Le pilleur de mots

leo

(Avant propos : "Alors Léo, ton prochain texte ?" Ben j'sais pas, j'ai un conte en tête mais pas suffisement de temps en ce moment pour l'écrire. Puis pour le reste je n'ai pas d'inspiration. "Et si tu écrivais sur ce lieu d'inspiration que sont les toilettes ?" Tope la, je vais le faire...)

 

                                                 Le pilleur de mots.

J’ai écumé les chiottes publiques du tout Paris. Citadin du verbe, j’ai trôné. J’ai communié avec les âmes graffitées.  J’ai lessivé de ma mémoire chaque message annoté sur les murs. Lambeaux de chacun, abandonné au chieur ou à la pisseuse assaillie par l’ennui. Le cervelet collégial explosé de ses mots cloutés. Bribes tourmentées  qui poussent aux murs, comme on chie des idées de merdes. Suées stériles. J’imprime mon souvenir des fresques témoignant d’une vie sur Terre, même maudite. Ma matière grise protectrice, lutte contre l’oubli d’un mot, milite pour l’adoption d’une phrase qui a cru exister aux yeux de son créateur. Crobars identitaires, dates sacrificielles, rendez-vous juteux, bouillie d’anarchie estudiantine en sursis, chiure de pensées meurtries, citations…à comparaître devant mes yeux boulimiques de voyeurisme. L’intimité sociétale violée de ma rétine. Je bourre les mots exhibés dans ma besace encéphalique. Mon vide se goinfre des déchets.  Dégueulasserie de mouette mazoutée.  Plumes collées d’une encre vomitive. L’Erika est d’une probité écologique à toute épreuve, comparée à cet étalage existentialiste. La brosse à chiotte à battu en retraite planquée derrière la cuvette. Le PQ dépressif est au bout du rouleau. Je prélève en ce lieu la fin de ma dernière collecte. J’ai tout avalé à m’en faire crever la panse. La vastitude ingurgitée. Je rentre infundibuliforme,  gavé d’offrandes laissées à l’abandon.

Le trop plein. Ça gargouille. Un mot périmé peut être.

J’ai la taupe au guichet. La taupe grasse de fonctionnaire, griffes vernies rose pétasse plantée dans mon accoudoir rectal. Suant sa trop longue heure qui lui reste à attendre avant de recouvrer sa médiocre liberté. Elle monte le volume de son secretarial hymn  : « t’es t’y… mignon, mignon mignon mignon mais gros gros gros… » (cf.vidéo*) ! J’en ai maté des plus feignasses que ça et j’ai le trou du cul du Medef. Je l’envoie en spéléo, dactylographier illico ma récolte. Elle me tire une gueule qui en dit long sur son arrêt maladie à venir. Je m’en cogne. Elle fait partie de mon ultime charrette. Je pénètre dans mon refuge. Me délivre des derniers mots mal en point.

Je restitue à la graphie prête, tout ce que j’ai volé, par manque d’inspiration, de temps, de talent. Je macule les derniers pans de murs de chez moi, de l’expression des autres. Je termine par mes chiottes, là, ou tout a commencé. Lorsque j’ai compris que j’avais perdu la fibre créatrice. Cet espace de recueillement m’avait enterré vivant. Acculé à mon vide, pantalon chevillé. Je suis parti méditer dans les toilettes du Louvre, rien.  Et puis, est survenu cette première rencontre dans des WC publics. Cette première phrase inscrite au marqueur rouge. Inmanquable.Elle me narguait, me provoquait, me couvrait de honte. Je l’ai étudiée un long instant avant de la retranscrire sur le mur de mon couloir. Je l’ai reportée là,chez moi, en évidence. Je me suis immédiatement rancardé à la préfecture de police, au service du public de l'agglomération parisienne : Celui qui trouve un objet sur la voie publique se nomme aux yeux de la loi « l’inventeur ». Tout objet d’une valeur reconnue supérieure à 100 euros est à la disposition de l’inventeur entre le douzième et le dix-huitième  mois suivant le jour de la découverte de l’objet. Cette phrase est devenue mienne : ce qui marche pour les objets, fonctionnent probablement pour les mots. J’ai donc éclusé tous les autres chiottes de la capitale à la recherche de ces mots perdus. J’y ai à chaque fois déposé mes coordonnées, datées du jour de mon prélèvement, mettant en demeure les auteurs étourdis. Pour tout vous dire, je pense plus particulièrement qu’il y a des salauds qui les ont abandonnés, parce qu’ils n’y croyaient pas. Peut-être  en avaient-ils trop honte. Ou étais-ce peut être tout simplement, de généreux donateurs…

Tout le monde a le droit à une seconde chance.Les mots ne sont ils pas vivants ? Je les regarde désormais avec bienveillances parce qu’ils sont devenus miens.  Mes murs bruissent de voix anonymes. Les répliques chevrotines  impactent mon imaginaire. Les paroles nasillardes bêtifient mes pensées. Les murmures amoureux roucoulent sous ma plume. Les rendez-vous manqués débutent leurs véritables histoires…

Je recycle les témoignages. Les mots ont un sens, une portée. Aucuns mots ne méritent le mépris. Ils sont riches du regard qu’on leur porte, du pouvoir qu’on leur confère. Ce que vous abandonnez fait la richesse des autres.  Je suis de ceux-là : un pilleur de mots.

  • "Aucun mot ne mérite le mépris". Ils sont riches du regard qu’on leur porte, du pouvoir qu’on leur confère"

    C'est magnifiquement bien résumé "riches du pouvoir qu'on leur confère" on peut aussi dévastateur, les mots n'ont pas les mêmes significations selon nos cultures, notre age, selon le contexte aussi, mais ils sont toujours le support de nos imaginaires ( bon ou mauvais !) A ceux qui n'ont les mots restent- les images terribles qui circulent sur les réseaux sociaux et là les ravages sont terribles,. ceux qui n'ont pas de mots à mettre sur ces images sont littéralement fusillés par leur émotion, sans les mots ils ne peuvent pas la partager et cela donne les fous qui vont semer la mort parce qu'ils le sont déjà devenus sous l'avalanche des images, ils n'ont, alors, plus que la mort à partager !

    · Ago 2 months ·
    Mycjq3xv

    Christian

  • alors j'aime autant te dire que l'ambiance chiotte de gare me fait un truc très spéciale, vu qu'à une époque, quand j'étais une djeun's c'était le thème de la déco de la chambre de mon 2ème appart!! d'ailleurs c'était drôle, le peu de gens qui passés chez moi adoraient aller dans ma chambre pour se lâcher de tous les mots qui les encombraient!! j'adorais ca!!!
    alors qu'en t'en parle ca coule, ca roule c'est le plaisir comme je l'aime!!! et puis le rythmes et le choix du vocabulaire c'est tip top ce qui me fait vibrer!! merci et bravo!!
    l'animelle

    · Ago over 8 years ·
    Lanimelle 465

    lanimelle

  • Pilleur de pots.

    · Ago over 8 years ·
    Photo chat marcel

    Marcel Alalof

  • A la recherche des mots perdus,parce qu'en écriture rien n'est gagné d'avance.Beaucoup de poésie dans cette visite des cacacombes.

    · Ago over 8 years ·
    Photo chat marcel

    Marcel Alalof

  • Des écrits et des faïences.

    · Ago over 8 years ·
    30ansagathe orig

    yl5

  • Infundibuliforme ? Au tour de la dealeuse de mots de sortir son dico ;-)

    · Ago over 8 years ·
    Avatar orig

    Jiwelle

  • Coup de coeur ! Bonne humeur en ce début d'après midi, grand sourire au fil de tes mots. Bravo =)

    · Ago over 8 years ·
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    la-tete-en-neige

  • J'ai bien aimé Léo comme d'hab...le "mozart des mots"...

    · Ago over 8 years ·
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    joann

  • RAS Léo. Mais là il faut que je t'annonce: Je suis fou de tes motsssssssssssss....
    Bravo. De tes motsssssssssssss....

    · Ago over 8 years ·
    Pb290406 150

    estevao

  • Signifier que le seul axe scato dans ce texte est destiné à René la taupe dont vous pouvez vous délecter du clip, il en existe une version longue aussi et ça, c'est vraiment dégueulasse ! Plus de 3 minutes vous comprendrez mon point de vue :) Merci encore pour vos lectures et votre soutien !

    · Ago over 8 years ·
     14i3722 orig

    leo

  • Je ne comprends pas bien Lousalomé. Où parle-t-on de pipi, caca, boudin dans ce texte. Ton texte est super, Léo, il dit que ces lieux-là sont aussi des lieux d'expression et quelquefois de création. Je ne dirais pas "pilleur de mots" mais glaneur de mots.

    · Ago over 8 years ·
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    brigitte--2

  • ah, le drame du PQ au bout du rouleau...

    · Ago over 8 years ·
    New orleans louisiana may 1953 chevrolet orig

    victoria28

  • coup de coeur aussi

    · Ago over 8 years ·
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    elfee

  • Un accouchement fécal extraordinaire !! Un peu étrange à lire, mais bien écrit ! Bravo Léo. Et ton prochain texte, on le prendra quand il arrivera !!

    · Ago over 8 years ·
    Nature orig

    mls

  • Bravo d'avoir relevé le défi ! Si vous ne le connaissez pas lisez d'urgence Pierre Guyotat qui a hurlé la vie dans les tasses avec une verdeur que vous devriez aimer. Ce n'est bien sûr pas Jean d'Ormesson qui semble être l'idéal de votre critique fleur bleue lousalomé dont j'ai dégusté la guimauve, pour voir, après avoir lu le commentaire dans lequel elle exprimait son dégoût du "Pilleur de mots". Vous devriez lui proposer une promenade sentimentale dans les lieux qui ont inspiré votre texte...
    J'ai lu aussi votre débat avec ELLE (rien à voir avec lousalomé), trouvé intéressante la video jointe, et je vous souhaite de poursuivre la bagarre avec de plus en plus de bonheur.

    Nalpas

    · Ago over 8 years ·
    Default user

    nalpas

  • Heureusement que tu as perdu l'inspiration ...
    Et la dame pipi elle te prête des crayons ?

    · Ago over 8 years ·
    Flottins orig

    sophie-dulac

  • Vraie aisance en fosse d'aisance(refais le nous tous les matins).

    · Ago over 8 years ·
    Photo chat marcel

    Marcel Alalof

  • Toujours aussi percutant. Quand la matière fécale devient grise ça crée un fion d'artifice...
    Merci Léo !

    · Ago over 8 years ·
    Soir e jazz 58

    luc--2

  • Crotte alors ! J'aurais jamais cru ça de toi. Je vais faire immédiatement certifier tous mes textes :)) Aux chiottes...

    · Ago over 8 years ·
    Extraterrestre noir et blanc orig

    bibine-poivron

  • Belle matière, ces mots qui fleurissent dans tous les cabinets et offices ! Pour information, Lousalome, selon Freud, les mots et le caca ont fort à voir ensemble... Et si l'on t'en croit, Sade, H. Miller, Céline et tant d'autres ne seraient que de vulgaires voyous sans talent. Merci Léo de ton florilège anal.

    · Ago over 8 years ·
    Img 0789 orig

    Gisèle Prevoteau

  • un pilleur de mot oui sans doute

    · Ago over 8 years ·
    Chat

    Eric Varon

  • Les mots sont choisis, le "défi" est honoré !
    Nous avions les brèves de comptoir, ces lieux n'avaient pas encore été prospectés ...
    On peut certainement y trouver des perles !

    · Ago over 8 years ·
    Tourbillon 150

    minou-stex

  • Du grain à moudre(Madame Salomé,il ne faut pas "saloper"le travail d'autrui par des retours peu respectueux).

    · Ago over 8 years ·
    Photo chat marcel

    Marcel Alalof

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