Le soldat Karl Grüntzaler (10)

Théo Seguin

Dès le lendemain Flirck fit son digne rôle de poltron et partit commenter mon acte au capitaine Van Rogen. Celui-ci m'ordonna alors de venir promptement pour lui expliquer la cause d'une telle violence.

Bien évidemment, mon témoignage ne changea rien à l'issue : le capitaine m'agressa avec un acharnement pitoyable en me gourmandant.

Au final, je ne pus sortir que peu de mots. Mon engueulade sembla durer des heures, alors qu'en réalité, montre au poignet, elle ne dura pas plus de cinq minutes.

 — Si vous me refaite un coup pareil, je vous jures que votre ligne droite vers l'Est sera coupée net et vous retournez en lâche à Berlin !

 — Je ne veux plus aller au front, annonçais-je avec calme.

 — Comment !, s'exclama-t-il avec véhémence.

 — Je préfère conserver ma place ici, en France. Je m'y suis fais et cela me plait bien.

 — Alors restez à votre place Grüntzaler !

J'acquiesçais comme un sage chiot avec un hochement de tête.

À mon retour dans ma chambre, je découvris avec une stupeur sans étonnement que Johann Magnus me quittait pour partir se loger avec Flirck.

Je n'en n'avais rien à faire. Cela me restait égal. Je ne le reconnaissais plus. Il n'était plus un ami. Et cela fut réciproque.

Il ne me salua pas en partant et je restais de marbre, à regarder le plafond pour illustrer mon inintérêt à son départ.

« Au revoir et bonne entente avec ton nouveau complice Flirck ! ».

Quand j'y repensais – et ce fut le cas à ce moment-là –, je me chagrinais de voir cette amitié disparue, comme la fumée d'une cheminée dans le ciel, d'un éclat véloce.

Cette relation que j'estimais être presque fraternelle, n'était finalement qu'une banale camaraderie éphémère.

Un nouveau jour s'était ainsi écoulé. Plus le temps me passait sous le nez, plus il semblait s'accélérer.

Je marchais, comme à l'habitude, sur les pavés en pierre de la rue. Je n'avais croisé que peu de monde. La rue était tranquille. Étrangement paisible pour un mardi après-midi. Mais qu'importait, je faisais ma ronde comme il se fallait.

Ronde que je n'appréciais guère pour une fois. En effet, Van Rogen avait décidé, probablement pour tenter une réconciliation utopique, de mettre Flirck en coéquipier de cette journée.

Cependant, nous ne nous parlâmes pas une seconde. Nous restâmes éloignés l'un de l'autre et, lorsque nous nous rencontrâmes, nous ne lancions le moindre mot, le moindre regard, la moindre écoute. Nous restions muet, aveugle et sourd.

Enfin jusqu'à ce que ma surdité délibérée soit brisée subitement par un cri strident venant de plus loin. Adossé à un mur, je me remettais sur mes deux jambes. C'était le cri d'un enfant.

Alors que je m'apprêtais à partir pour comprendre l'origine d'un tel hurlement, un second se fit retentir. Mais ce-dernier fut coupé rudement sans explication, comme étouffé.

Je me pressa et accourut jusqu'au lieu. L'effroi, caché dans une crevasse logée entre deux maisons, me guettait et se tairait en l'attente de ma venue.

Pendant une once de secondes, ma vue se troubla. Flirck se trouvait avec la petite Suzanne.

Je ne comprenais pas son acte. Je ne comprenais en rien ce qu'il se déroulait sous mes yeux égarés.

L'enfant était plaquée contre un mur froid. Celui du bout. Ou peut-être celui de la maison de droite. Ou de gauche.

De ses mains trapues, il l'étranglait. Son visage s'était violacé par le manque d'air et ses veines rouges ressortaient de milles feux.

Aucun son ne sortit de ma bouche.

J'étais tétanisé, l'immobilité due au choc me faisait prisonnier de mon propre corps.

Flirck me vit. Déboussolé qu'un témoin l'eut dérangé durant son crime, il regarda dans tous les sens avant de lâcher la pauvre Suzanne.

 — Elle... elle... elle l'avait... cherché..., bégaya-t-il en guise d'excuse calomnieuse.

Sans prendre en compte ses dires, je me jetais sur la fille pour tenter de raviver sa flamme disparue.

Tout comme la lueur de la fillette, Flirck s'effaça en reculant peu à peu, avant, je le crois, de partir vers je ne savais où en courant.

Toutes mes actions furent vaines. La petite fille que j'avais connu était morte. Et je ne pus rien faire. Celle qui avait souri, qui avait ri, qui m'avait parlé ; celle que j'avais reconnu comme une sorte de petite-sœur n'était plus qu'une coquille vide, sans couleur, raidit comme la dureté rocheuse et albe comme la neige un soir de tempête en Norvège.

« Adieu petite merveille. Un monde sauvage tu as quitté... », pensais-je, les larmes aux yeux.

Le désarroi brûlant de douleurs s'empara de moi et je m'effondrais, seul, isolé, sur la corps de l'enfant sans vie.

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