Le poète et le nihiliste

sandrine-p

"La sagesse n'est pas la méditation de la mort mais la méditation de la vie" B. SPINOZA
La temporalité, donc la vanité, donc la vacuité de l'existence humaine comme de toute autre forme de présence vivante ou non sont les fondements de l'idéologie nihiliste. La réalité n'est qu'un leurre, une construction artificielle de la pensée visant à faire sens d'un monde qui n'en a pas. Hérésie pour l'apprenti nihiliste qui ne veut croire en rien et rien d'autre que rien. Rien qui vaille et à quoi bon sont les deux postulats fondamentaux de cette doctrine de la lassitude. Puisque nous allons tous mourir, la vie est inepte, il est donc vain pour ne pas dire stupide de s'y investir de quelque manière que ce soit. Aucune cause, aucun sentiment, aucune émotion ne mérite d'être interrogé ou soutenu car à la vérité ils n'existent pas. Seule la faculté de nos esprits somatiques à créer la pensée réussit à nous berner nous faisant croire et accroire que nous sommes des êtres d'existence dans un monde qui l'est tout autant. Or le vide et le néant non seulement nous entourent mais également nous constituent plus sûrement que nos milliards de cellules fruits du hasard de la nature voire même erreur ou farce de la nature. En effet notre identité d'être doué de raison, vivant de façon transitoire sans autre réelle condition que de se reproduire afin de perpétuer une espèce décadente est en elle-même une preuve de l'incongruité de notre destin. Nous ne sommes rien au milieu de rien et rien de tout ce auquel nous nous raccrochons fébrilement n'a d'autre réalité que celle d'un délire d'esprit fragilisé par la peur du vide.

Je pense tout le contraire.
Non seulement je me vis comme une entité vivante dans un monde concret mais je revendique la valeur de qui je suis et de tout ce qui m'entoure. Les seuls nihilistes respectables sont les ermites et les suicidés! Seuls à être allés au bout de leurs convictions. Les autres ne sont que des êtres de fuite qui n'ont pour seul refuge  que la négation généralisée y compris d'eux-mêmes. En n'accordant aucun prix ni tangibilité à ce qui forge une vie et ses aléas ne recherchent-ils pas au fond qu'une forme de protection des souffrances inhérentes à la condition humaine? À commencer par la plus difficile à accepter, à savoir son éphémérité. La négation de tout et donc de la douleur. Ce n'est plus nier mais renier. 


Il ne s'agit pas là de conscience ni de lucidité mais d'un simple éclairage tamisé sur l'angoisse de notre face sombre.
Je préférerai toujours la lumière. Fut-elle crue, fut-elle douloureuse. Je veux regarder le monde en face tel qu'il est avec ses travers, ses turpitudes, ses désolations et les miennes. J'en garde l'envie, le désir. Je ne le renierai en rien. Je crois en la transcendance, je crois en la sublimation. Je crois en un monde de mots, de couleurs, de musique. Je crois au sentiment, je crois à l'émotion, je crois à l'échange et au plaisir. Je crois en tout ce que je ressens et je n'échangerai aucun doute, aucune peine contre une pseudo sérénité issue du renoncement. Je ne troquerai pas une larme contre du vide. Peu m'importe le temps imparti et si ma pensée est la grande instigatrice de ces éléments de ma vie qui me dépassent et bien je l'en remercie. Pour ce que je suis et ce que je suis capable de ressentir. C'est ma réalité, ce que j'ai de meilleur, ma valeur et mon identité. Je ne me laisserai pas fouler aux pieds par une idéologie mortifère, fille hybride de la peur et de la désespérance. Stérile, inféconde et parasitaire. Cet instinct de mort qui se cache derrière un dogme intellectuel condamne plus qu'il ne sauve. Comment jouit-on dans le néant? Le plaisir, la joie eux non plus n'existent pas dans cet univers maudit ou rien n'existe vraiment.


Dieu merci Baudelaire, Vermeer, Wagner ne se sont pas laissés aller à ces penchants. Car et c'est là mon plus gros reproche à cette folie, qu'en est-il de l'art dans ce négationnisme existentiel? À quoi bon créer, à quoi bon avoir du génie? À quoi bon les mains de Michel-Ange chaque jour à caresser le marbre? Et pourtant soi dit en passant le Maître n'était pas le plus gai des lurons. Mais sublimer, dépasser le médiocre de nos petites existences, sortir de soi pour accéder à la perfection, chacun à son niveau, voilà une ambition plus exaltante que le repli sur le non désir. Ah bien sûr on mourra quand même à la fin, seul, comme on aura vécu, mais on aura vécu...
Le nihilisme est à l'art ce que le nazisme fut à l'humanité, un criminel de masse. Quelle énergie créatrice pourrait braver ses lois démentes? C'est une philosophie de la défaite, du dégoût, de la lâcheté devant l'apreté de l'existence.
Bien sûr que nos valeurs sont relatives, elles n'ont de réalité que celle que nous leur accordons, elles sont issues de nos pensées mais c'est justement ce qui leur donne leur incommensurable préciosité. À chaque fois que je suis touchée, émue, irritée ou émerveillée, je vis une réalité, j'existe. Concrètement. Chaque émotion, chaque sentiment, chaque douleur me définit, me met au monde. Un monde imparfait, si piteusement injuste et brutal qu'il ne me satisfait que rarement mais un monde réel dans lequel j'évolue de toute la force de mon humanité. Cela demande de l'amour, beaucoup d'amour, du courage aussi quelquefois et de l'envie. Cela ne protège de rien et surtout pas du pire mais quel honneur y aurait-il à ne pas en reconnaître l'évidence.


Le poète aura toujours raison, il ne nie rien mais réinvente chaque jour, se bat pour partager son monde dans ce qu'il a de plus pur, de plus beau. Qu'y a-t-il de plus réel que la tonalité d'une rime? De quelque qualité qu'elle soit  elle aura toujours pour moi plus de vérité et de valeur que les discours morbides du nihilisme inapte...
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