Le photographe et la vérité

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  Félix prenait en photographies absolument tout ce qu'il voyait. Il refusait de s'encombrer l'esprit avec quelques aspects techniques jugés futiles, non, ce qu'il recherchait, ce qu'il voulait, c'était éterniser la vérité.

Il avait réalisé des milliers et des milliers de photographies, mais aucune d'elles n'était la vérité. Certaines s'en approchaient, certes, mais il y avait toujours l'intention. L'intention était la plus grande ennemie du photographe, c'est elle qui aliénait la vérité.

Cette intention était inéluctablement présente : le photographe, même de manière inconsciente, cherchera toujours à dramatiser, glorifier, exacerber, magnifier. Et la réalité, la vérité quant à elle, s'en trouvera bafouée.

Félix refusait cette fatalité. Il savait qu'il pouvait y arriver, il avait ce don, cette passion, cette rage. Un jour, il en était persuadé, il réussirait là où personne ne s'était aventuré. Si lui ne le faisait pas, qui d'autre le pourrait ?

La rue était déserte, ce qui n'avait rien de surprenant pour un dimanche après-midi. Le Soleil tapait violemment sur les dalles en béton, libérant cette odeur qui a le don de raviver des souvenirs oubliés dans le paradis perdu de l'enfance.

Félix était à son poste depuis près de trois heures. Il avait commencé la séance doucement, puis, peu à peu, il était monté en intensité jusqu'à atteindre ce qu'il appelait « l'apogée ».

L'apogée était cet instant -très court, quelques minutes à peine- où il perdait tout contrôle de lui-même : frénétiquement, il pressait rageusement le bouton de son appareil à en faire saigner le bout de ses doigts, ne prêtant même plus attention à ce qu'il capturait, tournoyant sur lui-même à une vitesse inhumaine. A ce moment précis, Félix n'existait plus : prisonnier de cette transe infernale, il était à la merci de l'appareil.

Complétement désorienté et sans plus aucune énergie, il finit par s'écrouler sur le rebord du trottoir. L'apogée était terminé.

Une fois qu'il eut retrouvé la conscience, il regarda le contenu de son appareil. Il défila les photographies sans y voir un quelconque intérêt quand l'une d'entre elles attira son attention : un homme y figurait.

Vêtu d'un épais manteau et d'un chapeau, sa tenue paraissait grotesque au regard de la chaleur étouffante qui régnait ce jour-là. De dos, on ne pouvait pas voir son visage mais sa pause suggérait qu'il était en proie à de grandes angoisses : sa nuque courbée, on aurait dit qu'elle portait tout le poids de ses problèmes, poids bien trop lourd pour ce corps abattu. Félix l'avait pris en photographie sans en avoir conscience, mais chose encore plus remarquable, l'homme non plus n'avait pas remarqué la présence de Félix.

La photographie était belle, le jeu des lumières faisait apparaître des ombres derrière l'homme, d'abord la sienne puis celles de branches menaçantes, image d'un passé qui le rattrapait. Oui, assurément la photographie était belle, cependant, il lui manquait quelque chose. Elle était les prémices, elle était les questionnements, le commencement. Le commencement de quelque chose de plus grand, de plus fort.

Félix en était persuadé, la photographie n'exprimait peut-être pas la vérité, mais il était certain qu'elle l'y emmènerait.

Il se mit à courir comme un fou, examinant chaque ruelle, chaque recoin, dans l'unique espoir de retrouver l'homme. Il chercha pendant des heures, sans jamais perdre espoir, car il le sentait, il était proche.

Enfin, Félix finit par le retrouver.

L'homme était assis sur un banc au bord de la Seine, la tête entre les mains et la nuque baissée, comme sur le cliché.

Félix l'observa de loin, sans toucher à son appareil.

L'homme se leva, et d'un pas lent, le regard dans le vide, se jeta dans la Seine.

La hauteur n'était pas bien haute, et elle n'aurait jamais pu causer la mort de quelqu'un sachant nager.

Ce n'était pas son cas.

L'agonie dura quelques minutes. Quelques minutes qui semblèrent durer une éternité, quelques minutes au cours desquelles l'homme suppliait, hurlait, se débattait, tentait de sauver cette vie qu'il avait essayé d'effacer quelques minutes plus tôt.

L'allée était déserte, il n'y avait que lui et Félix.

Félix resta à sa place. Machinalement, il saisit son appareil et enclencha une prise. Une seule.

Les cris se dissipèrent, l'homme disparu, la surface de l'eau redevint lisse. Ne restait plus qu'un chapeau s'éloignant doucement à l'horizon, dernière relique d'un homme qui avait voulu défier le sort mais qui fut tragiquement rattrapé par celui-ci.

Félix rentra chez lui. Il ne ressentait rien, il ne pensait pas. Il était vide, complétement vide.

Une fois assis sur son canapé, il resta de longues heures à fixer son appareil. Pourquoi n'osait-il pas regarder la photographie, il n'en avait aucune idée. L'enjeu était tellement énorme : il avait réussi, enfin.

La poitrine compressée, il saisit l'appareil. Tout son corps tremblait si fort qu'il avait du mal à le garder entre ses mains, manquant de le faire tomber à plusieurs reprises.

L'image apparu sur l'écran. Il ferma les yeux dans un réflexe. Après une longue inspiration, il les ouvrit.

Une explosion se produisit dans tout son être. Une cascade de larmes ruissela sur son visage figé.

Ce qu'il venait de voir, ce qu'il avait réussi à matérialiser, n'était autre que la vérité. La vérité pure, sans fioriture, juste la vérité.

Le visage de l'homme.

Ce visage qui fixe l'appareil de Félix, l'incompréhension, la peur, le supplice, l'agonie. Le visage d'un homme que la mort est en train d'emporter. Le visage d'un homme entre deux mondes, celui de la vie, celui des ténèbres. Le visage d'un homme prisonnier de cette transition, comme prisonnier de l'objectif.

Félix savait ce qu'il avait fait. Il savait qu'il était prêt à tout, pourtant, il n'avait jamais imaginé que les choses iraient si loin. Mais cela en valait le prix. Il avait réussi, enfin.

Encore sous le choc, il entreprit de développer le cliché.

Il manipula la pellicule avec une minutie paranoïaque, il avait conscience que ce qu'il tenait entre les mains était plus précieux que sa propre vie.

L'image était encore plus extraordinaire sur le papier, la puissance qui en émanait était telle qu'il tomba sur le sol.

Il la plaça dans une enveloppe qu'il enferma dans son coffre-fort. Ce qu'il allait en faire, il n'en avait aucune idée. Il avait en sa possession un trésor inestimable, un trésor qui le rendait unique au monde, qui l'élevait parmi le commun des mortels. Mais ce trésor pouvait aussi le mener à sa perte, car il était l'aveu du crime qu'il avait commis.

Le lendemain matin, la première chose qu'il fit fut de se ruer vers le coffre-fort. Il composa le code, le cœur battant à cent à l'heure. Quel soulagement il ressentit lorsqu'il sortit le cliché de l'enveloppe. Tout ceci n'était donc pas un rêve, c'était bien lui qui avait entre ses mains la photographie qui révolutionnait l'histoire de l'art, qui défiait l'impossible. Il se mit à rire à gorge déployée, c'était lui !

Toute la journée, Félix réfléchit à ce qu'il allait faire. Il ne pouvait garder cette merveille pour lui, le monde devait savoir, le monde devait voir le miracle qui s'était produit et surtout, il devait connaître qui en était à l'origine. Il serait adulé, craint, son nom s'inscrirait auprès des légendes, peut-être même qu'au cours du temps, on en viendrait à douter de son existence : comment un être humain a-t-il pu produire une chose semblable ?

Le cliché en lui-même ne poserait pas de problème. Sa puissance, son ascendance tairait toute question. En revanche, on finirait forcément par retrouver le corps et une enquête serait lancée : le lien avec la photographie mettrait immédiatement Félix en cause. Il se blâma de ne pas s'être débarrassé du cadavre, mais se consola en pensant que de toute façon, des proches auraient signalé une disparition et qu'un avis de recherche aurait sûrement était émis.

Si seulement l'homme ne pouvait être rien d'autre qu'un fantôme, sans passé, sans famille ni ami !

Il vérifia dans la presse si un corps avait été retrouvé dans la Seine mais à son plus grand étonnement, rien n'en faisait état.

Aucun avis de recherche ne paraissait non plus.

« Le cadavre était forcément remonté à la surface, peut-être fallait-il attendre le lendemain pour que la presse relaye les informations de la police » pensa Félix.

La nuit fut une fois de plus agitée pour le photographe. La frustration faisait rage dans son esprit, il avait enfin réussi et il devait le cacher. Après toutes ces années de travail acharné, il refusait catégoriquement l'éventualité de renoncer à ce qui lui était dû.

Le lendemain, il se précipita encore une fois vers son coffre. Il observa la photographie, toujours autant bouleversé, mais cette fois-ci, quelque chose le gêna. Il avait l'impression que le regard du pauvre homme avait changé. Il fixait toujours dans sa direction, il y avait toujours cette effroyable terreur, mais cette fois-ci, le regard semblait aller plus loin, au-delà de l'objectif, au-delà de la photographie. On aurait dit que l'homme regardait directement Félix.

Son sang se glaça. Il scruta la photographie pendant des heures, puis se résigna à la remettre dans le coffre, concluant que la fatigue devait sûrement lui jouer des tours.

Le jour suivant, il regarda de nouveau le cliché, et à présent, il en était sûr, l'homme le regardait ! C'était comme si son regard le transperçait, comme s'il scrutait chaque détail de son visage.

Félix décida de remettre la photographie dans son enveloppe et de ne plus y penser. Peut-être commençait-il à ne plus avoir toute sa raison. Il devait agir vite avant de devenir fou. Il se mit à feuilleter tous les journaux, aucun ne parlait de la disparition de l'homme ou de la découverte d'un cadavre.

Cela mis Félix dans une telle rage qu'il déchira rageusement chaque journal puis les brûla. Comment était-ce possible ? C'était comme si cet homme n'avait jamais existé !

Les semaines passèrent, et toujours aucune nouvelle du cadavre, à croire que la seule trace de son existence fut la photographie.

Un matin, Félix comme à son habitude ouvrit l'enveloppe et en sortit l'image. Ce qu'il vu le pétrifia. L'expression de l'homme avait changé.

Ses traits étaient à présent durs, la peur avait laissé place à la haine et à un sentiment inexprimable, entre le mépris et le dégoût, mais un dégoût qui n'avait rien de désarçonnant pour celui qui le ressentait, non, bien au contraire, de son visage se dégageait une sévérité divine : il prononçait le jugement dernier, et le jugé n'était autre que Félix.

Epouvanté, Félix jeta le cliché dans le coffre et le ferma à double tour.

Ce qu'il venait de voir n'avait rien d'humain, rien de réel.

Il sentait qu'une épée de Damoclès trônait au-dessus de sa tête, prête à lui fendre le crâne à tout instant. Cet homme l'avait condamné, et son sort était inéluctable, ce n'était qu'une question de semaines, de jours, d'heures, peut-être même de secondes, mais une chose était sûre, il allait payer pour ce qu'il avait commis.

Félix avait réussi à capturer la vérité, mais à présent, le cliché allait au-delà de celle-ci, il ne la représentait plus, il la créait, impitoyablement et d'une façon si certaine, qu'il ne pouvait en être autrement.

Il ne ferma pas l'œil de la nuit. L'objet de sa perte se trouvait si proche de lui, au moindre bruit, il sursautait, persuadé que l'homme venait le chercher, impitoyable Charon qui le conduirait sur les rives du Styx avant de jeter son âme dans les tréfonds abyssales où elle serait condamnée à la souffrance et l'ignominie pour l'éternité.

Parfois, il se mettait à serrer sa poitrine si fort que ses ongles s'implantaient dans sa chair, terrorisé à l'idée que son cœur ne lâche.

La mort était proche, il pouvait sentir son odeur caresser ses narines, parfum exécrable qui ne tarderait pas à émaner de ses propres entrailles.

Félix ne voyait plus qu'une solution, il devait se débarrasser de la photographie. La détruire, c'était rompre le sort funeste auquel il était destiné. Il la brûlerait avant d'être brûlé.

Il était transi de peur à l'idée de s'approcher à nouveau du coffre, et il dut rassembler le peu de force et d'énergie qu'il lui restait pour trouver le courage de l'ouvrir.

Il refusait de regarder la photographie, pourtant, une force suprême l'empêchait de faire autrement, et, ne pouvant lutter contre celle-ci, son regard croisa le visage de l'homme.

Sauf que ce visage n'avait désormais plus rien à voir avec celui du passant, ce visage, à présent déformé par la souffrance, torturé par la terreur, portant les stigmates d'une douleur atroce, n'était autre que celui de Félix.

A cet instant, il fut pris d'une folie sans nom. En une fraction de seconde, il perdit tout contrôle, quelque chose dans son cerveau s'était déclenché : il se mit à hurler, à s'arracher les cheveux, à se frapper, comme s'il voulait expier le mal qui s'était emparé de lui. Enfin, il eut l'impression de suffoquer, il quitta sa maison et courut dans la rue sans vraiment savoir où il allait, fuyant l'horreur qui le poursuivait.

Était-ce le hasard ou l'inconscient de Félix qui l'emmena au bord de la Seine à l'endroit exact où il avait pris ce maudit cliché, personne ne pouvait le deviner, mais en prenant conscience de l'endroit où il se trouvait, il poussa un cri atroce, il était piégé !

Il continua à courir mais trébucha sur une pierre qui le fit tomber directement dans le fleuve. Il tenta de remonter à la surface, mais cela lui était complétement impossible, l'eau retenait ses membres à l'instar de lianes maléfiques ou d'un sable mouvant. L'allée était complètement déserte.                                                  

Les cris se dissipèrent, Félix disparut, la surface de l'eau redevint lisse. Ne restait plus qu'un appareil photographique s'éloignant doucement à l'horizon, dernière relique d'un homme qui avait voulu défier le sort mais qui fut tragiquement rattrapé par celui-ci. 

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