Le Bus Fleuri

vionline

J'allume mon PC portable. 8h30. 3ème café.

Mon réveil n'a plus besoin de sonner, maintenant je me lève 1h plus tôt. Ça fait du bien au cerveau. Ecouter son horloge interne. Voir d'un jour sur l'autre si l'on est toujours constant, en avance ou en retard sur soi-même.


Je digresse. Car...

Je sais que quand j'ouvre ma boite mail, j'en ai environ une vingtaine qui vont me cracher à la gueule. Alors je me protège, prends mon air inutile de femme forte et cynique et clique sur chacun d'entre eux. Suivant la procédure. Oui, j'essaye de garder un semblant de méthode dans le tri des insultes que je reçois.
Mais je ne dois pas me plaindre. L'autre moitié des messages constitue la ribambelle des remerciements et des... non. Juste des remerciements. Sans trop de consistance dans les termes choisis: c'est juste qu'il est possible qu'une carrière d'écrivain ait fleuri durant la nuit, qu'une carte de visite se soit étoffée de quelques références supplémentaires. Grâce à moi. Et on me le fait savoir.
Oui, je suis critique littéraire. Donc il y a des auteurs en devenir que je démolis en trois phrases. Pour résumer, une vocation s'écroule, un espoir de réussite s'effondre. A cause de moi. Et on me le fait savoir également.


10h30. C'est presque de la morve qui coule de mon front vers mes joues. Un bon petit goût salé.

On sonne. Facteur. Recommandé avec Accusé de Réception. Au revoir Monsieur et Merci. Je referme la porte.
Comment ça se fait ? Mon Rédac' en Chef est sensé garder le secret sur mon adresse. Question de sécurité. C'est lui qui m'écrit ? Ah non. Ce n'est pas une enveloppe à entête. Je ne suis pas encore virée. Soupir.

Jolie écriture. A la plume. A l'ancienne. Je mise sur celle d'une femme. Paquet trop petit pour contenir un oiseau mort ou de la merde de chien. Allons-y. Par contre, je m'attends aux noms d'oiseaux et à me faire traiter de merde. C'est moins concret, mais ça fait tout aussi mal.


"Chère Madame,


Je tenais à vous dire que votre critique de mon tout dernier livre Le Bus Fleuri m'a profondément blessé. Les mots que vous avez employés étaient d'une violence inouïe pour qualifier ce que je pensais être une oeuvre remarquable et non un "supplément du magazine Biba".

J'en conviens, je ne suis pas le plus grand auteur de cette décennie, toutefois, il me semble que ces "torchons de gare" comme vous dites, ont pleinement contribué à la bonne marche de l'industrie du livre en 2019. Je crois en effet avoir payé grassement les dernières vacances d'été de mon éditeur, que vous connaissez bien, si je ne me trompe. Devrais-je d'ailleurs relater à la presse les circonstances de votre rencontre... ? Non, bien sûr, non. J'ai trop à faire depuis quelques jours: soigner la jambe que vous m'avez cruellement arrachée en quelques tournures bien senties. Faciles, mais efficaces pour détruire la modeste notoriété que j'avais réussi à me faire auprès d'un lectorat plus exigent. Mais peut-être est-ce moi qui ne reconnais pas à leurs justes valeurs les capacités intellectuelles des ménagères de moins de 50 ans !?!

Vous excuserez le ton délibérément railleur et sarcastique de cette missive, je l'espère. Je suis très fâché, mon ego s'en trouve extrêmement affecté. Comprenez bien que vous mettez à mal l'artiste que je croyais être et il est rude de se faire reprendre avec autant de barbarie verbale.

J'admire cependant votre métier. Vous y excellez. Si ! Je vous assure ! Avoir le droit de vie ou de mort sur un écrivain est un pouvoir phénoménal. Permettez-moi tout de même cette expression qui va, je n'en doute pas, vous faire rougir: "J'encule profond la feuille de chou qui vous emploie". N'y voyez rien contre vous personnellement, surtout !

Pour conclure ce courrier, sachez que si vous aviez daigné regarder le facteur à qui vous avez ouvert votre porte il y a deux trois minutes, vous auriez remarqué que celui-ci tenait une arme de dissuasion massive à la main et qu'il peut entrer cette fois sans attendre une invitation ou un avis, pour vous empêcher de recommencer un tel massacre d'artiste. Je ne compte pas tomber dans les oubliettes du monde littéraire. Par ailleurs, je crois savoir que vous vivez seule, ce qui sera plus simple pour parler vous et moi en toute intimité, sans être dérangés. Je vous ferai découvrir l'homme que je suis vraiment et je me sens assez confiant pour vous faire changer d'opinion sur moi.

A vrai dire, il faut que je vous avoue: cela fait un bon moment que je vous observe.

Bien à vous.
Soyez gentille, ouvrez la porte. Ou bien avec courage je l'enfonce"


La porte cède. Un seul élan brusque. Costaud.

Il tend son "arme" en me souriant:


- "J'espère que vous aimez les roses".

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