Vous verrez la lumière. Promis.

J'étais encore tout ébranlé de l'annonce, tellement ébahis par ses mots prodigieux que mes neurones se refusaient à m'en donner le sens, comme s'ils avaient transcendé mon pauvre esprit de mortel.

Afin de digérer la cascade des derniers évènements, j'acceptai de passer la nuit sur place, dans une chambre qui surplombait la presqu'île et offrait un joli panorama sur la ville. Une brise tiède balayait tout.

J'ai quitté la Terre nimbé d'une détermination nouvelle. Le trajet en navette jusqu'à la traboule me parut quasiment ne rien durer. Je su que je venais de la franchir non pas parce que je le vis – mes pensées vadrouillaient au loin – mais parce qu'une masse d'émotions désespérées me frappa en plein vol. Le choc me brisait. Je me pris la tête entre deux mains. Le rapport de maintenance n'indiquait aucun dysfonctionnement de la bio-augmentation empathique ; au contraire, elle s'était connecté avec succès au réseau d'Orpéa.

Une lumière attira mon attention. Un fantôme de lumière venait de faire son apparition entouré d'un fin nuage.

-      Vous n'avez pas l'air de vous sentir bien, fit la voix du Primat de la Terre. Est-ce parce que la bio-augmentation empathique a commencé à agir ? Ça ne m'étonnerait pas. Vous savez maintenant que vous avez du travail. Je ne vous envie pas mais je peux vous dire que je comprends et que ce malaise n'est que temporaire. Ce que vous ressentez n'est rien de moins ce que les Myreliens d'Orpéa ressentent eux. Ils viennent de subir une tragédie planétaire, c'est normal qu'ils soient abattus.

J'ai enfin relevé la tête. Les millions de nanorobots restituaient parfaitement le visage compatissant du dirigeant.

-      Pourquoi moi ? j'ai demandé.

-      Vous ? Parce que vous en aviez envie – tout le monde en a envie ! Et aussi parce que vous êtes l'incarnation de la détermination la plus pure. Rien ne vous a arrêté quand les Elinandriens sont arrivés. Vous n'avez laissé aucun sentiment brouiller votre jugement. Et nous savons que vous ferez pareil pour cette planète. Nous sommes tous très impatients de vous voir à l'œuvre. A commencer évidemment par tous les Orpéens.

Je savais maintenant d'où venait la force d'un Primat. Ce « ni trop, ni trop peu » ne provenait pas d'une idéologie choisie mais d'une nécessité de satisfaire le plus grand nombre. Ils étaient les premiers à faire les frais de mauvaises décisions. Ils… Nous étions esclaves du bonheur de nos administrés. La passion du peuple nous obligeait à gouverner avec raison. La bio-augmentation empathique scellait l'union de ces deux notions.

Un nouveau combat.

Décidément, ça n'arrêterait jamais.

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