Le bonheur

nyckie-alause

Un texte que Jonas laisse sur le bureau à sa troisième visite…

Cette saison-là, j'ai reçu différents dons, cadeaux et bonheur. Des présents bruts, dont pour certains je n'avais pas encore eu le loisir de rêver. Tout d'abord il y a eu ce pantalon long avec des poches sur les fesses, des coutures jaunes aux reflets métalliques. Puis une ceinture, dure et rugueuse, dont la boucle de laiton était difficile à défaire. Le pantalon était un peu trop grand, un peu trop long, un peu trop neuf. Il dérangea mes habitudes car il n'avait appartenu à personne avant moi. C'est pour cela certainement que les pans de ma chemise — qui me venait de mon cousin Arthur — s'en échappaient comme un enfant est mis en garde « Ne parle pas aux gens que tu ne connais pas ! ». 

Je suis également devenu l'heureux propriétaire d'une montre Lip que je devais remonter sous le regard attentif de mon père avec délicatesse et tous les soirs. Elle aussi était un objet neuf. 

Une paire de sandales de caoutchouc d'une couleur assez heu…, disons caoutchouteuse, entre le rosé et le jaunâtre, dégageant une odeur étrange un peu acide. Elles aussi m'ont semblé destinées à une autre personne que moi, un peu trop grandes, un peu trop neuves. Elles étaient simplement inappropriées pour un jeune homme qui habite en ville et, même en les mettant avec des chaussettes j'étais ridicule. 

Sur cette photo, je suis raide et seul. Debout, les bras ballant sans souplesse dans ma chemise blanche — anciennement à Arthur — qui flotte sur mon corps maigre, le bluejean qui rend mes jambes invisibles voire inexistantes pour finir façon ressort sur des sandales qui font une sorte de couic-zappp/couic-zappp sur le plancher à chacun de mes pas et dans les crans de la semelle se coincent allègrement les petits cailloux du jardin.

Quand c'est un héritage de mon cousin Arthur, je dis que c'est un don. Il aime les chemises blanches Arthur sans penser que moi je les préfèrerais d'une couleur différente ou avec des rayures…

Quand mon père m'offre cette montre c'est un cadeau même si actionner ce minuscule remontoir sous son regard sévère s'avérera une torture au fil des jours et gâchera en partie mon plaisir. Cette montre s'est attaché pendant de longs mois à réduire ma liberté. « …Rentré à cinq heures… » « …Levé à sept heures… » « Il ne te reste que dix minutes! ». Toutes mes actions sont devenues des prétextes à la mesure, au contrôle, menant inexorablement à l'amenuisement de mes libertés.

Mais le vélo, c'est autre chose. Quand je l'ai vu appuyé contre la porte du garage, je n'ai pas compris immédiatement qu'il m'était destiné. Le soleil projetait contre les panneaux du portail une ombre fractionnée qui semblait déjà mouvante et un peu folle. L'image d'une sorte de véhicule qu'un fou aurait abandonné aux curieux et que ne pourrait chevaucher qu'un fou de la même espèce. « Bon anniversaire mon petit Jonas » dit ma grand-mère. 

Tous les membres de ma famille m'observaient en silence et moi, je restais planté comme un piquet ridicule avec ma nouvelle tenue, ma montre tic-taquante, mes sandales et le reste. Je ne sais combien de temps il m'a fallu pour réaliser qu'il s'agissait d'un vélo et qu'il était pour moi, pour moi seul. Et tant pis pour tout le reste, ces tissus rugueux, ces cols raides, ces ongles sales qui attirent des remontrances, ces jambes pas assez longues, ces cheveux qui le sont trop et me donnent l'air d'un enfant. C'est à cet instant précis que j'ai eu un aperçu du bonheur, celui qui s'écrit avec un B majuscule, ce sentiment qui vient comme une bombe et dont on parle avec pudeur. 

— Tu es content, m'a demandé Grand-mère, tu es vraiment content ?

J'ai réalisé que j'étais en train de battre des mains, comme un enfant, en quelque sorte avec naïveté. 

Ces cadeaux, le bluejean, la chemise, la montre, les sandales, la ceinture, tous ces cadeaux qui m'enfermeraient au fil des jours d'été dans mon personnage de jeune adolescent, comme dans un carcan auquel tout futur collégien n'échappe pas. Ces objets qui, au fil des années m'ont fait prendre conscience  qu'ils n'avaient été que le début d'une série de biens matériels qui ne s'arrêterait qu'avec la vieillesse et la mort, une accumulation horrifiante et indispensable. Pour tout cela je ne battais pas des mains, j'avais remercié chacun mais je ne me sentais pas, comment dire, comblé, non, juste content, car il y avait dans la cuisine un gâteau au chocolat en train de cuire. 

Mais ce vélo, ça c'était tout autre chose. Le cadre était rouge avec des filets noir et doré, un nom de cycliste connu peint en lettres majuscules, une selle de cuir fauve étroite et brillante, des chromes aux garde-boue, un petit mécanisme dont mon cousin Arthur dis « Wouah ! Il a même une dynamo ». Mes mains étaient moites et chaudes, des gouttes de sueur coulaient derrière mes oreilles. Mon cœur, mon cœur se déchaînait derrière mes petites côtes — des côtelettes de lapin, disait maman quand elle entrait dans la salle de bain. Grand-mère, je lui aurais bien sauté au cou, mais quand on a onze ans on est bête, super bête, surtout quand on a une montre qu'on regarde en demandant « Combien de temps pour aller jusqu'au mail et revenir avec ce vélo ? ». 

— Merci ! 

Je lui ai quand même dit merci. Bonheur rimant avec pudeur j'ai regardé mes pieds plutôt que Grand-mère, tourné la jambe droite de mon pantalon neuf pour ne pas déjà le salir, enfourché la machine et donné le premier coup de pédale.

— Jonas, tu es de retour pour midi et demi. On va passer à table…

J'ai d'abord choisi une allure décontracté, regardant d'un air dédaigneux ces pauvres personnes à pied que je croisais sur mon chemin, et d'un air carrément supérieur cette fille rousse en robe verte qui a pourtant le même âge que moi et qui s'appelle Christine. Quand je suis arrivé sur le mail j'ai attaqué un slalom géant entre les platanes, j'ai testé le freinage en faisant voler les gravillons, j'ai prononcé le mot Bonheur sans omettre la majuscule et puis j'ai appuyé le vélo contre un arbre et je me suis assis sur un banc, tout au bout de la promenade. J'étais seul, libre, et riche de ce vélo. J'ai pris du temps pour l'admirer, pour le posséder du regard, pour le flatter comme un cavalier le fait pour sa monture, caresser la guidoline gris pâle qui se confond presque avec l'aluminium du guidon, frotter de l'ongle une salissure sur le catadioptre à l'arrière. Et du simple, si je peux dire, du simple Bonheur avec sa jolie majuscule je suis passé au sentiment de Possession et, pour ce mot aussi, j'ai employé la majuscule. 

Ce n'est qu'aujourd'hui que j'ose l'avouer : mon bonheur, ce jour de mes onze ans, a été terni par le raz de marée émotionnel de la possession. Et ce double concept « Bonheur/Possession » fut terni à son tour par le  sentiment d'une urgence extrême, un tic-tac insidieux qui préside au temps, midi et demi !

C'est comme un dératé, tête baissé sur le guidon de la machine que je suis rentré à la maison. Dix-sept minutes c'est le temps qu'il m'a fallu. J'ai bien cru que mes poumons allaient exploser, que la sueur qui coulait dans mon dos tacherait la chemise de mon cousin Arthur, que le vélo serait consigné au garage pour me punir de mon retard. Rien de cela. La famille était en train de s'installer autour de la table. Je me suis assis au côté de Grand-mère. Elle a passé la main sur mon front , « Tu es en nage… » a-t-elle remarqué. Que m'est-il passé par la tête ? J'ai embrassé sa main, comme un chevalier descendant de son cheval pour saluer sa belle. Je lui ai dit « Je t'aime » ce jour-là, ce jour de mes onze ans. Et ces mots-là, quand j'ai eu l'occasion et l'envie de les dire à nouveau à une femme, c'était beaucoup plus tard, oui beaucoup plus tard.

Elle s'appelle Janine. J'ai appuyé mon vélo contre la porte de son garage. J'ai sonné. Elle a ouvert la porte. Je lui ai tendu la boîte et la facture. Elle a contrôlé le contenu en soulevant le couvercle « C'est parfait ». Elle m'a tendu l'argent et j'ai osé m'avancer dans l'entrée. J'ai rendu le billet en disant « Janine je vous aime ».

Et tout a recommencé comme à onze ans : la sueur, les battements de cœur, les mains moites, le regard sur mes chaussures de sport, le sentiment envahissant d'un bonheur possible, l'incrédulité que ça m'arrive, à moi, la possibilité que ce soit une erreur de ma part ou de la sienne… Enfin. Cela avant qu'elle ne m'attire un peu plus à l'intérieur. Avant qu'elle n'ait claqué la porte derrière moi. Avant qu'elle n'ait posé la pizza sur le meuble. Avant qu'elle ne m'ait embrassé et avoué, comme un secret longtemps enfoui, « je n'aime pas tant les pizzas » . 

Je me suis, avec Janine, un temps délecté du Bonheur avec une majuscule. Au fil du temps  j'ai rajouté un tiret et quelques points de suspension. Des jours et des nuits, des semaines et des mois. Le mot possession est venu prendre place à notre table et dans nos vies. 

Au premier matin, quand j'ai quitté la maison de Janine, mon vélo n'était plus contre la porte du garage.

  • haha!!! belle chute bravo!!! je suis contente de retrouver ton écriture... bonheur pudeur possession et dépossession.... kissous

    · Ago over 1 year ·
    One day  one cutie   23 mademoiselle jeanne by davidraphet d957ehy

    vividecateri

  • Momo est là ! ça ne m'étonne qu'à peine. Quelle merveilleuse plume. Une fois prise dans tes filets, nous coulons avec toi ces heures de vie si bien relatées. J'adore ta plume.

    · Ago over 1 year ·
    D9c7802e0eae80da795440eabd05ae17

    lyselotte

    • Et moi j'adore mes lectrices et lecteurs …

      · Ago over 1 year ·
      Avatar

      nyckie-alause

    • Je passe juste et m'en mets plein les yeux. Nyckle, tu es... tu es !

      · Ago over 1 year ·
      D9c7802e0eae80da795440eabd05ae17

      lyselotte

  • Ton texte est magnifique.
    Cette balance inéluctable entre Bonheur et Possession, entre la liberté qui s'élance sur deux roues et le tic tac qui la camisole, la pudeur et l'élan d'amour...
    Toutes ces émotions puissantes qui naissent
    à l'adolescence et ricochent dans nos vies d'adultes à l'infini...
    Merci.

    · Ago over 1 year ·
    Momo 2

    momo84

  • magnifique ...

    · Ago over 1 year ·
    Photo

    Susanne Dereve

    • Et certains détails sont vrais…

      · Ago over 1 year ·
      Avatar

      nyckie-alause

  • Un texte initiatique...

    · Ago over 1 year ·
    Coquelicots

    Sy Lou

    • Te souviens-tu de ta première montre ?

      · Ago over 1 year ·
      Avatar

      nyckie-alause

    • Oui !

      · Ago over 1 year ·
      Coquelicots

      Sy Lou

  • Je ne l'aurai pas écrit comme cela (si bien) mais c'est tout à fait ce que j'ai ressenti quand j'ai eu mon premier vélo ..

    · Ago over 1 year ·
    Chainon manquant

    dechainons-nous

    • Moi, c'est l'histoire de la montre qui m'a le plus marquée ! Un poids énorme que cette Lip…

      · Ago over 1 year ·
      Avatar

      nyckie-alause

    • C'est le premier pas dans le monde des adultes, la prise de conscience de la responsabilité et du devoir qui s'y rapporte. Au décès de mon père j'ai récupérer sa chevalière que ma mère lui avait offerte et qui me l'a transmise, ni mon ni ma mère ne sont là pour voir ce qui en adviendra mais je ressens ce poids !

      · Ago over 1 year ·
      Chainon manquant

      dechainons-nous

Report this text