Le soldat Karl Grüntzaler (11)

Théo S.

Un jour s'était écoulé depuis la mort de la fille.

Après avoir tenté avec espoir de la faire respirer de nouveau, j'avais transporté son pauvre corps inerte jusqu'aux deux gendarmes qui surveillaient la rue.

L'un s'empara du corps de la fillette et l'autre, s'étonnant de remarquer des traces de larmes le long des mes joues, s'exclama :

"Eh ben ! Faut pas pleurnicher pour ça ! C'tait une juive d'façon."

Je n'avais aucune animosité à cette parole. La tristesse m'étouffait encore l'esprit. Je ne sortit qu'une phrase :

"Remplace-moi."

Il fit ce que je lui demandais et l'autre partit avec le corps.

Je marcha jusqu'à l'immeuble laid où je logeais désormais seul et m'affala sur le lit, épuisé d'affliction.

Je scrutais le plafond encore une fois et méditais sur ce qu'il menait de ce passer. Je ne pourrais vous dire ce qui me traversa l'esprit, car je m'endormis d'un lourd sommeil assez rapidement.

Le lendemain, je restais dans mon logement, sans rien dire, sans rien faire. Johann, bien qu'il me semblait étranger, me manquait. Je n'avais plus personne à qui peindre mes problèmes. De toute façon, comment pourrait-il comprendre ? Son esprit pervertit ne réfléchit qu'à ce qu'on lui souffle à l'oreille.

La brume du soir avait envahi les rues parisiennes, éclairées uniquement par des lampadaires noirs aux flammes dansantes.

On cogna à ma porte. J'ouvrais et vis avec stupéfaction la mine cernée de Magnus. Sans que je puisse ouvrir la bouche, il me dit :

"Rejoins-nous dans la rue."

"Pourquoi ? demandais-je, interloqué. Qui a-t-il ?"

"Ne pose pas de question, Karl. Viens vite."

Je referma la porte et m'habilla de mon uniforme. J'accourais jusqu'à la dite rue. Plusieurs gendarmes s'étaient rassemblés en nombre. Il allait se passer quelque chose, mais je ne savais quoi.

Le capitaine Van Rogen était présent et il discutait avec Theodor Dannecker et un autre homme, un Français. Je m'approchais d'eux.

"Messieurs, lançais-je, que ce passe-t-il ici ? Pourquoi m'a-t-on fait appeler ?"

Van Rogen se dessina une grimace qui déforma son visage.

"Comment ça ! On ne vous a pas informé ?"

"Non, monsieur."

"Flirck !" hurla-t-il en direction de l'intéressé.

Le meurtrier de la petite arriva vers l'appelant.

"Vous n'avez pas prévenu l'officier Grüntzaler de cette rafle ?"

"Cette rafle ?" angoissais-je.

"Je vais vous expliquer, dit l'autre homme méconnu. Je suis René Bousquet, secrétaire générale de la police. Nous allons arrêter les Juifs de cette rue. Ici, ils pullulent !"

"Pourquoi ?" demandais-je, la gorge bloquée par la peur.

"Les polices allemandes et françaises ont collaboré pour permettre l'arrestation des familles juives."

J'entendais, d'un coin de mon oreille, le capitaine railler Flirck et Magnus pour ne pas m'avoir mis au courant d'un tel orchestre.

"Vous allez les arrêter tous ?"

"Nous allons les conduire jusqu'au au Vélodrome d'Hiver. Là-bas ils seront triés et envoyés dans des camps de transit où ils seront internés."

Leur plan était si médiocre, si injuste. Ces pauvres gens allaient payer le prix de mentalités intolérantes, d'esprits sauvages.

"Pourquoi cette rue ?" haussais-je.

Il fronça ses sourcils d'un regard mécontent à ma question, avant de me sourire.

"C'est tout Paris que nous raflons ! Nous attendons jusqu'à 22 000 juifs."

Comme un soufflet, un poing cognant ma bouche ; je dodelinais d'effarement. J'étais faible en cette situation. Je ne pouvais les sauver, ou même les alerter. J'étais sans pouvoir.

Ils pénétrèrent dans la rue au signal. Je ne bougeais pas. Je refusais de prendre part à cette débandade. Mais Van Rogen vint et, de son haleine à l'empreinte de cigarette, m'aboya d'y aller.

Je ne savais que faire. Si je récusais son obligation, je courais droit vers l'Est. Si je l'accédais, je me rendais témoin de cet acte barbare.

Il m'empoigna et me dirigea vers la rue. Des cris avaient commencé à se faire entendre.

Van Rogen me lâcha finalement le bras et me laissais vagabonder dans la rue qui commençait à se couvrir de vêtements.

Les intrus frappaient aux portes, comme par politesse, avant de, en son contraire, pénétrer soudainement dans les habitations.

Ils ordonnaient à chacun de prendre quelques vêtements et de les suivre jusqu'en bas. Ils avaient ordre de ne pas tirer, sauf si certains pour quelques récalcitrants. Mais il fallait à tout prix qu'ils en tuent le moins possible. Le quotas devaient être tenus.

Certains s'amusaient donc à jeter des vêtements par les fenêtres. Des Juifs tentaient de se cacher, sous les lits, dans l'antre des cheminées... Mais les gendarmes arrivaient toujours à les débusquer.

Nous déboulâmes dans la maison des Kalaoui et leurs ordonnâmes de prendre le nécessaire.

Jasmine paniqua. Sous l'oeil des gendarmes, elles triaient, avec sa sœur Marianne, les vêtements qu'elles voulaient prendre.

Flirck était avec moi – nous nous ignorions mutuellement –, avec deux autres types. Je n'osais regarder les deux femmes. Mon regard était baissé, scrutant le sol en bois.

"Pas besoin de prendre ton livre communiste, hein !" ricana Flirck vers Marianne.

Elle lui jeta une mine de dégoût, avant que sa sœur ne s'approche d'elle. Plantées devant une fenêtre, elle souffla à sa sœur quelques mots que je crois être « Pardonne-moi ».

L'un des autres gendarmes s'exclama :

"Eh ! Dépêchez-vous !"

Puis, Jasmine, que Marianne regardait avec incompréhension, poussa son aînée, se dégagea de la fenêtre, avant de foncer vers elle en sautant d'un bond, de briser ses moult carreaux jaunâtres et poussiéreux, et de tomber tête la première dans la rue remplit par une foule perdue.

Les personnes d'en-dessous crièrent, s'écartèrent pour laisser s'écraser la jeune femme et maquiller de son sang les dalles du chemin.

C'était la désespérance même. Jasmine Kalaoui ne croyait plus en son avenir, qui se brouillait avec la Mort.

L'un des gendarmes prit sauvagement le bras de Marianne, perturbée, pour éviter que ne se répète le drame. Il tira ses cheveux avant de l'obliger à descendre jusqu'en bas.

Van Rogen, qui avait observer la scène suicidaire, somma de ne pas se préoccuper de la morte et demanda que cela ne se reproduise pas.

Je ressortais en tremblotant. Je vis Bernard, au centre, entassé entre plusieurs personnes. Il me remarqua à son tour et s'approcha doucement vers moi.

Il ne put dire mot : la voix ronchonne du Vieux Jacques détourna son regard. Ils faisaient sortir le vieil homme de son baraquement.

"Comment osez-vous m'arrêter ! geignait-il. J'ai fait la Grande Guerre moi ! Mon frère est mort là-bas ! Comment osez-vous !"

Le cœur du vieillard s'emballa et il dût s'arrêter de jacasser pour reprendre son souffle. Il rejoignit la montagne d'hommes et de femmes qui se tenaient devant moi, où les enfants pleuraient.

M. Dubois demandait des explications à quelques gendarmes. Il se montrait agressif envers eux, dû à la frayeur du spectacle.

"Monsieur ! C'est la dernière fois ! hurla l'homme devant lui. Si vous ne retournez pas chez vous sur-le-champ je vous arrête et vous amène vous aussi !"

"Alors soit ! Arrachez-moi à ma maison ! Vous volez mes amis et ma famille !" crachait-il en faisant remuer sa longue moustache albâtre.

Prestement, j'intervins pour éviter un nouveau malheur.

"M. Dubois, M. Dubois, dis-je. Faites ce qu'il vous demande, c'est mieux pour vous, croyez-moi."

Je lui tapotais le dos amicalement. Il rouspéta, s'apprêtait à haranguer les gendarmes mais se ravisa. Il rentra chez lui, ferma sa porte mais restait le nez collé aux carreaux de celle-ci.

Bernard s'approcha de moi et me demanda d'une voix paniquée :

"Que ce passe-t-il Karl ?"

Je n'eus pas le temps de répondre qu'un officier lui ordonnait de reculer. Un autre aux cheveux dorés s'avança vers moi et me demanda de le suivre jusqu'à une maison, avec deux autres types encore.

C'était la baraque du sulfureux Noël, de sa femme et de son fils. Ils défoncèrent leur porte après avertissement.

La mère accourut immédiatement, d'une humeur affolée. Elle tremblait et dit en bégayant :

"Quoi ? Que faites-vous !"

"Madame Marie Jasmain, je présume ?" demanda l'homme.

Elle acquiesça d'un signe de tête.

"Pourquoi être entré chez moi d'une telle manière ?"

Cela ne questionna personne qu'elle n'eusse pas entendu le vacarme de dehors. Il y avait quelque chose dans son comportement qui clochait. Mais je me tus.

"Où est votre mari, madame ?" ignora le gendarme.

"Il dort dans la chambre."

"À cette heure ?" s'étonna-t-il.

Il était en effet tôt dans la soirée et assez rare qu'une personne ne se couche avant, particulièrement un homme de son âge.

"Réveillez-le", obligea-t-il.

Elle partit en direction de la chambre au fond d'une maison encombrée de désordre, avec des livres ouverts un peu partout, des assiettes sales aux morceaux de nourriture séchés, dans un évier pitoyablement délabré. Les trois autres étudièrent la maison, comme s'ils avaient l'intention de l'acheter et qu'ils en pourchassaient les défauts. Dans cet état là, il était préférable de parler de chasse aux qualités, tant elles manquaient dans cette demeure à la devanture superficielle.

Elle revint, devant son mari qui frottait ses yeux encore troublés par le réveil. Il tira un regard monstrueux à notre vue.

"Que foutez-vous chez moi !" grogna-t-il.

Le même officier lui expliqua ce qu'il avait précédemment énoncé à d'autres familles.

"Prenez quelques vêtements, ce dont vous avez besoin, puis vous descendez."

"Quoi !" aboya le père.

"Vous quittez les lieux. Cette maison n'est plus à vous."

"Comment ! Vous allez voir…"

Il fut couper par la caresse de sa femme dans son dos.

"Calme-toi", souffla-t-elle dans son oreille.

Il valait mieux pour lui, s'il ne voulait pas connaître un sort plus funeste que celui à quoi il était destiné.

Il s'arrêta de geindre et fixa l'officier. Ce-dernier attendit que l'homme se remette de sa rage, avant de reprendre.

"Vous êtes au complet ?"

Noël et sa femme se zieutèrent, accompagnés du silence.

"Oui", affirma Marie.

Le gendarme sourcilla d'un étonnement calculé.

"Vous en êtes certains ? Parce qu'il est indiqué sur ma liste que vous avez un fils. Joshua Jasmain. N'est-ce pas vrai ?"

Aucun d'eux n'osa répondre. Ils commençaient, comme si de rien n'était, à prendre et ranger dans une sorte de valise olivâtre, aux coins déchirés par l'usure, des habits à eux. Le petit semblait s'être volatilisé de leur esprit.

Mais, on le savait tous, un enfant ne disparaissait pas comme ça, du jour au lendemain. L'explication la plus logique et implacable : il se cachait, quelque part dans la maison. Et le gendarme blondinet s'en doutait.

"Oh ! s'exclama-t-il. Nos Juifs ont perdu leurs oreilles !"

Tout en poussant de petits ricanements, il s'approcha lentement du couple qui s'apprêtait à quitter les lieux.

"Où est votre gosse ?"

"Il est partit chez sa tante", répondit d'un ton ferme (presque hautain) la mère du petit.

"Et où se trouve cette tante ?"

"Pas ici", répondit-t-elle froidement d'une manière provocatrice et toujours sûre d'elle.

Laissant paraître son hilarité une seconde fois, l'homme nous ordonna de fouiller la maison de fond en comble, jusqu'à retrouver le gamin.

"Vous pouvez tout casser, tout briser, tout démonter : mon fils n'est pas ici", réaffirma-t-elle.

"Alors vous n'avez nulle objection à ce qu'on vérifie cela", répondit un autre gendarme.

Le mari, qui laissait paraître une maigre tremblote, continuait son vœux de silence. Il scrutait les moindres de nos mouvements, se mordant à plusieurs reprises les lèvres. Son front gouttait de sueur.

Je fis mine de rechercher Joshua, sans en avoir la réelle conviction. Après plusieurs minutes interminables pour les deux époux, le gendarme revint vers eux. La maison n'était plus qu'un taudis, avec des affaires à ras le sol et de la vaisselle brisée. Le capharnaüm s'était transformé en une débandade d'objets fracturés en tout genre.

"Où habite cette tante ?" demanda-t-il.

La mère hésita à répondre. Était-elle réticente à donner l'emplacement de la cachette de son fils ? Ou fabriquait-elle une adresse fictive pour une tante imaginaire ? Dans tous cas, elle répondit à sa question avec la lenteur du menteur qui cherche son simulacre.

"À Sèvres."

"L'adresse ?"

"Je ne la connais pas."

"Vous ne savez pas où habite votre sœur ?"

"Ce n'est pas la mienne, mais la cadette de mon mari."

"Monsieur ?"

"Je ne sais pas", répondit-il au regard de ses pieds.

Leur mascarade ne tenait pas debout. Laisser croire aux gendarmes qu'ils avaient envoyé, eux, parents aussi proches de leur enfant qu'une poule avec ses oisillons, à une adresse qu'il méconnaissait : c'était se moquer des gendarmes ouvertement.

L'un des hommes revint après avoir déchiré, à l'aide d'un couteau de cuisine, les draps du lit situé dans la chambre. En arrivant dans le salon, il se cogna maladroitement l'orteil droit caché sous sa chaussure contre une planche du sol en bois. Il laissa échapper un cri douloureux.

"Putain de plancher !" vociféra-t-il.

La planche avait mal été emboîté et ressortait un peu. Cela figea notre attention et on ne tarda pas à comprendre, à mon grand regret, que le petit était dissimulé en dessous. Le gendarme aux cheveux blonds sourit malicieusement, avec une pointe de malsanité.

"Mais qu'est-ce qu'on a en dessous ?" dit-il en se tourna vers la mère.

L'homme de loi à la maladresse retira la planche dans un bruit fracassant et découvrit sans surprise le visage du petit Joshua, grimaçant de frayeur.

Noël Jasmain s'éveilla de son inactivité et sortit de son pantalon déguenillé un pistolet en bonne état, qu'il pointa immédiatement vers l'officier blond.

"Laissez le petit ! hurla-t-il. Il n'a pas à être mêlé à vos actions nauséabondes !"

Moi qui était resté silencieux jusque là, je m'avançais d'un pas, voyant que la scène allait tourner au drame.

"Oh ! Oh ! apostrophais-je. Gardons notre calme ! Laissez le petit", ordonnais-je ensuite.

L'autre gendarme me regarda de yeux circonspects. Le blond s'avança vers moi.

"Que dis-tu ! On a ordre de tous les prendre, enfants compris. Le tri sera fait au Vel' d'Hiv'."

"Hein ? m'étonnais-je. Quel tri ?"

Noël perdit patience. Le mot « tri » ne lui apportait guère confiance. En réalité, il savait que sa famille était condamné à se séparer, et lui – ainsi que sa femme –, à mourir prochainement.

Dans sa tête, ses neurones se gonflèrent avant d'exploser, brisant sa lucidité. Devenu presque fou, l'homme tira en ma direction. La balle m'écharpa la joue gauche, qui fit gicler mon sang. J'avais l'impression de ne plus avoir de peau à cet endroit.

La violence du coup m'effondra au sol, presque assommé. Mes oreilles se mirent à bourdonner et frémir. Je n'entendais rien. J'étais devenu sourd. Les voix qui m'entouraient étaient ankylosées d'une sorte de poids sonore, indescriptible et quasiment inaudible.

Je ne comprenais pas ce qu'il se passait à ce moment précis. M'avais-t-il toucher gravement ? Allais-je mourir ? Était-ce ainsi que ma vie se finissait ? En cette triste situation ? Dans cette triste maison ? Devant ces tristes hommes et femmes ? Bourreaux et victimes ?

Finalement, je retrouvât miraculeusement mon ouïe. Je tenta de me relever mais, encore sonné, je n'arrivais à rester debout. Je ressemblais à un saoul au gosier enivré d'alcool.

Noël pointait toujours son arme contre le blondinet. Je tentais de déchiffrer leurs paroles, en vain. Les mots passaient par mon oreille mais disparaissaient immédiatement, sans laisser de trace.

Puis, un nouveau son tonnant écrasa mes tympans souffrants. Cette fois-ci, ce n'était pas en ma direction. Cette fois-ci, ce n'était pas Noël Jasmain qui tirait.

Le blond avait, avec une rapidité surprenante, dégainé son calibre et l'avait tendu vers la poitrine de Noël. Ce-dernier n'eut pas le temps de réagir face à son adversaire, trop habile en comparaison.

La balle pénétra son thorax et déchira sa chaire sur son passage. Le sang éclaboussa la pauvre jupe de nuit de son épouse qui se situait à son côté. Elle hurla à la mort.

L'homme, mortellement blessé, s'effondra, raide et blanc. Il gémit de crachats sanguinolents avant de vomir sa dernière goutte de sang.

Effarouché par tant d'actions et par cette situation tragique, j'essayais de me relevé encore une fois ; alors que Marie se jetait sur le corps de son mari, empourprant son visage albâtre, et que le petit Joshua pleurait son père défunt.

J'échouais encore une fois à me mettre sur mes deux jambes et m'évanouissais dans une brume invisible, que moi seul avait le pouvoir de remarquer.

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