Le Zèbre à l'envers

colonelle


Je me souviens encore du jour où je lui ai mis ce feuillet sous le nez :

 

- « Avoues que c'est toi ! C'est toi qui as écrit tout ça ! ». Il avait alors empoigné nerveusement le document et commencé à lire deux paragraphes à voix haute. Je me souviens, au fur et à mesure qu'il prononçait les mots, sa gorge semblait se tordre et quelques gouttes de sueur avaient perlé sur son front.

Cela faisait près de six mois qu'un écrivain m'envoyait des billets. Tendres, romantiques… Il m'écrivait des roses qu'il venait déposer à ma porte chaque matin. Le soir, il me souhaitait bonne nuit. J'imaginais alors ces nuits-là presque…presque dans ses bras. Nous avions ainsi lié une certaine complicité qui, dans la vraie vie, aurait pu s'appeler « Et plus si affinités ». La chose était purement platonique, forcément, mais sous son stylo (ou son clavier) des envies sensuelles se faisaient clairement ressentir. Dans la vraie vie, dans la vraie vie… Ça aurait collé.

Je me suis dit : « C'est mon homme ». C'était clair comme de l'eau de roche, un seul pouvait avoir des mots pareils à mon attention. Je revivais les scènes du Zèbre d'Alexandre Jardin. Un couple qui s'essouffle un peu, Monsieur fantasque et secret, Madame sensible aux douces lettres et belles déclarations. Mais lui :

- « Non ! Ah ! Non ce n'est pas moi, non ! Dis donc, tu t'amuses bien quand j'ai le dos tourné !

- Si ! Si ! C'est toi ! Il y a tant de points communs, d'allusions… !

- Illusions. Tu t'en es fait beaucoup apparemment. Comment j'aurais pu écrire de pareilles mièvreries ? T'as qu'à aller le retrouver si ça te plait autant !».

Le Zèbre. Mais à l'envers. Si dans le bouquin, la femme est dégoûtée de découvrir que son amant n'est autre que son mari un peu dérangé, dans la vraie vie, pour moi c'était le contraire. J'aurais donné n'importe quoi pour que ces mots soient de lui. Je nageais en plein désenchantement. Suite à cela, il m'a interdit de continuer cette correspondance, estimant qu'il s'agissait d'une vulgaire tromperie. Si je n'écrivais plus, il me donnerait une nouvelle chance.

J'avais peur de le perdre.

Mon homme.

C'est horrible, je me rends compte qu'il faut que je précise : j'avais peur de perdre mon homme. Car la frontière est ténue : un écrivain, une plume m'avait véritablement séduite. Qui était-ce ?

Et puis dernièrement, voici que je passe devant une librairie. Parmi des tas de bouquins, l'un porte son nom.

Il avait réussi à trouver un éditeur ! Je tente depuis, de résister à l'envie de le joindre. Ne serait-ce que pour lui demander pardon d'avoir cessé d'écrire du jour au lendemain.

Mais il se dirait peut-être que sa nouvelle célébrité…

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