Le verrou

-cassiopee-

Petit exercice de style sur le tableau "Le verrou" de Fragonard, 1777

   L'odeur flotte encore dans la pièce, légère, suave, presque imperceptible, une odeur caressante, doucereuse, avec cette petite note amère qui vient se poser sur le bout de la langue pour y laisser un goût de regret que l'on s'empresse d'avaler. Cette odeur ne trompe pas, pas plus que les draps défaits encore chauds et humides, pas plus que ces lourds rideaux de velours pourpre qui voudrait cacher un désordre qui parle de lui-même. C'est là que s'est jouée la sinistre comédie.

    La lumière de l'aube est entrée comme un œil curieux qui se glisse par la serrure et soudain le temps, que la nuit avait figé dans un silence et une immobilité qui avaient fait taire sa conscience de femme, a repris sa course. Le soleil a dessiné les traits de cet homme qu'elle avait tant désiré et tant repoussé. Et dans cette lumière blanche et crue, venue révéler les vices et les taches répondus sur le lit, dans cette lumière odieuse et accusatrice, elle avait rougi. Elle avait eu honte pour la première fois de sa vie. Comme elle aurait voulu que l'obscurité bienveillante revienne pour masquer sa soudaine pudeur, comme elle aurait voulu que l'obscurité ardente revienne la bercer de ses plaisirs. Elle avait été bien dans ses bras. Elle avait cédé au désir qui saisissait ses entrailles, qui s'était emparée de tout son être et qui avait ôté toutes les barrières qui séparaient son esprit de son corps. Tout n'avait été qu'harmonie, union, transcendance des sens. Il n'y avait plus eu que cette boule grandissante au creux de son ventre qui avait fini par éclater en elle comme un fruit trop mûr. Sous le couvert de cette nuit, privée de ses yeux qui lui auraient rappelé sa faute, elle s'était enfin abandonnée. Chaque caresse, le moindre effleurement, avait été pour elle des vagues déferlantes, des tempêtes infinies qui auraient détruit son frêle corps si une voix venue de l'ombre, une voix douce et tendre, ne lui avait pas murmuré sans cesse "je t'aime".

     Mais l'aube est arrivée, la chassant de ce paradis, cet enfer. Soudain, le velours des rideaux lui semble trop écarlate et lui rappelle sa faute. Dans la lumière blafarde, les draps ne paraissent plus si blancs que la veille. Ses cheveux sont défaits, sa robe froissée, ses joues trop rouges, elle doit partir, elle le sait. Dans ses veines pulse l'impérieux appel du devoir qu'elle ne peut ignorer plus longtemps.
     Pourtant, sa fuite est un mensonge : elle est violence et douceur, un refus qui s'abandonne, une passion qui se retient et qui veut se contrôler, une tendresse à peine dissimulée, un amour que l'on étouffe et qui nous prend à la gorge, une tentation à laquelle on cède en disant non, un plaisir qui saisit notre corps tout entier, qui sert nos entrailles, broie notre corps, qui voudrait sortir d'entre nos lèvres mais que l'on contraint à l'enfermement.
     Si elle ferme les yeux, c'est pour ne pas laisser entrevoir le feu qui la dévore. La porte est encore fermée, elle les protège pour quelques secondes du monde extérieur et de ses préjugés, de ces yeux froids qui vous regardent de haut et qui jugent ce qui ne devrait être qu'admiré.


     Bientôt, ses doigts fins se poseront sur le verrou froid et feront glisser la pêne. Alors il sera trop tard et tout sera fini. Dans son envol elle fera rouler au sol la pomme. Sa voix soufflera un adieu et ses yeux embrasés crieront à ce soir.

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