Le festin

Théo S.

Courte nouvelle réalisée dans le cadre du Prix Court et Noir 2018, Short Édition.

Il y a des jours où je n'ai nullement faim.

Puis il y en a d'autres où mon estomac hurle à la mort.

En ce vendredi, ce devait être poisson. Mais je ne supporte pas la poiscaille. C'est une viande ignoble, non ? Un aliment au goût exécrable.

Pourtant, le vendredi est mon jour préféré. On mange bien le vendredi.


La veille, c'était jeudi.

Je me trouvais dans un parc, assis sur un banc à siroter une petite boisson de ma préparation. Elle coulait goulûment le long de ma gorge ; de fines gouttes tachetaient ma barbe et souillaient ma moustache brunâtre.

Un splendide platane, trônant au centre du parc et qui nous surpassait par sa grandeur, avait été fauché durant une violente tempête, la nuit qui précéda ce jour.

J'avais versé une larme en observant cette dépouille d'arbre au beau milieu d'un parc amputé. Après cet instant de tristesse, je m'installai sur un banc blanc.

J'attire la curiosité des passants. Pourquoi ? Je ne le sais pas, mais une femme, ce jour-ci, s'approcha vers moi et me demanda la permission pour s'installer à mes côtés – le banc se voyait assez large pour deux. J'acquiesçai.

Elle devait avoir environ trente ans, aussi blonde que la couleur dorée d'un champ d'orge, au petit nez fin, au front haut et aux yeux noirs. Les formes de son corps étaient gourmandes. Un être exquis aux cheveux tombant jusqu'aux épaules et pourvus d'une frange.

Nous discutâmes ensemble pendant peut-être une heure ou deux. Curieux et intrigué, cette longue discussion me permit de découvrir son caractère, ses envies et quelques renseignements par-ci par-là sur sa vie.

Elle portait le doux prénom de Margaret. Elle se définissait comme une célibataire désespérée, qui cherchait en vain un homme pour emplir son existence de bonheur. Généreuse, délicieuse et belle ; cependant, un puissant égocentrisme l'ankylosait. Une arrogante fieffée.

À mon tour, je me suis présenté à elle. Max. Trente-deux ans. Travaille dans une cantine scolaire. Vis seul.

Je ne côtoyais plus de femmes depuis belle lurette. Et je dois intimement avoué qu'elle me faisait envie. Je voyais dans son regard une jouvencelle lascive, dévorée par le même désir que moi. Mais notre relation naissante vacillait encore, il fallait donc y aller tranquillement.

Au bout de deux heures, je lui proposai de la raccompagner. Elle accepta. Arrivés devant son appartement, je l'invitai à prendre le dîner chez moi, le lendemain. Elle me sourit joliment, appréciant mon offre.


Toute la journée je m'attelais à la besogne de nettoyer, laver, gratter l'entièreté de ma demeure, jonchée de salissures multiples. Je préparais ce qui devait être préparé.

Vers dix-huit heures, elle cogna l'une de ses mains contre la porte d'entrée. Je vins lui ouvrir. Elle s'habilla et se maquilla avec la pomposité des femmes de ce siècle : ses lèvres étaient rouges et son teint plus blanc qu'hier. Elle avait rosé ses joues et mis en valeur ses yeux avec une couche de mascara.

Je lui fis le tour de l'habitation. Elle fut effarée à la vue horrifique du simple grabat sur lequel je couchais le soir, après le repas.

« Même le plus humble des hobereaux d'antan se payait une meilleure couchette que ça ! » s'exclama-t-elle, mêlant moquerie aimable, ironie douteuse et savoir cocasse.

« Je ne suis pas un gueux, répondis-je dans son sens – prenant un air courtois et pédant –, bien que je puisse parfois faire acte de gueuserie. »

Une énième fois, elle dessina un sourire qui fit apparaître deux mignons petits plis aux coins de sa bouche.

Je l'accompagnai ensuite jusqu'à la salle à manger, où était plantée la table. Des bougies illuminaient le meuble, parsemé de pétales de roses pourpres. Deux assiettes s'opposaient face à face, avec les couverts qui allaient avec.

Elle resta un temps sans parler, ni bouger. Immobile, médusée, statufiée. Elle élogia la mise en scène pour enfin me poser la question suivante :

« Qu'as-tu cuisiné pour ce soir ?

 - Un festin, allégrai-je, tu vas voir. Un festin ! »

Elle zieuta mon canapé d'un goût passé, avant de s'y affaler.

« Ne bouge pas, dis-je, je reviens. »

Pendant que je m'absentais pour quelques préparatifs, elle sortit, de je ne sais où, un petit pistolet, qu'elle cacha sous sa jupe. Je revins.

« Tu ne sens rien ? me demanda-t-elle.

 - Non, rien. De quoi parles-tu ?

 - Il y a... comme une odeur de sang. »

Elle ressortit son arme. Je me doutais qu'elle ferait cela. Je l'avais espionné depuis la cuisine. Acteur à mes heures perdues, je la questionnais avec supplication.

« Que fais-tu ? Arrête, ne tire pas ! Je t'en prie, ne me fais pas de mal ! Pose cette arme, veux-tu ! Pourquoi, hein, pourquoi ? Pourquoi vouloir me tuer ?

 - La maîtresse aux effluves sanglantes. Ça te dit quelque chose ? »

Une tueuse révélée par la presse, mais dont l'identité restait secrète. Une meurtrière qui assassinait tous ceux qu'elle charmait – en somme, une sorte de veuve noire.

« Tu ne me désires pas ? ajoutai-je, devenu de marbre.

 - Non. Ce que je désire, c'est ta mort. Je t'ai choisi pour mourir aujourd'hui. C'est ainsi que va la vie, mon pauvre loulou.

 - Moi, ma Lucette, je te désire. »

Dans un élan incompréhensible – très certainement sadique –, elle se déshabilla, en pointant toujours l'arme vers moi. Je contemplais sa nudité. Sa peau, épinglée de divers grains de beauté, luisait.

« Au moins, ricana-t-elle, auras-tu eu une partie de ce que tu voulais. »

Elle tira au niveau de l'abdomen. Ce fut risqué. Elle aurait pu projeter une balle droit sur ma tête, mais elle ne le fit pas. Cet acte ferma son destin et ouvrit mon appétit.

Sachant que la pièce n'était pas exiguë, qu'elle s'y trouvait au fond, moi à l'entrée et que, ayant tout planifié, je portais sur moi un gilet pare-balles ; je me relevais et me jetais sur elle lorsque, imprudente, elle s'approcha de mon pseudo-cadavre, l'arme abaissée.


Elle se réveilla finalement, toujours nue, le corps sur une table glaciale, poignets et hanches accrochés, la bouche couverte d'un adhésif transparent qui présentait des lèvres aux traits écrasés et à la couleur tantôt rougeâtre, tantôt carnée.

Elle dodelinait de la tête, de droite à gauche, perdue, la poitrine haletante. Elle m'observa, en habit de boucher. Elle commença à geindre par sons étouffés.

La gorge sèche, j'ouvris le robinet et lapai l'eau qui en sortait. Quelques gouttelettes me trempèrent la main, gouttelettes que je m'amusai à déposer méticuleusement sur le ventre de la charmante femme.

« Vois-tu, te considérer en cette situation, découverte par l'impudence, ça me rend tout chaud. Au parc, tu avais déjà l'intention de me tuer. Moi, j'avais l'intention de te dévorer, en tout terme. Cesse de gémir, je n'entends qu'un marmonnement sourd ! Le festin que je vais goûter ce soir, sera des plus délicieux et onctueux. Je ferai rôtir tes cuisses, griller ta langue, cuir tes seins, bouillir tes fesses et j'enfournerai le reste de ton corps. Car de toi, ma chère Margaret, il ne restera rien, pas même les os qui seront donnés à mon chien ! La maîtresse aux effluves sanglantes va être un mets raffiné, un plat de résistance. Merci, ma belle, de m'avoir donné l'occasion de déguster un si beau morceau ! »

Je me mis au travail.

Le vendredi est mon jour préféré. On mange bien le vendredi, vous ne trouvez pas ?

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