Le spectacle

sandrine-p

D’un voyage...
La vitre humiliée par les traces d'une pluie d'hier lourde de pollution continue d'inviter les regards à s'échapper de cet endroit consensuel et sans humanité du wagon restaurant. Des bribes de conversations devenues bruit et des sourires grimacés quand par malheur deux paires d'yeux ne peuvent ignorer qu'ils se croisent. Où vont tous ces gens qui ne voient pas que la campagne dehors leur livre spectacle...
Des nuances de vert devenues vivantes à force d'aimer le jaune, émouvantes d'immensité. Traverser la France au printemps dans la lumière du soir est une expérience impressionniste. Les arbres soulagés de ne plus être nus ne sont encore que tendresse pour leur feuillage nouveau-né. Les fruitiers, les fleurs en clin d'œil promettent le sucre sur l'été. Les sombres conifères commençaient à trouver le temps long dans leur solitude hivernale, ils s'offrent en paravent à la pudeur des champs de colza cachés derrière, trahis de jaune éclatant par l'indiscrétion d'un rayon de soleil. Les nuages amincis et plus rares lui permettent ces batifolages d'enfant, il danse sa course folle, après l'espace, après l'azur, quelle ivresse que cette palette odorante et jouvencelle. Ils l'appellent de partout, jaloux de sa caresse. Les anis si timides qui se rêvent tilleul, les amandes suppliants, les fiers absinthes, les sérieux bouteilles rivaux des empires, les kakis se faisant appeler olive, les pistaches et les menthes à l'eau gourmands comme des courtisanes, l'orgueilleux Véronèse et le tendre prairie... 
À travers la vitre le paysage a changé, le Sud, jardin de tous les fantasmes, déroule ses attraits de pays de cocagne. La terre déjà un peu assoiffée retient son souffle. Elle sait que rien n'empêchera l'été d'arriver. Tandis que les humains se saouleront d'eau salée ou se ridiculiseront d'eau chlorée, elle va souffrir, la brûlure à venir asséchante jusqu'à la craquelure, elle la connaît par cœur. Chaque année elle l'attend, la défie, l'accepte et finalement l'espère car elle sait que c'est de sa douleur qu'elle donne à ce pays sa silhouette de miracle.
Ce train va s'arrêter. Le sable et enfin l'écume, infranchissables seront son terminus, mais sur un dernier talus avant la laideur d'une gare, un dernier cadeau: le baiser rouge, sensuel comme la bouche d'une femme aimante, d'un coquelicot fragile comme le destin qui m'a menée ici.

Signaler ce texte