Le détective se met à table

ricardo

Une nuit sans lune absorbait la ville, les néons des commerces encore ouvert à onze heures du soir livraient une bataille perdue d’avance contre l’obscurité dans un grésillement d’impuissance. Ce soir la, Harald Menzel enveloppé dans son mastic de fonction trainait sa silhouette longiligne Avenue Gambetta et se mêlait à la foule parmi laquelle il reconnaissait quelquefois  prostituées ou dealers avec qui il avait eut un jour maille a partir. Menu fretin pensa t il , ce soir les soucis d’Harald étaient ailleurs, la nuit l’avait encore aidée à glaner de précieuses  informations  mais il restait insatisfait. Il n’avançait pas dans son enquête au rythme souhaité et savait qu’il ne pouvait pas brusquer davantage ses sources car s’il commettait cette erreur il pourrait le payer cash avec cocktail de sang et de bitume mêlé à la clé.

Il se dirigeait d’un pas nonchalant vers le Chantefaible un bar du 20éme qu’il avait transformé peu à peu en une annexe de son bureau, il y étudiait souvent les cas difficiles,  le cas Lisy  Santelli méritait ce type de réflexion alcoolisée se dit il en faisant tinter la cloche du seuil de l’établissement, un bistro digne représentant des brasseries des années 50 avec un grand comptoir qui mangeait la pièce et des banquettes en moleskine rouge qui collaient a la peau. Harald aimait cet endroit  il regrettait seulement l’odeur de la cigarette qui depuis quelques années avait déserté les lieux.

Généralement a la seule lecture du dossier il savait comment allait tourner une affaire et le frisson qui lui avait parcouru l’échine pour celle-ci était tel qu’il avait pensé un instant refuser, une odeur par trop macabre accompagnait la disparition de cette jeune fille lors d’un voyage d’étude à paris. Elle ne reparaîtra pas il en était certain, il pouvait renifler l’odeur écœurante du sang et des boyaux.

Sur la photo elle avait 21 ans , de grosses lunettes qui dévoraient son visage , des formes appétissantes et un gout discutable en matière d’habillement, son envie de parler la  langue de Molière l’avait conduite a accepter un logement sous des toits haussmanniens appartenant à une Américaine vivant a Paris depuis 30 ans Margaret Leman , veuve d’un ambassadeur de mari mort ou plutôt disparu lui aussi le 24 Octobre 1982 et jamais retrouvé . Cette coïncidence avait conduit d’ailleurs Harald à rencontrer en priorité cette logeuse encore traumatisée par l’absence inquiétante de sa locataire, c’était une belle femme que la soixantaine avait épargnée, le genre tailleur-escarpins-permanenté mais agréable malgré tout avec son léger accent. « Je ne comprends pas une jeune fille si douce, si agréable … » elle semblait se délecter de cette phrase comme la résurgence d’un bon moment, plutôt barré la logeuse pensa t il.

La famille de Lisy, deux cinquantenaires originaire de la petite Italie new yorkaise, très inquiète l’avait contacté quelques jours plus tôt car Harald  s’était forgé une réputation de pugnacité qui lui permettait quelquefois de résoudre  certaines causes perdues pour la police, un chèque important accompagnait le courrier ainsi qu’un rendez vous pour la semaine suivante, du boulot facile avait pensé Harald en premier lieu.

L’ennui fut que ce dossier présenta très vite des similitudes avec de nombreux autres cas, plus de douze pour être précis sur plus de 15 années qu’Harald avait exhumés patiemment lors de ses recherches. Il y avait pèle -mêle Un  VRP, un couple de touristes, une religieuse, un guide touristique et même un gendarme … une hécatombe d’inconnus dont la disparition n’avait pas fait de vague. Le VRP par exemple avait disparu en Octobre 1995, cet homme d’une trentaine d’année, célibataire, au visage poupin représentant en toile enduite pour les stores et bâches industrielles, n’avait plus donné de nouvelles depuis qu’il avait séjourné a Paris dans un hôtel miteux du dix septième arrondissement situé a un bloc de l’appartement des Leman, Harald imaginait son squelette aujourd’hui roulé dans une de ses bâches façon Nem.

Après trois jours et nuits d’une alternance café Ricard (le café pour tenir le Ricard pour le plaisir) il avait fini par recouper douze disparitions dans un territoire ne dépassant pas 1km carré. On peut déjà entonner un requiem a la mémoire des disparus pensa t il car si le mobile comme l’auteur ne lui était pas connu ils avaient tous été victimes du même tueur, Harald en était certain.

La rue Villebois-Mareuil ou habitait Madame Leman était situé au centre de la zone de recherche et curieusement tous les commerçants de la rue interrogés, s’ils ne s’étaient pas montrés particulièrement coopératifs, se souvenaient avoir rencontré au moins un des disparus. Tous les locataires et propriétaires de la rue furent visités mais seul Madame Leman et ses voisins de palier se souvenaient de Lisy et d’elle seule d’ailleurs.

Harald avait compilé les explications anecdotiques de Monsieur Noiret le  libraire qui se souvenait avoir vendu des revues porno à Mr Greau le VRP, les conversations qu’Amélie, l’imposante propriétaire de la Mercerie du coin de la rue, avait eu avec Lisy  , les descriptions anatomiques sur la jeune étudiante  que Madame Galande , responsable de l’institut de beauté , avait cru bon de partager avec le détective, sans oublier les nombreuses remarques libidineuses sur la silhouette de Lisy  émanant des différents restaurateurs  et enfin tous les souvenirs de Mme Leman  et  tout cela n’aboutissait à rien de concret . Harald suivait cependant un fil invisible en continuant ces interrogatoires frustrants , il avait flairé quelque chose d’indicible et lorsqu’il réalisa qu’avec la fleuriste décoratrice de jardins, l’épicier et le propriétaire du magasin de textile il avait finalement obtenu des témoignages sur cinq des douze disparus, il su qu’il tenait une piste, l’assassin était proche , dans cette rue même.

Pourtant rien n’était commun chez les disparus ni  l’âge ni les études, tout ce que l’on pouvait dire d’eux c’était qu’ils étaient gros et sympas qu’ils connaissaient tous la rue Villebois-Mareuil et que tous avaient disparus en Octobre, rien de tangible.

Le patron du Chantefaible nettoyait consciencieusement le zinc avec un regard en biais qu’Harald interpréta comme le signe de la fermeture, l’horloge Perrier marqua une heure, il avala son dernier Ricard fit trébucher quelques pièces sur le formica et partit.

Le lendemain il reprit sa quête minutieuse en comparant listings téléphoniques et dernière géo-localisation enregistré  par les I-phones des deux derniers disparus, le résultat ne le surprit pas, leur dernier appel s’était produit dans une zone comprise entre 500 et 700m de la fameuse rue…

Du coté des suspects Margaret Leman chez des amis a bordeaux lors de la disparition  de Lisy était à rayer de la liste, quelle liste d’ailleurs, aucun mobile n’apparaissait, les valeurs laissées derrière les victimes avaient dans tous les cas été restitués aux familles, et aucune rançon n’avait été demandé pour ces inconnus engloutis dans la rubrique fait divers.

Harald soupira massa son visage fatigué et quitta son bureau, il eut un regard furtif pour une pile de lettres non ouvertes qui gênait la fermeture de la porte et pensa qu’il devait en finir vite avec cette affaire.

Les commerçants de cette rue étaient certes peu aimable mais si cela suffisait pour être coupable une grande partie des commerçants parisien seraient en garde a vue, non, il fallait il s’y prendre autrement, Harald tira une bouffée de sa menthol regarda la volute s’évanouir dans cette étrange rue et entra chez Amélie d’un pas décidé. Bonjour ! Amélie leva le nez et obligea ses 95 kilos à contourner son comptoir et traverser ses étales de bobines, boutons et accessoires divers. Que puis-je faire pour vous ? rétorqua Amélie avec la voix  obséquieuse qui lui était coutumière. « Absolument rien » répondit Harald, je venais juste vous remercier de votre aide maintenant que tout est fini. Amélie chaussa des demi lunes qui pendaient a son cou ses yeux parurent brusquement plus félins « vous avez retrouvé Mlle Lisy ? » Non, grommela t il mais je sais ou chercher dit il en quittant l’établissement dans ce qui se voulait un sourire et apparaissait davantage comme une cicatrice supplémentaire sur son visage meurtri.

Voila, c’était sa seule carte, un bluff, mais au point ou il en était pourquoi pas, il marcha en direction de la rue Saint-Senoch et du square tout proche avec la désagréable impression que des yeux invisibles s’accrochaient a son dos. A peine arrivé à la hauteur du banc ou il comptait méditer son portable sonna, la fleuriste,  Mme Guerand. Allo Harald Menzel, oui …bien …quand cela …entendu j’y serais. Des rouages venaient apparemment de se mettre en branle, il avait du effrayer quelqu’un et ce soir, son enquête avançait enfin.

Il était minuit, la rue semblait déserte même si les nombreuses voitures garées le long ou sur le trottoir, constituaient a elles seules autant de caches possibles pour qui souhaiterait observer discrètement. On entendait au loin le bruit de quelques concerts et autres festivités somme toute logique en ce soir  d’halloween. Mme Guerand se révéla nerveuse lorsque le rideau métallique de sa boutique se releva comme convenu. « Entrez vite » lui dit elle en observant derrière lui, je ne souhaite pas qu’un voisin nous aperçoive, Harald s’exécuta  et porta machinalement la main sur le revolver de sa poche intérieure, la rondouillarde petite blonde trentenaire ne l’effrayait pas mais Harald était d’un naturel méfiant. La boutique embaumait le chrysanthème, Harald la traversa en suivant sa propriétaire vers la remise, soudain un coup violent a l’arrière du crane lui intima de dormir du sommeil des imprudents.

A son réveil les poignets blessés jusqu’au sang il trônait tel la proue incongru d’un navire a la dérive attaché par des câbles a un poteau métallique au beau milieu du Hangar jouxtant le restaurant « le mimosa », face a lui on aurait pu croire a une réunion en l’honneur de la fête des voisins car tous étaient présent autour d’une grande table, magnifiquement dressée , un énorme plat recouvert d’une gigantesque cloche en argent posé en son centre.

Le libraire Mr Noiret un homme qui en imposait naturellement par une carrure de lutteur, s’était autoproclamé porte parole du groupe et s’adressa à lui, sourire aux lèvres et un large hachoir pendant a sa main droite :

« Mr Menzel, bienvenue a notre repas d’halloween, après concertation nous avons décidé de vous laisser l’honneur de choisir en qualité de quoi vous y participez … »

Un silence pesant s’installa, le temps paru infini et Harald su immédiatement ce qu’il était advenu des disparus, tous les regards le dévisageaient dans l’attente de sa réponse … Harald fixa le plat sur la table et su que le point de non retour était franchi, dans un souffle au bord de la nausée, maudissant son envie de vivre il murmura … « convive »…

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