Le théoricien du vrai

Christian Le Meur


Sur l'estrade : une table,une chaise, une bouteille d'eau et son verre. A vingt heures précises l'orateur entre en scène sous les applaudissements enthousiastes de la salle. L'homme, un quadragénaire avenant et sympathique, nous salue chaleureusement avant de prendre place.

Avec le sourire, il attend patiemment que le silence revienne tout en observant cette assistance venue nombreuse écouter sa parole. Car le personnage assis devant nous se définit comme un messager . Un apôtre venu nous faire l'offrande des secrets de sa rencontre avec celui qu'il nomme respectueusement : le Divin et dont il a restitué le témoignage au travers d'un ouvrage qui vient de paraître et intitulé : «Cette révélation, je la tiens de Dieu». ( Titre changé)

Nous sommes suspendus à ses lèvres, fébriles comme des enfants, parce que conscients que nous allons partager avec lui un moment privilégié et puissant.

En préambule et succinctement, il nous décrit son parcours de vie et les circonstances qui ont abouti à cet événement extraordinaire.

Diplôme d'ingénieur programmeur en poche, il est embauché dans une grosse société, pour un gros salaire justifié par une pleine et entière disponibilité aux exigences de l'entreprise. Piégé dans la spirale infernale des responsabilités et de la rentabilité aux objectifs délirants,parcequ'inatteignables, lentement,insidieusement il s'épuise à la tâche et sombre dans une addiction anxiogène au travail. Un matin, piégé dans les embouteillages au volant de sa voiture, il se sent submergé par une nouvelle crise d'angoisse.Puis...

«  j'ai soudain été ébloui par une lumière blanche, spectrale mais bienveillante qui fusionna avec mon être induisant une sensation de chaleur intense partant de mon haras, circulant dans les méridiens et m'irradiant le corps d'une extraordinaire sensation de bien-être, de félicité»

Au-delà de cet état de grâce éphémère, il a immédiatement pris conscience qu'une puissance inspirée par la grâce divine venait de le missionner. En manœuvrant l'aiguillage de sa destinée, elle lui accorda l'éveil, la conscience supérieure, globale. Pour lui, cette fonction d'émissaire se révélait évidente et à effet immédiat. Ce cadeau précieux, semblable à une renaissance, allait enfin lui permettre de vivre sa vraie vie.

Sans référence à la moindre note écrite, pendant près d'une heure, cet être de sagesse, dans un phrasé clair, posé, érudit, va nous dévoiler le secret universel, la vérité transcendante. Scientifiquement,doctoralement, il théorise l'existence de celui que Voltaire nommait le Grand Horloger . Avec une virtuosité stupéfiante, il déroule dans le chant des mots, le précieux parchemin de cette destinée humaine qu'il prophétise, déterministe mais radieux.

Nous traduisant les codes réservés aux initiés, il nous donne accès et nous guide dans les méandres du discours ésotérique et des grandes théories morales. Avec la rigueur d'un exégète, il nous immerge dans l'univers de la numérologie , l'astrologie,la cosmologie, la sagesse universelle, tout en citant indifféremment des passages du tao te king, du bhagavad-gita, des sourates du Coran, des versets de la Bible, faisant un détour par les applications de la physique quantique, les postulats de la kabbale, le cinquième royaume, le transhumanisme et bien d'autres encore. Sous sa tutelle, son éclectisme savant, sa méthodologie de langage, tout s'illumine, s'entrecroise, se lie, devient limpide, cohérent.

Il a reçu le Grand Savoir pour réunir les hommes de toutes les origines et les mener sur la voie de la vérité, de la paix enfin retrouvée.

Au terme de son sermon, le maître a satisfait nos esprits en quête de réponses. Le miel de ses paroles nous a guidés vers la sortie de cette caverne faite d'un dédale d'ombres et d'incertitudes. En berger attentionné il nous promet une réconciliation avec notre moi profond, « l' ici et maintenant», au-delà de l'obscurantisme réconfortant mais hérétique dans lequel nous nous prélassions et qu'il nous a dévoilé, à savoir notre société humaine et ses paradigmes dévoyés au service du mal.

Autour de moi, les gens sourient, reconnaissants, transportés. Ils se lèvent et applaudissent à tout rompre, avec ferveur , en symbiose, une ovation qui n'en finit pas.


Le génie de ce mystificateur?:

    Avoir eu l'audace de creuser dans notre socle sociétal une petite cavité, un terrier dont il a tapissé les parois avec le patchwork de ses interprétations foutraques et hétéroclites, miroir de son égo surdimensionné.

Cette assemblée de naufragés en errance, conviée à idolâtrer l'architecte de ce temple de pacotille, se berce dans la fascination de ses élucubrations, un savant mélange d'extraits des textes sacrés, d'aphorismes en tout genre saupoudrés de maximes suaves et sirupeuses, émiettées au pilon de sa vision étriquée. Ses prophéties édulcorées et brillantes forment un trompe-l'œil protégeant le royaume de sa vanité hiératique.

Enfin le silence revient, laissant place à la dérive des questions-réponses. Une évidence s'impose. Armé de ses certitudes inébranlables et d'une parfaite maîtrise de son dogme , notre prêcheur transforme vite ses théories de papier crépon en idéologie, en vérités que l'on ne discute pas sous peine d'hérésie. Lui qui nous promettait la lumière et la liberté se terre et nous enterre dans le culte du secret avec son corollaire de complots universels qui l'oblige à nous protéger des impies, à tisser autour de nous,ses enfants, un cocon protecteur. Pour ce faire, il invoque l'inconnu, l'inaccessible, par l'entremise de codes énigmatiques, de symboles qu'il perçoit dans des mondes parallèles et énergétiques dont il connaît l'accès.,

Dévoyant la pratique ancestrale des chamans thérapeutes, notre manipulateur, par l'entremise du transfert, extirpe, non pas l'esprit du mal qui tourmente son patient, mais son esprit de raison. Notre mage devient alors l'œil centré dans le triangle

                                         Spiritualité


                                 Santé                  Bien-être

Fasciné et atterré, j'assiste au spectacle délirant de braves gens en souffrance et de pèlerins en quête d'une petite parcelle de bonheur qui, sans la moindre retenue déshabillent leur conscience en public. Le gourou, qui gesticule maintenant parmi nous, n'est plus l'orateur aimable du début mais un être brutal, cynique qui exige pour le salut de leurs âmes l'abandon de leur moi meurtri. Leur régénérescence doit passer par ce sacrifice, il le catéchise et ils le croient. Il l'exige et ils s'exécutent.

Je quitte la salle.

Enfin dehors,

Sous la voûte étoilé des cieux, je m'abandonne au silence .

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