Le rêve

minuitxv

Si j'avais continué ce rêve, je serais morte ce soir.

Les analyses, accidentelles étaient claires.

Le taux de HPF68 n'était pas suffisant, si peu que le pronostic était sans appel.

J'ai passé la nuit à m'organiser pour le départ car rester en vie s'annonçait insoutenable.

Il valait mieux couper court pendant qu'il était encore temps.

Oui mais voilà, quand exactement ?

Les minutes que je vivais n'étaient physiquement pas encore douloureuses. Cette nécessité d'organisation me forçait à effectuer une coupe franche dans le tissu sain de ma vie, me privant d'instants précieux. Il me fallait arrêter une date, commander ma mort alors même que je la croyais toute puissante. Ce glissement me sidéra. J'avais tort, ce n'était pas un glissement, mais un simple jeu. Je découvrais la pureté de la cruauté. Celle, immuable, qu'on doit subir sans avoir personne contre qui se retourner, qui nous isole du reste du monde, dont la gifle interne écrase si fort le ventricule gauche que le flux sanguin se fige, poisseux, avant que le reste ne soit pétri comme de la pâte à modeler.

Tout ce que je pensais avoir construit, à bout de forces, de volonté, n'était au final qu'un nouveau jouet, sur lequel la fatalité faisait ses dents.

Je m'efforçais de ne pas régurgiter mon passé, de me concentrer sur le présent mais sa dose d'anéantissement  gangrénait peu à peu le fil de mes pensées. 

Et si les analyses étaient fausses ? Et s'il s'agissait d'une erreur dans les fichiers informatiques ? Je n'avais même pas envisagé cette éventualité car le pronostiqueur était une instance incorruptible de laquelle je n'aurais jamais osé m'émanciper.

J'ignore ce qui m'insuffla cette audace : la peur, la lâcheté, le désespoir ? L'effondrement d'un monde exhume la tangibilité du possible, redéfinissant les fondations mêmes de la certitude.

De nouvelles limites avaient été repoussées.

Le doute est toujours permis tant que les symptômes ne se manifestent pas. Le doute comme un refuge, une dernière chance.

J'ai encore mal au ventricule et l'hématome a gagné le terrain sous-dural.

Je sais que ce n'est que temporaire, que ce n'est qu'un déplacement provisoire de la douleur.

Le taux de HPF68 a remonté maintenant. Je suis encore sous le coup de la peur, un peu choquée, fragilisée. Je devais sortir, j'ai tout annulé.

Il me semble manquer de l'air de ses poumons, manquer de ce qu'il voit peut-être un peu ? Je rassemble mes forces pour surmonter cela.

Demain je ne me réveillerai pas. Une partie de moi est morte dans ce rêve, nécessaire. Certains rêves servent à cela. A moins que… Je crois que j'ai encore un peu peur… Mais j'ai la vie sauve… Peut-être...

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