Le soldat Karl Grüntzaler (12)

Théo S.

Je me suis éveillé en un lieu qui me sembla, dans un premier temps, méconnu. Puis, ma connaissance spatiale revint à moi : je me trouvais allongé sur un matelas moelleux dont le temps avait jaunit la blancheur de son tissu, au beau milieu du QJ de la Gestapo parisienne.

Mes yeux étaient lourd de fatigue et semblaient peser l'égal d'un poids. Malgré cela, je me leva – plutôt difficilement.

Il y avait quelques hommes qui discutaient, au fond de la pièce, en jouant aux cartes. Je m'approchais, avec une appréhension dont je ne comprenais l'origine.

En voyant ma silhouette titubante arriver vers eux, leurs yeux se détournèrent du jeu pour me considérer. Cela me mit mal à l'aise. Bien que ma voix fut hésitante, je me décidais à parler.

"Que... c'est-il passé ?" demandais-je.

L'un des hommes, qui se trouvait de dos, se retourna vers moi pour me montrer un visage constellé de poils blancs qui brillaient dans l'obscurité.

La pièce n'était éclairée que par une seule lampe à huile, accrochée au plafond et qui descendait jusqu'au dessus de la table par un long fil noir.

"Un de ces maudits Israélites t'as fracturé le visage. T'as une putain de cicatrice sur la joue maintenant."

"Cet... Israélite... il est..."

"Mort ? Oui, n'en soit pas inquiet."

Ma mémoire, brouillée dans un premier temps, revenait peu à peu vers moi.

"Où sont tous les Juifs ? Où ont-ils été emmené ?"

"Au Vélodrome d'Hiver."

Le vélodrome était un lieu où s'organisait plusieurs compétitions sportives, aussi bien cyclistes – d'où son nom – que de patinages artistiques. C'était un endroit amplement grand, assez pour pouvoir y entasser la totalité des Juifs de Paris.

Je les laissais se remettre à leur discussion et m'empressais de quitter le bâtiment pour accourir jusqu'au palais des sports, situé au sein de la rue Nélaton, dans le 15e arrondissement.

C'était un site véritablement haut, plus large que je ne le pensais. Les événements sportifs qui y étaient organisés devaient être grandioses.

Mais, au moment où j'arrivais dans l'enceinte du lieu, il n'y avait rien en quelconque rapport avec le sport. Malheureusement, non.

Les pauvres gens étaient agglutinés contre des barres de métal en haut ou assis à même le sol en bas. C'était d'un désastre chaotique surprenant. Les enfants criaient leur mère, les hommes demandaient des explications ou grognaient à tout va, les femmes restaient silencieuses, les yeux rivés dans un vide qu'elles seules pouvaient voir. Intérieurement, elle se lamentaient sur leur sort.

Pourquoi sommes-nous ici ? Que va-t-il nous arriver ? Allons-nous mourir ? Est-ce la fin, la vraie ?... voilà le genre de questions qu'elles étaient en droit de se poser mais qui, sans réponse, ne faisaient que les tourmenter.

Je tenta de rechercher des visages connus, comme ce qu'il restait des Jasmain et Kalaoui, ou Bertrand, ou le Vieux Jacques. Mais rien. Il y avait trop de monde. On ne s'entendait plus. Infernal.

Avec horreur, je rebroussais chemin vers la sortie, où je croisais, comme par un pur hasard du destin, le rouquin. Flirck. Je m'approchais pour demander plus amples précisions à tout cela.

En le zieutant, je revoyais la pauvre petite étouffée par ses mains d'ogre. Un goût de rancœur saliva ma bouche.

"C'est quoi ce bordel ?" lui demandais-je, sur un ton plus que désagréable.

Le dos planté contre le mur, il se redressa pour mieux regarder.

"Quoi ? Ça ? dit-il en désignant la foule piégée. Bah c'est ce qu'on nous a demandé de faire. De les amener jusqu'ici. On a rien fait de mal. À part quelques suicidés, ils sont tous là. On va les trier plus tard."

"Les trier ?"

"Oui, les trier. Les gosses vont pas aller dans le même camp que leur parent. C'est pareil pour les vieux. Et les gonzesses."

"Quels camps ?"

"On les envois dans plusieurs coins. J'sais qu'il y a Compiègne, Beaume-la-Rolande..."

"Des camps de quoi ?" coupais-je.

"Des camps de transit."

"De transit ?"

"Oui, de transit."

"Mais de transit pourquoi ? Pour aller où ?"

"Dans des camps de travaux, qu'est-ce que j'en sais !" perdit-il patience.

Ma propre bienséance s'envola. Lui prenant brutalement le col du cou, je lui ordonnais de m'en dire plus.

La larve qu'il était clamait qu'il n'avait rien à dire, en chouinant presque comme un pauvre garçon à qui on faisait la leçon.

Plusieurs gendarmes se regroupèrent autour de nous. Mes mains avaient débordé sur son cou. J'étais sur le point de l'étrangler. J'allais le faire. Ne le méritait-il pas ? Quoique j'aurais pu faire, je ne le fis pas. Je lâcha finalement.

Se caressant la peau rouge avec sa main droite, il tituba jusqu'à être assez loin de moi, pour me lancer :

"Va crever, sale merdeux d'Allemand !"

Je ne lui répondis qu'à sa manière.

"Va te faire foutre, salopard !"

Puis, tel un fantôme au sein d'une lugubre maison, Van Rogen vint, la mine toujours sévère.

"On se prend encore pour n'importe qui, Grüntzaler ? gronda-t-il. À protéger ces maudits voleurs d'oseille."

"Monsieur, je..."

"Silence ! J'en ai est assez de vous ! Votre ex-camarade de chambre, Johann Magnus, m'a raconté pas mal de petites choses croustillantes à votre sujet."

Van Rogen ordonna à ce que le peu d'hommes qui nous écoutaient nous laissent en paix, avant de me faire pénétrer dans une petite salle obscure.

"Grüntzaler, vous défendez les Juifs ?"

"Je ne les défends pas, monsieur. Il n'y a rien à défendre. Ils n'ont pas à être haïs comme vous les haïssez."

"Nous ? s'offusqua-t-il. Je vois qu'ils ont réussi à vous berner, avec leurs misérables gueules d'ange. Mais vous savez, Grüntzaler, le Führer sait pertinemment où les bretelles doivent être remontées pour les corrompus comme vous."

"Le Führer ? Ce diable à moustache !"

Cette phrase de six mots fut celle de trop. Répugné par mon audace, il se décida à m'enterrer définitivement.

"Officier Karl Grüntzaler, je vous démets de vos fonctions. Vous ne pouvez plus exercer ici, à Paris et, sous mon ordre, dans la totalité de la France du Reich."

Un sourire se dessina au coin de mes lèvres. Je fus soulagé, soulagé de pouvoir librement quitter cette ville maudite.

"Ainsi, puis-je repartir pour Berlin dès demain ? demandais-je par politesse."

Il rigola sèchement, ce qui m'inquiéta.

"Oui, vous allez partir. Partir pour l'Est."

"L'Est !"

"C'était votre première demande ? Votre rêve, non ? Celui de combattre les bolchéviques ?"

"Soyez maudit ! Je n'irai pas !"

"Si vous refusez d'obéir, alors vous serez immédiatement fusillé."

D'un signe de main, il fit venir deux hommes baraqués. Il avait prévu le coup. Nous sortîmes de la pièce et les deux colosses m'empoignèrent les deux bras pour me conduire jusqu'à ma chambre, où l'on me força à rester.

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