Le havre

Christian Lemoine

Voici, dans l'architecture fractale des rivages découpés, comme un havre caché. Entre les caps hardis, les falaises volontaires, les plages étendues, il est une déroute d'eau et de laminaires sur le sillon frémissant mais tenace d'un courant remontant vers la terre. L'esquif qui s'y confie découvre bientôt, derrière la palissade obscure d'un sous-bois, une bonté de lac oublieux des tempêtes. Encore a-t-il fallu qu'une boussole s'affole, que d'un gouvernail surpris naquît l'invention d'un autre continent à révéler, du cœur du fouillis des brumes, du cœur de la touffeur absconse d'un rideau d'embruns. L'étrave peu à peu se convertit aux processions buissonneuses des usnées, et les grands pèlerinages se sont résolus dans la paix doucereuse d'une anse isolée, loin des tumultes fouailleurs de coraux. D'un galion désarmé s'élevait une fumée de fureur, et dans les volutes se diluaient tant de trésors précipités que, dans le soir où mouraient les ravages, la seule figure d'une proue éventrée emportait sur ses écailles la laisse ennoircie des naufrageurs. Ainsi le faible brick courait un ultime raid vers sa perte grandiose, mais s'échouait en bienheureux repu sur un liman reclus, loin des fièvres obsidionales. De l'autre côté de la ligne des dunes, sur le plan mouillé des sables languides, des débris labyrinthiques articulent une grammaire étrange, un bois flotté, contrit de son épave déchue loin de toute rescousse, soumet à la répétition des houles son apostrophe suspendue. Ainsi, du clapot rebutant rencoigné au plus secret des vasières, là où la roselière confond le végétal debout et la boue étale, suinterait en lente épiphanie l'apaisement du gisant.
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